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DESCRIPTION DE L'ILE ET DES MOEURS

ET FAÇONS DE FAIRE DES HABITANTS, par PYRARD DE LAVAL

La tourmente [qui nous assaillit dans les parages du Cap (voir p. 280)] dura jusqu*à Tonziëme jour dudit mois de février 1602. lorsqu'elle fut cessée, nous fûmes en grande peine d*avoir perdu de vue le Croissant^ [navire] de notre général. Mais ce qui nous affligea davantage fut que nous aperçûmes un grand m&t qui flottait sur la mer, croyant que c'était celui du Croissant qui se fût perdu, joint que la plupart des nôtres, fatigués de la mer, étaient malades et à demi-morts. Sur cela, notre capitaine mit en délibération de savoir où il fallait aller pour prendre terre; il fut avisé d'aller au plus près, qui était en Tile Saint-Laurent. Aussitôt, nous primes notre route pour y aller, quoique nous fussions en crainte, parce que nous n'avions en notre navire aucun pilote ni marinier qui eût été aux Indes, sinon un canonnier flamand, qui était un ignorant.

Approchant de l'Ile de trente ou quarante lieues, nous vîmes la mer changée; elle était jaunâtre et fort écumeuse, couverte de châtaignes de mer, de cannes, de roseaux et d'autres herbes flottantes, et nous la vîmes de cette façon jusques à ladite île. Enfln, le dix-huitième février, nous aperçûmes la terre.

Le dix-neuvième février au matin, nous posâmes l'ancre en une baie qu'on appelle de Saint-Augustin, située sous la hauteur de vingt-trois degrés et demi du côté du Sud*, sous le tropique du Capricorne, baie qui est fort grande et fort commode, d'autant qu'elle a un bon fond de vase et de sable. Sur le midi, nous aperçûmes fort loin en mer un grand vaisseau.

1. La baie de Saint- Augustin est comprise entre 23<^ 31' et 23<^ 39' de lat. S.

D^abord croyant que c'était un navire portugais, nous nous mimes en armes et nous commençâmes à nous parer et à tendre nos bastingues pour nous défendre, mais, quand il s'approcha de plus près, nous reconnûmes que c'était le Croissant^ duquel nous avions été séparés Tespace de douze jours j^t qui vint surgir près de nous. Cela nous apporta beaucoup de joie et de soulagement, hormis que nous le vîmes plus maltraité que nous, en très mauvais équipage, fort ouvert, et les hommes presque tous malades. Sur le soir, nous aperçûmes un autre navire qui était sans mâts et sans voiles, excepté une pièce de bois plantée au milieu du navire et une petite voile dont il s'aidait. Il posa l'ancre à quatre ou cinq lieues de nous, parce qu'il n'osait approcher; son capitaine envoya une barque avec trois ou quatre matelots pour nous reconnaître de loin, mais, quand ils nous eurent reconnus, ils approchèrent et vinrent à bord de notre navire, où ils furent bien reçus après nous avoir dit qui ils étaient. C'était l'un des deux navires hollandais que nous avions vus au cap des Aiguilles', et qui avait été fort mal traité par la tourmente'. Incontinent, la barque s'en retourna donner avis au capitaine, qui vint aussitôt mouiller l'ancre auprès de nous. C'était un nommé le Fort, fils d'un Français, enfant de Vitré, né en Hollande. Il avait déjà été aux Indes, et il est mort en ce même voyage à Achen [Atchin]. On tient que le roi d'Achen l'aimait et qu'il en faisait beaucoup d'état. Les trois navires étant donc ensemble, notre général, notre capitaine et le capitaine hollandais, avec les principaux des trois navires, se mirent i délibérer de ce qu'il fallait faire pour s'accom* moder. Conformément à ce qui fut arrêté entre eux, on alla

