TROISIÈME VOYAGE DE LA COMPAGNIE ANGLAISE DES INDESM
Le 1'' août 1607, nous avons dépassé le cap des Aiguilles et, le 27, à 2 heures de Taprès midi, nous avons découvert Ttle de Madagascar, dont nous n'étions plus qu'à six lieues. Les observations prises à midi nous ont donné pour notre latitude Sud 24»40'; le soir, la variation a été de 16'*23'.
Le 30, à 5 heures de laprès-midi, nous avons mouillé Tancre dans la baie de Saint-Augustin, par 6 brasses 1/2 d'eau, sur un fond de gravier. Il nous avait fallu user de précaution pour trouver le véritable chenal, parce que les deux lies qui sont à
1. La 2* flotte de la C'^' anglaise n*a pas touché à Madagascar.
rentrée de la baie, en forment plusieurs. Middleton eut la curiosité d'aller avec M. Davis visiter ces lies; Tune, qui est fort petite, est un simple banc de sable, sans aucune végétation, et Tautre [Nosy Vé], à laquelle il donne un mille de long et un demi-mille de large, est déserte et stérile avec, çà et là, quelques arbres. Aucun habitant ne s*étant fait voir sur les bords de la baie, le 1" septembre, le vaisseau s'avança de trois lieues et alla atterrir à deux milles de Tembouchure de la rivière, par 5 brasses 1/2. L'eau et le bois manquaient à bord. Middleton ayant fait jeter Tancre, le câble rompit, sans qu'on pût en imaginer la cause.
Davis, accompagné de dix hommes armés, fut envoyé à bord de la chaloupe dans la rivière qu'il remonta pendant une lieue, à basse mer, sans trouver que l'eau devînt plus douce. Ayant aperçu quelques cabanes à 2 ou 300 pas de la rive, il mit pied a terre et il y alla avec six de ses gens. A sa vue, les habitants, qui étaient au nombre de douze, prirent la fuite; il leur Gt des signes pour les rappeler, mais en vain.
La pauvreté de ces huttes ne lui aurait pas donné l'envie d'y entrer, s'il n'avait entendu les cris d'un enfant qui était dans l'une d'elles; ce petit nègre, qui paraissait avoir de 12 à 15 ans, était dans l'affliction la plus grande parce qu'il n'avait pu suivre ses parents à cause d'un mal à la jambe. L'approche de ces Anglais le terrifiait; cependant il se rassura un peu, en voyant un nègre de la baie de Saldanha [de l'Afrique du Sud], qui les accompagnait, s'entretenir familièrement avec ces blancs qui l'eflrayaient si fort. Davis ordonna à ce nègre de caresser cet enfant et de lui faire diverses questions; quoique la langue de Madagascar soit fort diCTérente de celle des nègres du continent, il y a néanmoins certaines ressemblances, et, d'ailleurs, les nègres ont d'autres moyens de s'entendre. Ainsi, Davis
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apprit par l*intermédiaire du sien qu a peu de distance il y avait deux sources fort abondantes d*où Teau pouvait aisément être transportée sur le bord de la rivière; il sut aussi qu*à moin» d'un raille du même lieu il y avait une ville fort peuplée, nommée Rota ', et que, six semaines ou deux mois auparavant, un navire d'Europe s*était échoué sur la cête et qu'il en était sorti une grande quantité de gens armés qui s'étaient répandus fort loin dans le pays, qu'ils en avaient emporté beaucoup de gingembre, qu'après avoir d'abord traité les indigènes avec humanité, il» leur avaient fait une guerre sanglante, dans laquelle ils avaient, eux aussi, perdu beaucoup de monde.
Il fut impossible à Davis de savoir quel était ce navire, mais il craignit que ce ne fût celui de W. Keeling, le petit Malgache ayant fait voir à l'autre nègre quelques lambeaux d'un habit que les Anglais crurent reconnaître, à la qualité du drap et à la forme, pour un vêtement provenant de leur pays. Comme ils avaient tout lieu de supposer qu*ils ne seraient pas en sûreté dans un lieu où l'on devait avoir peu d'amitié pour les Européens, ils regagnèrent leur chaloupe, après avoir fait quelques* cadeaux au jeune Malgache et lui avoir dit qu'ils n'avaient aucune intention de lui faire du mal.
A la suite de ce récit, Middleton se demanda s'il ferait bien de s'arrêter dans un lieu aussi dangereux; il s'y résolut toutefois, à cause du manque d'eau, et il prit les mesures nécessaires pour n'avoir rien à craindre des indigènes. Le soir même, plusieursbarques s'avancèrent à la découverte, mais les indigènes ne se fièrent pas aux signes qu'on leur fit de s'approcher. Malgré tant de mauvais pronostics, l'amiral fit mouiller le vaisseau k Tembouchure de la rivière, où la nature a formé dans l'angle
1. Probablement Rova. Rova, c'est la palissade, l'enceinte où demeure le Chef.
«nême de la côte une sorte de petit port; c'est un enfoncement d'environ 200 pieds de diamètre que Teau de la mer semble avoir creusé et qui est capable de contenir deux vaisseaux très au large par dix brasses de profondeur. Middleton s'y établit, après l'avoir fait sonder de tous les côtés.
