XIV
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absolu , nomme et destitue ses officiers suivant son bon plaisir, dispose de la vie et de la liberté de tous ses sujets 9 les princes^nës (i) exceptés. Mais ses moyens coercitife sont bien peu de chose, et il trouve souvent parmi ses vassaux de& ennemis invincibles. Il est mattre^de toutes les terres de son f*oyaume qui ne sont pas occupées; de tous les villages qui ne reconnaissent pas de suzerain , et de sa capitale ou bansa. Il peut imposer arbitrairement ses sujets ; mais les impôts sont, la plupart du temps, établis sur des objets de luxe, et sur les fortunes qu'il regarde comme trop considérables. M. Degrandpré vit, par exemple, à Loango, un nègre forcé de payer une taxe exorbitante, pour avoir accepté une mauvaise chaise à porteurs qu'un capitaine européen lui avait donnée. Il eut l'orgueil de s'en servir une fois ; ce luxe parut si étonilant , que le roi exigea de lui une somme très considérable de marchandises et d'eau-de-vie« Il pensa en être ruiné; la chaise fatale, auteur de spn désastre, fut alors reléguée dans un co^n de sa case , d'où elle ne sortit plus (a).
Un des principaux revedus du roi consiste dans les cierges, qu'il vend à son gré; celle de mafouc surtout lui i:apporte beaucoeop ; il prélève aussi un droit suc la traite , mais Une le perçoit pas directement. Cet impôt entre dans les* coffres du mafouc, qui paie chaque année' au roi une sommé arbitraire , et qu'il ne peut refuser sans s'exposer à perdre sa place.
(i) On a YU ci-dessus, p. ^og, que les nègres du Loango en» tendent par princes-nés les enfants et les maris des princesses. (a) Degrandpré, t. i, p. 190,
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Le souverain est, au surplus, soumis à des privations très pénibles; il doit s'abstenir de tout ce qui n^est pas le produit de son pays ; il ne peut se yêtir que de macoutes sans corail, sans rasade, sans ornements étrangers. Il loge, comme le moindre de ses sujets, danis une case de paille, et il marche toujours nu-pieds. Le monarque peut épouser une princesse. Les princes jouissent du même privilège : cest ce qu'on appelle se peigner réciproquement; mais ces exemples sont bien rares, parce que, dans ce cas, les lois sont en faveur du roi. Il perd, ainsi que la princesse, le pouvoir de divorcer; mais cette dernière ne peut avoir aucun amant , tandis que le roi peut avoir autant de maîtresses qu'il juge à propos. Si la loi du divorce est suspendue pour eux, celle des héritages conserve toute sa force, et les enfants de la princesse héritent seuls de sa fortune, et non de celle du roi. Les autres femmes du roi prennent le nom de cama. Séduire une cama est un crime si grand, que la mémoire du coupable est livrée à l'infamie. Telle est l'horreur qu'il inspire , que l'injure la plus outrageante qu'un noir puisse faire à un autre est de lui dire songa'm cama , mots qui expriment le reproche d'adultère avec une femme du roi. Ce reproche est toujours suivi de ^oies de feit.
Le capitaine-mort est le premier ministre du royaume de Loango. Cette dignité est amovible. A Malembe et dans les autres états , le premier ministre ^t le macaye ; mais l'autorité de cet officier est bien restreinte par celle du mambouc et des princes-nés,
sur les vassaux desquels son pouvoir ne s'étend pas.
Le mainbouc, ainsi qu'on l'a vu plus haut, est l'héritier présomptif de la couronne, et par conséquent neveu du roi. Ce prince n'étant assujetti à aucune des restrictions qui sont imposées au roi , amasse ordinairement une fortune considérable en se faisant courtier, et en se livrant au commerce. Aussi à Malembe n'est-il pas jaloux de là royauté, qu'il n'accepte qu'à regret lorsque la mort du roi l'appelle au trône. En 1787, M. Degrandpré connut un mambouc de Malembe qui différait de prendre possession de la couronne parce qu'il lui répugnait de se soumettre aux privations du rang suprême (i).