1. Pointe extrême Sud de l'Afrique, située à une petite distance à TEst du cap de Bonne-Espérance.

2. C'était le Bélier, Tun des navires de la flotte de Tamiral Spilberg. Voir plus loin, p. 320.

choisir en terre une place, la plus propre qu'on put trouver, pour descendre tous les malades du scorbut, dont nous avions un grand nombre en nos navires ; les Hollandais n'en avaient pas un seul. Le lieu ayant été pris et marqué au pied d^une haute montagne, sur le bord de la rivière qui tombe en cette baie [rOnilahy ou rivière de Saint-Augustin], on le ferma d'une palissade de gros pieux de bois, plantés et fichés les uns près des autres et entrelacés de grosses branches, et de bastions de même ouvrage, et on le couvrit des voiles du navire ; pour défendre cette forteresse, on y porta quelques petites pièces de canon. Nous ne pouvions en user autrement, parce qu'il ne se trouve point là de pierres dont on pût se servir à propos ; de faire des fossés et des remparts, il n'y avait pas moyen, car c'était tout sable mouvant. On y descendit nos malades du scorbut, dont nous avions un grand nombre, et pour leur sûreté on y envoya des hommes sains, avec des arquebuses, des mousquets et autres armes, afin de faire garde nuit et jour. Quant aux Hollandais, qui n'avaient pas un seul malade, ils ne se voulurent pas loger en terre, ils posèrent seulement une tente à cent pas de notre forteresse, avec deux petites pièces de canon montées pour leur défense, et, de là, ils envoyèrent de leurs gens pour racoustrer et revaster leur navire, ce qu'ils firent en toute diligence ; sur le jour, ils descendaient en terre et se mêlaient parmi nous.

Après que nous fûmes tous accommodés de forteresse pour la sûreté de nos malades et des sains mêmes, on envoya deux arquebusiers dans le pays pour le reconnaître, lesquels, s'étant un peu avancés en l'île, aperçurent des habitants qui, ayant peur d'eux, s'enfuirent; toutefois, afin de ne les pas épouvanter, ils ne les voulurent pas suivre plus avant et ils s'en retournèrent suivant le commandement de notre général. Ces habitants de

rile, ayant ainsi appris qu*il y avait des navires i Tancre et des étrangers à terre, vinrent quinze ou vingt en nombre, armés et accoutrés à leur mode, amenant seulement une vache et un l)élier. Leur dessein était de nous reconnaître et de sonder si nous traiterions librement et avec toute franchise avec eux, pour après se résoudre s'ils viendraient trafiquer ou non. Tellement -que s*étant approchés de nous, ils furent quelque temps à nous entretenir par signes, car, comme nous n'entendions pas leur langage, aussi n'entendaient-ils pas le nôtre; puis ils s*en retournèrent avec leurs deux bestiaux sans avoir voulu les troquer, <juoique nous leur eussions montré plusieurs choses dont ils ^semblaient faire état. Ayant comme il est à croire reconnu que nous étions de bonne foi et que nous n'allions point par violence, puisque nous ne leur avions fait aucun outrage et que nous ne les avions pas suivis, ils revinrent peu de temps après, et, d'abord, ils nous donnèrent leur vache et leur bélier; nous leur donnâmes, de notre côté, des petits couteaux, des ciseaux et autres choses semblables, dont ils faisaient estime. Ainsi, nous fîmes amitié les uns avec les autres, tellement que depuis, peuplant que nous y séjournâmes, de quatre jours en quatre jours sans manquer, ils venaient avec un grand nombre de bétail et de volailles, avec du lait, du miel et quelques fruits, entre autres -des pastèques qui sont grosses comme des citrouilles et qui sont excellentes à manger et rafraîchissent fort. Ils nous baillaient tout eela pour de la clinquaillerie et de petites bagatelles de Flandres et de notre pays, de si peu de valeur que rien plus, de sorte que» pour deux jetons ou pour une cuiller de cuivre ou d'étain, nous avions une vache ou un taureau ou bien trois brebis ou béliers; car ils n'ont ni bœufs ni moutons, parce qu'ils ne les savent pas châtrer. Mais, un jour entre autres, il arriva que le pilote du navire hollandais, qui avait son sifQetau cou, dont il se servait,

