La latitude exacte est
Les indigènes de Madagascar ont pour vêtements des pagnes . faits en paille très fine; leurs armes consistent en boucliers ronds, en sagayes et en arcs. Ils pratiquent la polygamie et sont les plus grands voleurs et les gens les plus cruels de toute la Cafrerie. Il y a, dans quelques-unes des rivières de cette île, de grands crocodiles et, sur ses côtes, de belles tortues dont les Maures recueillent Técaille pour la vendre aux Portugais; on y trouve aussi de gros morceaux d*ambre. Le sol produit beaucoup de gingembre, des cannes à sucre, du miel, et le bétail y est le plus beau du monde; les bœufs, en efTet, y sont grands comme ceux d*Aiemtejo [ancienne province du Portugal]; ils ont sur le dos une grosse loupe, ce qui est extraordinaire. Les champs y sont fertiles en riz et en maïs, en mungo [mangahazo ou manioc] qui est une plante inconnue de nous. Il y a de nombreuses mines de fer, et les forêts fournissent du santal blanc et un peu de santal rouge, que les Maures appellent Mitisaque et qu'ils portent à Cambaye où ils le vendent aux Hindous pour brûler les cadavres des morts. Les indigènes recherchent beaucoup Tétain, qui vaut à leurs yeux autant que l'argent, et avec lequel ils font des bijoux pour leurs femmes. Ils fabriquent avec du miel et de Teau du vin qu'ils exposent au soleil pendant trois ou quatre jours et qui devient si fort qu'une petite quantité suffît pour enivrer; ils appellent cet hydromel Mopala *. Cette Ile ne contient ni animaux féroces, ni bêtes venimeuses. La végétation y est luxuriante et forte; les pâturages y sont bons, et il y a beaucoup de cours d'eau avec de l'eau excellente.
Quelques personnes, comme nous l'avons dit plus haut, pensent que File de Madagascar est celle que Ptolémée a nommée Ménutbias, mais nous en doutons, car s'il en avait eu connais-
1. Le nom malgache de Thydromel est Robok* antely ou Ranonantely,
i02 OUVRAGES ANCIENS
sance, il n*aurait pas manqué de parler aussi des iles Gomores qui sont si renommées; les marchands de son temps qui naviguaient le long de la côte de Malindi, et qui lui ont fourni des renseignements sur TAfriquc orientale, s*ils avaient été dans les parages de Madagascar, lui auraient certainement fait connaître non pas seulement cette île, mais aussi les Gomores.
Il nous semble que c'est Tile d'Angazija [Ngïizidya], la plus grande des Gomores, qui est Ménuthias; il est vraisemblable que quelqu'un des navires allant de Malindi à Mozambique a été jeté hors de sa route par une tempête et, ayant eu la vue de celle Ile, la trouvant belle et grande, il Ta signalée à d'autres et, de bouche en bouche, sa renommée, malgré son éloignement de la terre ferme, est arrivée jusqu'à Ptoléraée qui, sur ces dires, l'a inscrite dans ses Tables, lui donnant le nom de Ménuthias parce
qu'elle était belle et nouvellement découverte Mais qui
voudra bien considérer l'île déserte que, comme l'a écrit Posidonius, Eudoxo de Sirico [Eudoxe de Gyzique] a trouvée sur la côte africaine du temps de la reine Gléopàtre d'Egypte, verra qu'elle ne peut être autre que celle de Saint-Laurent et, pour appuyer notre opinion, nous ferons un court récit de ce voyage.
Posidonius écrit qu'au temps du roi d'Egypte Ptolémée Évergèle*, Eudoxe partit pour aller découvrir l'Inde par mer et qu'en revenant avec une riche cargaison, il dépala jusqu'à la côte d'Afrique, probablement jusqu'à la côte d'Azanie [d'Ajan], ce qui arrivait souvent à ceux qui, comme lui, allaient de Galicut à la mer Rouge. Pendant le temps assez long qu'il demeura sur cette côte, il fit connaissance avec les indigènes et apprit un peu leur langue. Quand, après être revenu en Egypte pour rendre ses comptes à la Reine, il dut s'enfuir en Afrique, il passa à Cales
i. Ptolémée VII Evergète II a régné de 170 à 117 av. J.-C.