Le lendemain, il envoya dans la rivière la grande chaloupe «t, en outre, le canot, tous deux chargés de tonneaux et montés par des hommes armés. Davis, à qui en fut encore confié le commandement, était un homme d'esprit et de courage, mais il jugeait mal les nègres qu'il croyait plus stupides qu'ils ne le sont, et il était bien à tort persuadé qu'avec eux l'adresse ^tait, en toute occasion, capable de suppléer au nombre.
Il remonta la rivière jusqu'aux huttes qu'il avait visitées la veille, et il n'y remarqua rien de suspect; sur la rive, il y retrouva te jeune malade en compagnie de deux nègres et il lui fit des signes amicaux. Les Anglais descendirent à terre sans crainte, «t le nègre de la baie de Saldanha s'entretint quelque temps avec les indigènes auxquels il promit l'amitié de ses maîtres. Les Malgaches parurent satisfaits de ces assurances et consentirent à leur montrer le chemin des sources. Des vingt hommes que Davis avait amenés, quatorze se mirent à rouler les tonneaux; on arriva aux sources, qui étaient bien telles que le jeune nègre l'avait dit; elles formaient, presque à leur sortie, un bassin <le cinq à six pieds de profondeur et de dix à douze pieds de diamètre, d'où l'eau s'écoulait par un petit ruisseau et allait se perdre dans un marais bourbeux qui rejoignait la rivière.
Les Anglais commençaient à puiser l'eau, lorsque Davis, qui leur donnait ses ordres, aperçut à cent pas, sur le sommet d'une petite colline, plusieurs sauvages qui se montraient pendant un instant, puis se retiraient aussitôt. Justement inquiet, il fit jsaisir les deux nègres qui l'avaient guidé et commanda qu'on
les gardât soigneusement ; puis, à la tète de dix de ses hommes, il monta d*un air décidé sur le sommet de la colline. Le bruit d'onze coups de fusil, dont on vit en même temps la fumée, et quelques flèches qui vinrent tomber jusqu'à la source même, flrent connaître à ceux qui y étaient restés que leurs compagnons avaient été attaqués par les indigènes. Ils volèrent à leur secours; les Malgaches, qui étaient au nombre de plus de deux cents, et qui n'avaient pas osé s approcher des Anglais et se contentaient de les harceler de loin a coups de flèches, n'eurent pas plus tôt vu paraître le renfort qui venait à leur secours que, le croyant probablement plus considérable qu'il n'était, ils prirent la fuite. Davis emporta les arcs de ceux qui avaient été tués et revint aux sources où il crovait retrouver les deux guides, mais ceux qui les gardaient les avaient abandonnés dans le premier moment de confusion, et ils avaient pris la fuite. Le malade avait aussi disparu, mais, quoiqu'il ne pût être loin, les Anglais dédaignèrent de se mettre à sa recherche, et ils rapportèrent à bord quelques tonneaux de bonne eau pour montrer que la peur ne les avait point arrêtés. Quoiqu'une quantité aussi petite fût insuffisante pour la provision du navire, Middleton jugea prudent d'aller chercher fortune en un lieu plus sûr.
Il mit à la voile, le 7, avec un vent de Nord-Est très frais. Le lendemain, naviguant le long de la côte, il vit venir du rivage plusieurs petites barques qui s'approchèrent du navire sans crainte et dont l'une portait quatre chevreaux, une autre trois moutons, la troisième une génisse et la quatrième de la viande de bœuf fraîche. Il acheta le tout à bon marché. Un des matelots anglais, à qui cette conduite si difl'érente de celle des habitants de la baie de Saint-Augustin parut suspecte, émit l'idée que toutes ces viandes étaient probablement empoisonnées; mais il fut facile de se rendre compte que ceux qui apportaient
ces vivres ignoraient complètement ce qui s'était passé che?; leurs voisins.. Aussi Middleton se décida-t-il à relâcher dans la petite baie d'où étaient sorties les pirogues, et il y fit de l'eau et du "bois, dont il amdt un besoin pressant.
Le Cornent (le troisième navire de la flotte de Keeling) eut une heureuse navigation jusqu'au 12 novembre, jour où les matelots découvrirent, par 5"* 1/2 de lat. S., une fort belle île. Ils trouvèrent la variation de 4^1 3'.... C'était Tile dlnganna [Engano], qui est très voisine de Sumatra (Purchas, Mis Pilgrimes^ t. I, 1625, p. 227; Histoire générale des voyages^ t. I, 1746, p. 506-508; John Hamilton Moore, A new and complète Collection of Voyages and Travels, 1. 1, 1780, p. 366-367 ; Kerr's Collection of Voyages, t. VIII (1813), p. 308 ; Hakluyt Society, Voyage to the East Indies, t. LVI, 1877, p. 160-164; Antananarivo Annual, 1889, p. 17).