s*avança parmi ces insulaires lorsqu'on faisait marché avec eux. Ils considérèrent tant ce sifflet et en furent si amoureux que, ne se souciant plus de nos brouilleries et de nos marchandises, ils ne voulurent plus donner de leurs bestiaux si on ne leur don* nait ce sifflet; si bien qu'on fut contraint de Tacheter et de le leur bailler pièce à pièce d'autant qu'il était pendu à plusieurs petits chaînons, et il nous fallut ainsi vendre tous les autres sifflets de nos navires. Cela nous renchérit les vivres, et la vache ou le taureau, qui pouvait ne nous coûter qu'un ou deux sols, commença à revenir à huit ou neuf sols. Quelque temps après, un homme d'entre eux vint vers nous, qui n'était point venu auparavant, qui nous montra une boucle de ces chaînons avec un morceau de bois taillé en rond ; nous entendions par là qu'il demandait des réalles de quarante sols, car sa pièce de bois était de même forme, de même rondeur et épaisseur, mais on ne lui en voulut point montrer. Il connaissait fort bien Taisent, ce qui nous faisait juger que, plus avant dans l'île, il y a des peuples plus spirituels et mieux entendus les uns que les autres. Au reste, il était défendu entre nous à toutes personnes, tant aux Hollandais qu'aux Français, d'acheter ou troquer en particulier avec eux, afin que tous les vivres et les rafraîchissements fussent en commun. Le navire hollandais en prenait le quart et en prenait aussi la quatrième partie, et, quant à nos deux navires, la proportion en avait été faite dès Saint-Malo, à savoir que, de tout achat, le Corbin en aurait deux parts sur cinq et le Croissant trois, à cause qu'il tenait plus granJ nombre de personnes.

Nous pensions être arrivés bien commodément en cette île pour nous y rafraîchir et pour guérir nos malades du scorbut, pour, après, racoustrer nos navires qui en avaient bien besoin. Mais ce fut tout au contraire ; car ils se mouraient presque tous

et personne ne recouvrait la santé ; les plus sains même y tombaient malades d^une fièvre chaude, avec frénésie, dont les malades mouraient au bout de deux ou trois jours; ce mal était contagieux, tellement qu*une bonne partie des principaux d'entre nous et de ceux qui étaient de meilleure maison y moururent, jusques au nombre de quarante et un des deux navires, tant du scorbut que de la fièvre, et plusieurs, y ayant pris le mal, décédèrent bientôt après sur la mer. Notre capitaine y tomba malade de la maladie dont il est mort aux Maldives, comme nous dirons ci-après. Les malades de la fièvre, parce qu*on jugeait qu'ils l'avaient contractée en terre, étaient portés aux navires, d'autant qu'il y faisait plus frais qu'en terre, et ceux du scorbut, qui est une maladie qui provient de la mer et de la fatigue qu'on y souffre, étaient descendus en terre. Nous enterrâmes ou, pour mieux dire, nous ensablâmes (n'y ayant point de terre là) nos morts en un lieu que nous nommâmes le Cimetière des Français. Il y avait bien de la peine à faire les fosses et à les y mettre, car ce n'est que sable mouvant, qui se remplissait aussitôt, et il les fallait mettre de loin avec de longues pièces de bois que des hommes portaient par les deux bouts, et les corps étaient suspendus à la pièce de bois avec des cordes, et ainsi on les mettait dans le sable. Pour moi, en quatorze mois que dura le voyage en allant, et en douze que je suis retourné, je ne fus, grâce à Dieu, aucunement malade; mais je l'ai bien été aux Indes.