et y arma deux embarcations pour faire le tour de ce continent et aller retrouver certains habitants de la côte orientale qu'il afîectionnait tout particulièrement, espérant y faire un commerce très lucratif. Après avoir doublé le cap de Bonne- Espérance, il trouva sur sa route une belle île, déserte, qui lui parut très fertile et riche en eau et en fruits de toutes sortes, si bien qu'il revint en Espagne chercher des instruments aratoires et des graines de toutes sortes et qu*il retourna dans cette île inconnue avec quelques compagnons dans le but de la peupler et de la cultiver, mais il fit naufrage sur la côte orientale de l'Afrique, non loin du cap de Bonne-Espérance. Avec les débris de son navire, il construisit un bateau au moyen duquel il parvint à se sauver. En considérant tous les détails de ce voyage, nous sommes persuadés que cette ile si grande et si fertile n'est autre que l'île de Saint-Laurent [Madagascar], car, du cap de Bonne-Espérance à la côte d'Azanie [d'Ajan], il n'y en a aucune autre qui réponde à cette description.
Nous allons donner maintenantun aperçu des Iles Gomores. Il y
en a quatre, placées entrel3*et 15° l/2de latitude Sud*. La plus
grande s'appelle Angarica [Ngazidya ou la grande Comore] ; elle
a 40 lieues de long sur 10 de large et est presque aussi haute
que l'île Pico [l'île la plus élevée des Açores]; autour d'elle,
il n'y a ni écueils, ni bancs de sable. Elle est habitée par des
Arabes musulmans, de la même tribu que ceux qui ont fondé
Ifalindi, et elle est divisée en vingt seigneuries, dont les chefs
sont toujours en guerre les uns avec les autres ^. C'est là que se
fait le principal commerce des Arabes de la Mekke qui y
envoient tous les ans beaucoup de navires pour y prendre du
1. La latitude exacte des points extrêmes Nord et Sud de cet archipel est 11*21' (pointe N. de Ngazidya) et 13<>0' (pointe S. de Mayotte).
2. Quoiqu'ils soient tous venus originairement de Malindi (D'Ândrada).
gingembre et d'autres marchandises. Les Gafresy sont très noirs et les femmes ont aussi le teint foncé; ils portent sur le front des tatouages par brûlures comme les Abyssins et sont de bons esclaves. Les trois autres tles s'appellent Anjoane [Anjouan], Molalle [Mohély] et Maoto [Mayotte]; cette dernière est la plus grande des trois; elles sont chacune sous Tautorité d'un roi. A Mayotte, il n'y a.pas moins de trente villes, qui contiennent de 300 à 400 habitants; il y a de grandes montagnes, d'où coulent beaucoup de sources d*eau excellente, et le climat y est sain. Il n'existe pas dans ces îles d'animaux venimeux, et on y élève des bœufs, des chèvres et des volailles. Elles produisent beaucoup de riz, de maïs, de cannes à sucre qui sont très grosses et très belles, et, si on y installait des usines, elles rivaliseraient certainement avec celles de Madère. Il y a énormément de gingembre et le sol convient à toutes sortes de cultures. Un honorable Portugais a sollicité, il y a quelques années, du Roi D. Sébastien la licence de s'emparer de ces îles, demandant que le Roi lui donnât des navires et de l'artillerie et se chargeant, de son côté, de recruter les hommes; il promettait de fournir chaque année au Roi une foule d'esclaves pour ses galères à rames. Nous ne savons pour quelle raison il n'a pas été donné suite à cette proposition, car, quand même cette expédition n'eût eu d'autre résultat que de chasser les Arabes de cette île et de couper court au commerce avec laMekke, c'eût été déjà très important, sans compter qu'on avait tout lieu d'espérer en retirer de grands profits, et qu'il eût été désirable de peupler ces îles de Portugais et de convertir leurs habitants au Christianisme.
Jadis, il y avait cinq ou six autres îles auprès de Mayotte, mais, comme elles étaient très basses, elles ont été recouvertes par la mer et aujourd'hui elles forment des hauts-fonds sur lesquels brisent les vagues.
Les îles Comores ont toutes d'excellents ports, très sûrs, où de grands navires peuvent mouiller à l'abri de tous les vents (Diogo do Coulo, Da Asia^ Dec. VII, liv. iv, ch. v, p. 310-318).
