VI. Tout raffinement dans les supplices est interdit (M
VIL La constitution n'admet, contre les coupables, que la peine de mort (N), la déten-
tion (O); la déportation dans des colonies destinées à cet objet.
Observations. — L'établissement de colonies où Ton transporte les criminels , est peut-être , de tontes les mesures de rigueur , la plus conforme à la justice , aux intérêts de la société , et à ceux des individus qu elle se voit forcée d'éloigner.
La plupart de nos fautes sont occasionnes par une sorte de désaccord entre nous et les institutions sociales. Nous arrivons à la jeunesse, souvent avant de connaître , et presque toujours avant de concevoir , ces institutions compliquées. Elles nous entourent de barrières que nous franchissons quelquefois sans nous en apercevoir. Alors s'établit , entre nous et nos, alentours , une opposition qui s'accroît par l'impression même qu'elle produit. Cette opposition varié dans ses formes; mais on peut la reconnaître dans toutes les classes de la société : dans les classes supérieures, depuis le misanthrope qui s'isole , jusqu'à l'ambitieux et au conquérant; dans les classes inférieures ♦ depuis le malheureux qui s'étourdit par Fi* vresse, jusqu'à celui qui commet des attentats: tous sont des hommes en opposition avec les institutions sociales. Cette opposition se développe avec plus de violence , là où se trouve
le moins de lumières Elle s'affaiblit 9 k mesure que nous avançons en âge, que l'énergie de* passions s'affaisse , que nous n'évaluons la via que ce quelle vaut, et que le besoin de l'indépendance devient moins impérieux que le besoin d i> repos. Mais , lorsqu'avant d'arriver à cette période de résignation , un homme a commis quelque faute irréparable f le souvenir de cette faute , le regret , le remords , le sentiment qu'il est jugé trop sévèrement , et que ce jugement est néanmoins sans appel , toutes ces impressions entretiennent celui qu'elles poursuivent dans ntte irritation, source de fautes nouvelles et plus irréparables encore. Si maintenant l'on arrachait tout U coup les hommes qui se trouvent dans cette situation funeste, a la pression d'institutions désobéies et au froissement de relations h jamais viciées ; s'il ne leur restait de leur vif antérieure que le souvenir de ce qu'ils ont souffert et l'expérience qu'ils ont acquise , combien d'entre eux suivraient une route opposée ( avec quel empressement , rendus tout h coup , comme par miracle , à la sécurité , h l'harmonie, à la possession de Tordre et de la morale, ils préféreraient ces jouissances aux plaisirs momentanés qui les avaient séduits t Comme ils repousseraient les tentations qui les avaient
égarés! L'expérience a prouvé ce que nous affirmons. Des hommes, déportés à Botany-Bay pour des actions criminelles, ont recommence la vie sociale , et , ne se croyant plus en guerre avec la société , en sont devenus des membres paisibles et même recommandables.
Au contraire , la condamnation aux travaux publics , si vantée par plusieurs de nos politiques modernes, m'a toujours paru entraîner des inconvéniens de tous les genres.
Il ne m'est , en premier lieu , nullement prouvé que la société ait sur les individus qui troublent l'ordre qu'elle a établi , d'autre droit que celui de leur enlever toute possibilité de nuire. La mort est comprise dans ce droit , mais nullement le travail. Un homme peut mériter de perdre l'usage et la possession de ses facultés; mais il ne peut les aliéner. que volontairement. Ceci n'est pas une simple théorie , sans application réelle ; car , si vous admettez qu'un homme puisse être contraint d'aliéner ses facultés , vous retombez inévitablement dans le système de l'esclavage.
Imposer le travail comme une peine , est de plus un exemple dangereux. La grande majorité de l'espèce humaine , dans nos associations actuelles , est condamnée à un travail souvent excessif. Quoi de plus imprudent , de
plus impoli tique, de plus insultant que délai pré. tenter le travail comme le châtiment du crime !
Si le travail des condamnés est véritablement une peine, s'il est différent de celui auquel sont soumises les classes innocentes et laborieuses de la société , s'il est , en un mot» au-dessus des forces humaines , il devient un supplice de mort plus lent et plus douloureux que tout autre. Entre le captif demi-nu , qui , le corps à moitié dans l'eau , traîne des vaisseaux sur le Danube , et le malheureux qui périt sur l'écbafaud , je vois , en faveur du dernier , une souffrance moins prolongée.
Si la condamnation aux travaux publics n'est pas une mort raffinée , c'dst une cause de dépravation. Dans quelques pays de l'Allemagne, ]e& condamnés, traités avec douceur, soignés dans leurs maladies, s accoutument à leur destinée, se complaisent dans leur opprobre, et, ne travaillant pas dans leur servitude plus qu'ils ne feraient en liberté, ils offrent aux spectateurs l'image de la gaieté dans la dégradation, du bonheur dans l'avilissement, de la sécurité dans la honte : quel effet doit produire ce spectacle sur l'âme du pauvre, dont l'innocence ne sert qu'à lui imposer une existence non moins laborieuse et plus précaire?
Enfin , ce bruit des chaînes, ces habits de
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forçats, tous ces signes de crime et de châtiment, exposés partout publiquement k nos regards , sont , pour les homxqes qui portent en eux quelque sentiment de la dignité humai ae , une peine plus habituelle et plus poignante que pour les coupables. La société n'a pas le droit de nous entourer d'une éternelle commémoration de perversité et d'ignominie.