Certainement ce lieu était fort malsain, étant logé directe* ment sous le tropique du Capricorne, d'où le soleil était fort proche et battait quasi à plomb au pied d'une haute montagne, couverte d'un nombre infini de gros lézards, qui néanmoins n'étaient pas malfaisants, et personne n'en fut incommodé. Nous eussions encore été plus incommodés du chaud, si nous

n*eu8sions été fort proches d*un grand bois couvert le long de la rivière, où ceux qui se portaient bien s'allaient promener le jour et y prendre la fraîcheur; outre cela, nous avions la commodité de la mer et de la rivière pour nous baigner.

Au reste, ce bois était si plein de guenuches et de petits singes ^ qu*il ne s'en pouvait pas voir davantage. Il y a un très grand plaisir de voir ces petits animaux se jouer ensemble et sauter d'arbre en arbre, comme font ici nos écureuils. Il y a un merveilleux nombre d'oiseaux de toutes sortes, mais les principaux sont les perroquets, dont il y en a de cinq ou six diflerentes sortes de plumage'; et il y a bien du contentement à entendre les diverses musiques de leurs ramages.

Il s'y trouve aussi des fruits étranges, dont les uns sont bons à manger, les autres non.

Ce n'était là, et tout aux environs fort loin, que sable mouvant. Les eaux des rivières y sont malsaines et salées, parce que la mer y monte, et, faute d'autre, nous étions contraints d*en user. La chaleur était si véhémente que plusieurs des nôtres, encore qu'ils eussent des chausses et des souliers, avaient néanmoins les pieds tout brûlés, ce qui causait des ulcères fort fâcheux à guérir et les empêchait de marcher. Outre cela, une grande partie, ne se sachant pas gouverner après avoir jeûné sur la mer, se remplissait outre mesure de viandes fraîches, et la grande et violente chaleur rendait la digestion plus difGcile. Au reste, nous souffrions une grande incommodité des mouches, qui, de jour, nous persécutaient extrêmement, et, la

1. Gomme nous Tavons déjà dit, il n'y a pas de singes k Madagascar. Ce sonldes Makisà queue annelée (Lemwr caf^a), des Lepilémurs etdes Chirogales ou petits Lémuriens que F. Pyrard a vus dans la baie de Saint-Augustin.

2. En réalité, il n'y a à Madagascar que trois espèces de Psittacidés, deux perroquets {Coracopsis obscura et C. nigra) et une perruche (Psittacula madagascariensis) .

nuit, des mousquites ou cousins qui piquent la chair jusques au sang et font enfler Tendroit, comme font ici nos mouches à miel. Au soleil, ils n*ont aucune force et ils se retirent aux ombrages dans les bois et dans les maisons et couverts, mais la nuit ils s*épandent partout. Il y en a une si grande quantité et ils piquent si vivement, qu'il est impossible de durer si Ton n*a les mains et le visage cachés, tellement que pour reposer nous étions contraints de faire du feu et beaucoup de fumée et nous coucher tout auprès. Plusieurs de nos malades se mettaient dans des sacs fermés, ne laissant qu*un petit trou pour respirer. Aux Maldives, dont je traiterai ci-après, où ils en sont fort travaillés, on se sert de courtines faites exprès, si bien cousues que ces petits moucherons n'y peuvent entrer. Ce mal est ordinaire par toute la zone torride.