DE LMSLE DE MADAGASCAR, AUTREMENT DE SAINT-LAURENT, PAR A. THEVET (1558).
Le grand désir que j'ai de ne rien omettre qui soit utile ou nécessaire aux lecteurs, joint qu'il me semble être l'office d'un écrivain traiter toutes choses qui appartiennent à son argument sans en laisser une, m'incite à décrire en cet endroit cette île tant notable, ayant septante-huit degrés de longitude, minutes nulles, et de latitude onze degrés et trente minutes, fort peuplée el habitée depuis quelque temps par des Barbares noirs (lesquels tiennent presque même forme de religion que les Mahométans, aucuns étant idolâtres, mais d'une autre façon) ; combien qu'elle ait été découverte par les Portugais et nommée de Saint-Laurent, et auparavant Madagascar en leur langue : riche au surplus et fertile de tous biens, pour être merveilleusement bien située. Et qu ainsi soit, la terre produit là arbres fruitiers de soi-même, sans planter ni cultiver, qui apportent néanmoins leurs fruits aussi doux et plaisants à manger que si les arbres avaient été entés [greffés] ; car nous voyons par deçà [dans nos pays] les fruits agrestes, c'est à savoir que la terre produit sans la diligence du laboureur, être rudes et d'un goût fort, âpre et étrange, les autres au contraire. Donc, en cette île, se trouvent beaucoup de meilleurs fruits qu'en terre ferme [en Afrique], encore qu elle soit en même zone et température : entre lesquels en y a un qu'ils nomment en leur langue Chicorin ' (cocotier) et larbre qui le porte est semblable à un plumier [palmier]
1. A Madagascar, comme dans TOcéanie, le cocotier s'appelle Voaniho.
I(y6 OUVRAGES ANXIENS
d'Epypte ou d'Arabie tant en hauteur que feuillages. Duquel fruit se voit par deçà que l'on amène par navires, appelé en vulgaire noix dCInde et que les marchands tiennent assez chers, parce que, outre les frais du voyage, elles sont fort belles et propres à faire vases; car le vin, étant quelque temps dans ces vaisseaux, acquiert quelque chose de meilleur, pour Todeur et la fragance de ce fruit, approchant à Todeur de notre muscade. Je dirai davantage que ceux qui boivent coutumièreraent dedans (ainsi que m'a récité un juif, premier médecin du Bassa [Pacha] du grand Caire, lorsque j'y étais) sont préservés du mal de tête et des flancs, et si provoque l'urine ; et à ce me persuade encore plus l'expérience, maîtresse de toutes choses que j'en ai vue. Ce que n'a oublié Pline et autres disant que toutes espèces de palmiers sont cordiales, propres aussi à plusieurs indispositions. Ce fruit est entièrement bon, savoir la chair superficielle, et encore meilleur le noyau si on le mange frais cueilli. Les Éthiopiens et Indiens, affligés de maladie, pillent [broient] ce fruit et en boivent le jus qui est blanc comme lait et s'en trouvent très bien. Ils font encore de ce jus, quand ils en ont une quantité, quelque aliment composé avec farine de certaines racines ou du poisson, dont ils mangent après avoir bien bouilli le tout ensemble. Cette liqueur n'est pas de longue garde, mais, autant qu'elle peut se garder, elle est sans comparaison meilleure que confiture qui se trouve. Pour mieux le garder, ils font bouillir ce jus en quantité, lequel étant refroidi réservent dans des vaisseaux spéciaux. Les autres y mêlent du miel pour le rendre plus plaisant à boire. L'arbre qui porte ce fruit est si tendre que si on le touche tant soit peu de quelque ferrement [outil en fer], le jus distille doux à boire et propre à étancher la soif.