Le mafouc n'est pas prince-né , mais il peut être prince par son mariage avec une princesse (11) : c'est ordinairement un homme riche, auquel le roi envoie un bonnet en le nommant mafouc ; c'est un des principaux personnages de l'état ; il remplit la charge d'intendant général du commerce , et il habite le lieu où se fait la traite. On nomme ce lieu la Pointe ; le mafouc y commande souverainement , et c'est avec lui exclusivement que les Européens ont affaire pour les paiements des coutumes, bienvenues, cabales, polices de noirs, et le prix de la traite. Il fixe le prix de toutes les denrées , préside à tous les marchés , et juge en dernier ressort tout ce qui a rapport au commerce , et tous les différends qui s'élèvent entre les Européens et les nègres. Cet officier a un très grand cortège, et nomme des employés qui sont
(j) Degrandpré, t. i, p. 193. (a) Vojez ci-deàsus, p. 409.
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attachés à son service , et qui ne dépendent que de lui, tels que le mafouc- dehors et un monibanze. Le maquimbe est un officier dont le district est sur le bord même de la mer. Ou pourrait le comparer à un capitaine de port; la pèche, les pirogues, tout ce qui se trouve sur le bord de Teau lui est soumis : sa juridiction a une banlieue plus ou moins étendue dans Tintérieur ; mais rarement elle s'étend à plus d'un quart de lieue du rivage.
Le monibanze est chargé de tout ce qui concerne les coffres du roi; c'est, à proprement parler, son trésorier. 11 est chargé de la recette des impots , des taxes, et des paiements ; c'est toujours le monibanze du roi qui se transporte partout oii le 6sc a quelque chose à démêler.
Le monibèle est un messager qui fait les commissions du roi auprès des autres officiers. Les princes et le mambouc ont aussi leurs monibèles; mais celui du roi est un personnage de la plus grande importance; son témoignage est irréfragable. Il faut bien un emploi pareil, ajoute, avec raison, M. Degrandpre j dans im pays où on ne connaît pas l'usage de l'écriture ; l'attribut de cette dignité est un couteau ou bêlé d'argent , long de seize à dix-huit pouces , et large de cinq ou six , rond par le bout ^ percé à jour et festonné, sans tranchant. Avant l'arrivée des Européens ce couteau était de cuivre; mais depuis ceux-ci leur en ont fait fabriquer d'argent ( i ). Le gouverneur est un officier qui commande pour
(t) Degrandpré » t. i , p. 9o5.
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le roi dans un village qui n'a pas de seigneur, et qui relève immédiatement de la couronne ; il ne reconnaît de supérieurs que le roi et le mambouc dans les pays héréditaires.
Enfin , le soldat-roi de Loango et le capitainemort des autres états sont des officiers auxquels on a reconnu quelque bravoure, et qui commandent les garçons de leur maître , lorsque celui-ci est en guerre ; ils sont aussi chargés des exécutions arbitraires, et vont chercher une tête comme les muets du grand-seigneur. Cet emploi n'est pas sans danger; car lorsque le vassal, dont le roi demande la tête, est assez puissant pour résister, le soldat-roi court le risque de perdre la sienne.
Le code judiciaire du Congo est très simple et très court, suivant M. Degrandpré. Un crime est-il commis , le premier soin est de saisir le coupable. Lorsqu'il est pris, la cabale s'assemble; il y est présent et se défend. La loi est claire : a-t-il tué? il est mis à mort : a^t-il blessé au sang ? il faut qu'il paie un esclave , ou qu'il le devienne lui-même : a-t-il volé ? il faut qu'il paie une amende : a-t-il commis un adultère ? il doit la valeur d'un esclave au mari : a-t-il vendu un nègre qui n'est pas à lui? il est mis à mort , ou fournit un vassa) à sa place. Le jugement est rendu séance tenante , et exécuté à l'instant : si l'accusé est condamné à mort , il est déchiré par lambeaux dans le moment même avec une férocité, ajoute M. Degraqdpré, bien contraire au caractère de douceur de cette nation. Notre voyageur fut témoin à Loango, en 17^7? d'une cabale criminelle ; tous ceux qui en
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faisaient partie étaient aimés : le soldat du roi avait poigne un noir qui n'était pas son vassal, et l'avait envoyé vendre par son neveu. La famille se plaignit au mafouc, sur la terre duquel elle vivait. Il y eut cabale ( i) ; le malheureux soldat-roi voulut en vain se .disculper, il fut écrasé par le crédit du mafouc, qui était en même temps juge et partie. La sentence condamna le coupable à périr, ou à livrer son neveu à sa place : il le livra., et cet infortuné fiit déchiré en un clin d'oeil. Des cannibales , ajoute notre auteur, n'y auraient pas mis plus d'activité : il eut cependant le courage de rester spectateur de cette scène dégoûtante pouir en connaître la fin, et il assure que, loin de mai'quer le plus léger désir de dévorer leur victime , les nègres , qui avaient contribué à sa mort , lavèrent avec soin , et réunirent les membres du supplicié, et les accrochèrent à un palmier pour être dévorés par les oiseaux (2).