L'île de Saint-Laurent est très grande, car elle contient plus de sept cents lieues de tour, ce que je puis assurer pour l'avoir côtoyée de côté et d'autre, tant en allant qu'en revenant. L'un des bouts, qui est vers le Sud, commence à la hauteur de vingtsix degrés et lautre vers le Nord est sous les quatorze'. Elle est fort abondante en bétail. Les brebis portent à chaque fois trois ou quatre petits, ce que j'ai appris par expérience, car nous en avons tué qui étaient pleines et qui en avaient autant dans le corps. La queue des béliers et des brebis est grosse et pesante à merveille; nous en pesâmes une qui pesait vingt-huit livres. Les taureaux, les vaches, les béliers et les brebis sont en si grand nombre par toute l'ile que cela est commun et non particulier, étant à ceux qui les peuvent prendre. Cette quantité vient de ce que ceux du pays en mangent fort peu, comme aussi tous les autres Indiens qui ne sont pas carnassiers, et ils font

1. La latitude de la pointe Sud de Madagascar est 25<^ 39' et celle de la pointe Nord est 110 57' 17".

plus d'état du poisson, des fruits et du laitage. On voit là des bandes de ces animaux jusques à trois ou quatre cents ensemble. Et, comme nous étions là, nous y vîmes une chose admirable de ces taureaux et de ces vaches ; c'est que cette rivière qui est là-, étant aussi large et aussi profonde que notre Seine, quand ces animaux voulaient passer d'un bord à Tautre, les plus grands taureaux se mettaient devant et les vaches les suivaient, posant toutes la tète sur la croupe d'un taureau, et les veaux posent la leur sur la croupe des mères, et, s'il y a plus de vaches que de taureaux, Tune se met sur la croupe d'une autre et elles passent ainsi. Ces taureaux et ces vaches ont sur le cou une grosse masse de graisse, bonne et délicate et de même goût que la queue des moutons. Et, toutefois, ces viandes ne sont pas de si bon goût ni si salubres que celles de ce pays-ci.

Il y a grand nombre de singes ^ et aussi de perroquets, dont nous mangions en telle quantité que nous en mettions quelquefois cinquante ou soixante bouillir ensemble en une chaudière, et la chair en est aussi bonne comme celle des grands pigeons. Il y a aussi quantité de volailles, de poules, de perdrix, de faisans' et d'autres espèces d'oiseaux. On y voit un bon nombre de caméléons, de gros lézards, dont il y en a d'aucuns plus gros que la cuisse d'un homme ^ et des chauves-souris plus grandes que des corbeaux *. En la rivière sur laquelle nous étions logés fl'Onilahy ou rivière de Saint-x\ugustin], il y a force poissons, desquels nous prenions une grande quantité; mais il y a aussi beaucoup de crocodiles, et nous en tuâmes plusieurs. En quoi nous observâmes une chose admirable, c'est qu'ayant tué un crocodile ou plusieurs, et l'ayant ouvert et éventré, les entrailles

1. Makis et non pas sin^^es. — 2. Il n'y a pas de vrais faisans à Madagascar. C'étaient probablement des Couas coureurs. — 3. Il n y a pas de très gros lézards à AMadagascar. — 4. Roussettes {Pteropus Edwardsii).

en sentaient fort bon et embaumaient Tair d'une odeur fort agréable. C^était la nuit que nous nous mettions au guet pour les attraper; le jour, nous jetions au bord de la rivière, sur Tarène [le sable], force entrailles de vaches et de brebis ou d'autres bétes et, quand la nuit était close, ils ne manquaient pas de venir à la charogne, et lors on les tirait; quand ils n'étaient que blessés et qu'ils se sauvaient, on ne laissait pourtant pas de sentir toute la nuit cette même odeur, comme de musc.

Les habitants sont de couleur olivâtre et basanée, tirant sur le roux; ils sont hauts, droits et dispos, gens d'esprit et bien avisés. Ils vont tout nus, réservé qu'ils portent une petite toile de coton pour couvrir leurs parties honteuses; ils tiennent leurs cheveux longs, accommodés en tresses et en cordons. Pour armes, ils n'usent que de dards et de javelots, qu'ils nomment azagaies *, et ils les dardent fort dextrement ; ils craignent surtout les arquebuses et, au bruit du coup, ils se mettent en fuite. Les femmes ont une toile qui les couvre depuis le dessus des mamelles jusques à la ceinture, puis une autre depuis la ceinture jusques aux genoux, et au demeurant la tète nue et rase, sans aucuns cheveux*.