II s'y trouve plusieurs autres espèces de palmiers portant fruits, combien que non pas tous comme ceux d'Egypte. Au sur-
plus, en celte même Ile, se Irouvent melons gros à merveille et tant qu'un homme pourrait embrasser, de couleur rougeàtre, aussi en y a quelques-uns blancs, les autres jaunes, mais beaucoup plus sains que les nôtres, spécialement à Paris marris en l'eau et tiens [fiente] au |)réjudice de la santé humaine. Il y a aussi plusieurs espèces de bonnes herbes cordiales, entre lesquelles une qu'ils nomment spagnin, semblable à noire chicorée sauvage, laquelle ils appliquent sur les plaies et blessures et à celle des vipères ou autre hôte vénéneuse, car elle en tire hors le venin, et autres plusieurs notables simples que nous n'avons par deçà. Davantage, se trouve abondance de vrai sandal par les bois
et bocages, duquel je -w-r v -i ;;■
désirerais qu'il s'en j^^lra^i^^^S
fît bon traiîc par deçà; W^^^^^^V
au moins ce nous se- -* - vî ;--.:&. ,
rait moyen d'avoir du vrai , qui serait grand soulagement, vu l'excellente propriété que lui attribuent les auteurs.
Quant aux animaux comme bétes sauvages, poissons , oiseaux , notre Ile en nourrit L'oiseau Pb.
des meilleurs et en autant bonne quantité qu'il est possible. D'oiseaux, en premier lieu en représenterons un par figure, fort étrange, fait comme un oiseau de proie, le bec aquilin, les oreilles énormes pendantes sur la gorge, le sommet de la tète élevé en pointe de diamant, les pieds et jambes comme le reste du corps, fort velu, le tout de plumage tirant sur couleur argen-
tine, hormis la tète et oreilles tirant sur le noir. Cet oiseau est nommé en la langue du pays pa et en persan pie ou jambe, et se nourrit de serpents, dont il y a grande abondance et de plusieurs espèces, et d'oiseaux semblablement, autres que les nôtres de deçà. De bètes, il y a l'éléphant en grand nombre *, deux sortes de bètes unicornes, dont Tune est VAne indique, n'ayant le pied fourché, comme ceux qui se trouvent au pays de Perse, l'autre est ce que l'on appelle Orix ou pied fourché. Il ne s'y trouve point d'ànes sauvages, sinon en terre ferme. Qu'il y ait des licornes, je n'en ai eu aucune connaissance...
Nous avons déjà dit que cette contrée insulaire nourrit abondance de serpents et lézards d'une merveilleuse grandeur, et se prennent aisément sans danger. Aussi, les noirs du pays mangent ces lézards et crapauds, comme pareiliemeni font les sau* vages de l'Amérique. Il y en a de moindres, de la grosseur de la jambe, qui sont fort délicats et friands à manger S outre plusieurs bons poissons et oiseaux desquels ils mangent quand bon leur semble. Entre autres singularités pour la multitude des poissons, se trouvent force baleines desquelles les habitants du pays
1. Thevct mentionne Texistence d'éléphants à Madagascar d'aprt'^s Marco Polo, qui, comme nous l'avons dit plus haut, p. ix-m, décrivait le pays de Mogdicho, pays situé sur la côte orientale d'Afrique, et nullement nie quje nous nommons aujourd'hui Madagascar.
2. Fables que tout cela! Les ouvrages d'André Tliovet, tout historiographe et cosmographe du Roi qu'il était, sont pleins des erreurs les plus grossières, qui l'ont fait taxer, par les uns, de mauvaise foi et, par les autres, d'une extraordinaire crédulité; il n'est pas douteux qu'il avait une forte dose de crédulité, mais il avait une dose encore plus forte de mauvaise foi, car il ne s'est pas contenté de répéter à la légère, comme les autres géographes et historiens de son siècle, les fables de Marco Polo, mais il en a inventé de toutes pièces, comme celle du déluge de Mada* gascar et de son peuplement. Cet écrivain, qui appartenait à l'ordre des Cordeliers et qui a voyagé en Asie et en Afrique, a été cependant Taumônier de Catherine de Médicis et ensuite Thistoriographe et cosmographe d'Henri III, avec des appointements considérables.
tirent ambre, que plusieurs tiennent pour être ambre gris, chose par deçà [^dans nos pays] fort rare et précieuse, aussi qu'elle est fort cordiale et propre à réconforter les parties plus nobles du corps humain. Et d*icelui se fait grand trafic avec les marchands étrangers (André Thevet, L€& Singularités de la France antarctique ^ 1558, ch. xxni, verso p. 42*).