Quand le crime n'est pas complètement prouvé, les prêtres interviennent, et on a recoiu*s aux épreuves: les détails que nous fournit M. Degrandpré , sur ces pratiques superstitieuses, n'ajoutent rien aux des«> eriptions que nous en ont données les anciens voyageiu^.
(1) M. Degrandpré appelle cabale ce que la plupart des antres Toyagenrs nomment pabbres ou palayers. Il parait que les nègres an Loango ont adopté le mot français de cabale , et qu'ils s*en Mrvcnt babitu^ement pour désigner on procès, une assemblée ou Qoe querelle. (Degrandpré, t. i, p. lao.) (1) Degrandpré, t. i, p. 207.
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S IV
ConstrocdoBS , industrie et habillement des nègres. Commerce des esclaves.
Les nègres congos habitent des huttes de paille ; ces habitations simples, dénuées des commodités de la vie , sont construites en joncs de la grosseur de ceux du détroit de Malacca , mais mous et sans vernis; ils sont joints ensemble , et contenus par des baguettes de bois, attachées Tune à l'autre des deux côtés de la muraille par des liens d^herbes entrelace.
Pour donner à leur maison un air symétrique, les nègres ont soin de placer ces baguettes , et les nœuds qui les attachent , à des distances égales. Plusieurs petits bâtons liés ensemble sur le comble supportent le toit, composé de feuilles sèches de palmier. Cette couverture est impénétrable à la pluie : quelques cases ont des portes de bois ; cela dépend du rang. et de la fortune du propriétaire; elles sont rarement percées de fenêtres.
Les nègres riches possèdent plusieurs cases, toutes construites au milieu d'un très grand enclos de paille renfermant plusieurs cours ; le quartier des femmes est séparé , et personne n'y entre. Indépendamment de toutes les cours distinctes, chaque case est préo^ dée d'ui;ie enceinte particulière dans laquelle s'élève un petit hangar attenant à la case. Il est supporte par des bâtons en guise de colonnes ; c'est dans un de ces endroits cpie le nègre reçoit ses visites, et jamais
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daos sa case , qui n'est qu'un réduit obscur dans lequel on ne peut entrer qu'en rampant. Lorsque la visite a lieu le jour, on ne présente que de l'eau-devie aux visiteurs; mais, au soleil couchant, on boit du TÎn de palmier, nouvellement extrait de l'arbre, et ensuite de l'eau-de-vie (i).
Toutes les maisons du Congo ne se ressemblent cependant pas ; celles qui sont voisines des lieux fréquentés par des Européens sont de beaucoup supérieures. Telles sont les guibanguas que les marchands européens ont appris aux nègres à construire. Ces édifices sont bâtis avec des gros baliveaux que l'on enfonce en terre en ayant soin de les laisser sortir tous de sept pieds , et en les plaçant à côté Tun de l'autre sans intervalle, de sorte qu'ils puissent être réunis à l'aide de chevilles de fer et de traverses, pour assurer leur solidité. On établit ensuite sur ces pieux des sohves sur lesquelles on forme un plancher; on élève à cette hauteur, et comme sur un échafaud, une grande case de paille, autour de laquelle on ménage une galerie. Les Européens placent quelquefois sur cette galerie des pierriers et des espingolles, et même de petits canons pour en imposer aux naturels. IjCS cases élevées sont percées de fenêtres , tapissées et meublées , et aussi commodes qu'elles peuvent l'être sous le soleil brûlant de l'Afrique (12).
Ceux des nègres qui ont le moyen de bâtir des guibanguas les imitent. Celui du mambouc de Ma-
(i) Degrandpré, t i , p. 64*
(3) Voyez le deMin d'un guibangoa dans le voyage de M. Degrandpréy t. i, p. 6S.
lembe était remarquable par ses distributions et ses meubles, qui en faisaient une habitation supérieure à bien des maisons du peuple en Europe (i).