Leurs braveries et ornements sont des bracelets de cuivre, d'étain ou de fer, dont ils font grand état. On dit que celte île fut autrefois peuplée par les Chinois, par le moyen d'un de leurs navires qui se perdit en cet endroit, où ils s'habituèrent. Et, à la vérité, ils ressemblent fort de visage aux Chinois, excepté leur couleur, car les Chinois sont blancs et ceux-ci olivâtres, mais c'est qu'ils sont sous la zone torride et qu'ils vont toujours nus.

1. Ce mot n'est nullement malgache; c'est le terme usité par les Espagnols et les Poç|tugais, azayaya, qui est tiré de Tarabe.

2. Il est probable que le chef du lieu était mort récemment et que, conformément à l'usage, ses sujets s'étaient rasés la tête en signe de deuil, car la coutume générale est de porter les cheveux longs.

L'ile est aujourd'hui fort peuplée, et il y a plusieurs rois qui se font la guerre les uns aux autres. Entre ces habitants, il y en a qui tiennent la religion mahométane et qui sont circoncis, les autres sont payens et gentils.

Pendant que nous fûmes en cette ile, six de nos mariniers, qui étaient charpentiers, canonniers et d'autres métiers nécessaires aux navires, furent débauchés par Tun d'entre eux qui était flamand et qui était en colère contre le maître du Corbin, leur persuadant qu*il valait mieux quitter les navires, où il n*y avait que de la peine, du travail et de la misère pour eux, et se retirer en terre, où sans doute ils seraient bienvenus et recueillis par les rois du pays, et ils Ten crurent d'autant plus volontiers qu'il avait été déjà aux Indes. Tellement qu'une nuit ils sortirent de nos navires à Tinsu de tout le monde, emportant avec eux du biscuit, leurs bardes et, chacun, une arquebuse fournie de munitions, en intention de ne revenir jamais. Cela, ayant été reconnu le lendemain, nous donna de la fâcherie, vu la disette d'hommes en laquelle nous étions, craignant aussi qu'ils n'épouvantassent les habitants et les empêchassent de nous apporter des vivres, et de fait, à cause de cela, les insulaires cessèrent de venir pour un temps. Mais enfin la nécessité contraignit les déserteurs à revenir. Notre général les reçut et leur pardonna à cause du grand besoin que nous avions d'eux, autrement ils eussent été punis. Ils nous dirent qu'ils furent sept jours sans trouver de l'eau, qu'ils furent tourmentés d'une soif véhémente et fort incommodés de la chaleur excessive, de sorte qu'ils étaient contraints de boire de leur urine ; quant au manger, ils n'eurent point de nécessité, ayant porté du biscuit et rencontrant assez souvent du gibier, quelquefois des fruits. Us voyaient souvent des habitants de l'île en nombre avec quantité de bétail, mais ceux-ci s'enfuyaient d'eux et ils ne les pouvaient aborder. Aussi

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disaient-ils qu'ils avaient trouvé un nombre de petites maisons construites de cannes et de roseaux, dans lesquelles toutefois on ne voyait rien que des rets à prendre du poisson qui étaient faits de coton, avec du bois commun, au lieu de liège, et, au lieu de plomb, de grosses coquilles, des limaces de mer et force arêtes de poisson. Parfois, ils trouvaient des troncs de gros arbres coupés et creusés, où il y avait un peu d*eau de pluie.

Pour reprendre la suite du discours de mon voyage, nous endurâmes bien du mal en cette ile pendant trois mois que nous y séjournâmes. Nos navires étaient en fort pauvre état, le Croissant était tout ouvert et le nôtre n'en avait guères moins à la proue. On fit un pied à notre mât de misaine d'un arbre de cette ile. Les Hollandais firent des mâts de plusieurs pièces et, au bout de six semaines de séjour, ils partirent sans qu'ils eussent perdu un seul de leurs hommes. Quant à nous, on se hâtait extrêmement, mais, de moment en moment, nos gens devenaient malades, et, de jour en jour, ils mouraient les uns après les autres, ce qui fut cause que nous séjournâmes plus longtemps.

Après avoir ainsi racoustré nos navires, il fallut aviser au départ. Pour cet effet, on fit provision pour les deux navires de chairs [viande], qui n'étaient pourtant pas bien bonnes, ni propres pour se garder, mais il s'en fallait servir; on la coupait, étant encore toute fraîche, par tranches fort menues et déliées, puis on la salait à l'instant et on la faisait sécher au soleil sur des cordes que nous étendions partout; ce qui était de plus épais ne séchait point et les vers s'y engendraient. Car toutes les viandes de ce pays-là ne prennent pas si bien le sel que sont celles d'ici et, quelque chose que nous pussions faire, elles se gâtaient, et, si, elles ne sont pas si courtes et de si bon goût. Nos navires étant

tout prêts, racoustrés et gréés, après avoir fait bois et eau et avoir rembarqué le reste de nos hommes et tout ce qui était à terre, il fallut aviser à faire voile. Mais, d^autant que nous avions perdu le tiers de nos hommes et que néanmoins le voyage était si peu avancé, il fut résolu de prendre des habitants de rtle afln de nous aider, car nous étions trop faibles et trop peu d*hommes pour la grandeur du Croissant. Pour cet effet, notre général commanda que de bon matin on allât cacher des escoupettes, des pistolets et des épées en un certain endroit qui était entre le lieu par où ces pauvres habitants nous venaient trouver et le lieu où ils s*arrètaient avec nous pour trafiquer de leurs bestiaux et de leurs autres denrées, et, quant et quant, il fit mettre de nos gens là autour en divers lieux en embuscade, afin que, venant sur les neuf ou dix heures du matin comme ils avaient accoutumé et comme ils avaient promis par signes i la dernière fois, eux, dis-je, nous voyant sans armes et ne se défiant de rien pour ce qu^ils étaient déjà fort apprivoisés avec nous, fussent facilement saisis par les nôtres, qui eussent aussitôt couru aux armes qu*on avait cachées, et par ceux qui étaient en embuscade. Cela avait été ainsi adroitement projeté, d*autant qu*ils ne voulaient point approcher de nous lorsque nous avions nos armes, surtout ils appréhendent les armes à feu, et avec tout cela, quelque familiarité quUIs eussent prise avec nous, ils ne laissaient pas toutefois d*étre fins et avisés et de regarder toujours fort soigneusement nos actions et tous nos déportements. Ainsi, nous avions desseigné de leur donner un mauvais adieu et leur faire un mauvais remercîment. Mais Dieu ne permit pas que cette perfidie fût exécutée. Ils ne vinrent point ce jour là, ce que, notre général voyant, il changea d'avis et nous fit partir le lendemain. Ce qui fut un grand bien pour nous qui étions dans le Corbin de n'avoir point pris de ces insulaires,

car, 8*ils eussent été parmi nous lorsque nous demeurâmes aux Maldives, on nous eût fait mourir comme des voleurs.

Le quinzième de mai 1602, nous levâmes les ancres. Mais, d*autant qu*il y avait entre nous plusieurs malades, même notre capitaine du Corbin et trois personnes étant déjà mortes depuis qu'on avait commencé à faire voile, nous nous tirâmes vers les Iles de Comorro {Discours du Voyage des Français aux Indes Orientales par François Pirard, de Laval, 16H, p. 15-25; Voyage de François Pyrard de Laval, plus complet que la l** édition, annoté par Duval, 1679, ch. m; Hakluyt Society, The Voyage of François Pyrard de Laval to East Indies, t. I, 1887, p. 29 et suivantes).

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