Les noirs congos marchent presque'nus ; les parties du corps qu'ils recouvrent sont vêtues avec grâce. M. Degrandpré a publié dans son ouvrage un dessin représentant un courtier de Loango, nommé Pangou , peint d'ajprès nature. Ces nègres portent une grosse cravate d'un tissu de poils d'éléphant , qu'ils appellent morfil , et que Thabitude seule peut rendre supportable ; une pagne de macoûte, de toile, de soie ou même de velours, les couvre depuis la ceinture jusqu'au-dessus des genoux, et tombe en arrière en pointe comme une robe à queue. Ils sont aussi excessivement avides de corail rouge. Les gens riches portent en outre une longue chaîne d'argent qui fait huit ou dix tours sur les reins. Mais de tous ces orn^ents , la pièce la plus importante est une peau de chat, garnie de grelots et de petites clodiettes, qu'ils portent pardessus leur pagne à l'endroit des parties naturelles : ils appellent cette parure leur canda, mot qui signifie peau. Cet ornement est le cachet de l'hoi^neur; les nègres en sont extrêmement jaloux, et c'est insulter vivement, c'est même dégrader un homme que de lui arracher sa peau de chat. Les esclaves ne peu*vent porter le canda, leur condition servile les exclut de cet honneur (2).
Les naturels du Congo portent d'énormes bra-
(i) Voyeii ci-dessus, p. 894. (a) Degrandpré, t. i, p. 71.
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c^elete aux bras et aux jambes ; ce sont de gros an» oeaiux de cuivre ou de fer. Leur amour pour cette pa^rure est tel qu'ils ont la constance de souffrir qu'on les ferme sur leur poignet à coups de marteau, malgré la douleur que leur cause cette opération. 'M^ Degrandpré en a vu de si pesants, qu'ils occasionnaient à ceux qui en étaient parés des durillons aixx bras et aux jambes.
L'habillement des femmes est moins noble que
celui des hommes; elles ne portent ni bonnet ni peau
de chat, et leur pagne ne traîne point à terre; mais
elles se couvrent d'une prodigieuse quantité de ver*
roteries de diverses couleurs. Cette bigarrure fait
un tel effet sur leur peau noire , que , malgré le
spectacle continuel de leur nudité, elles paraissent
piquantes sous cette parure : elles se couvrent la
gorge d'une petite pagne, et recherchent le. corail
avec la même avidité que les hommes (i).
Les hommes seuls se peignent la figure et les bras au Congo, et cette coutume est même loin d'être générale. M. Degrandpré a cru remarquer que les sectateurs de Chiven, dans la presqu'île de llnde , portaient sur le front des marques absolument semblables à celles des nègres du Congo (a). Il ne put rien apprendre des naturels sur l'origine de cette pratique, si ce n'est que c'était un fétiche que les gangas vendaient très cher.
Notre voyageur assista un matin à la toilette du mafouc Yaba de Malembe , et vit un de ces gangas
(i) Voyez le dessin de M. Degrandpré, t. i y p< 74* (a) Ibid. , p. 76.
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très sale et très mal vêtu lui peindre te visage et les bras ; deux de ses femmes étaient présentes ; la poudre qui servait au prêtre était renfermée dans de petits sachets de toile malpropres, d'un tissu assez clair pour la laisser passer en frappant doucement readroit qu'il voulait colorer : il en forma ainsi trois raies horizontales sur le front , les tempes et les bras du mafouc. Ce dernier et ses femmes gardèrent leur gravité en présence du ganga ; mais leur respect fit place à des éclats de rire immodérés aussitôt qu'il iùt parti. Après que cette cérémonie, qui dura une heure entière, fut terminée, M. Degrandpré en demanda l'explicatioD , et le mafouc lui apprit que , l'accompagnant à bord, il avait fait fétiches, contre les dangers de la mer, des poissons, des tigres, etc. (i).
M. Degrandpré ne fait pas un portrait très flatteur du caractère des nègres congos ; il les peint comme 1 des hommes lâches et pleins de vanité, paresseux et avares; il a remarqué cependant qu'ils étaient susceptibles de perfectionnement moral, et il a fait tous ses efforts pour réfuter les anciens voyageurs qui les accusent d'être anthropophages. Il afBrme qu'il n'a jamais rien vu qui pût mériter aux nègres I cet affreux reproche, pendant le cours de ses nombreux voyages sur les côtes d'Afrique, depuis le cap Vert jusqu'à Zeîla eu Abysûnie. Sur quinze cents noirs qu'il traita en 1787, il en est bien peu auxquels il n'ait pas demandé s'ils avùent mangé ou vu manger de la chair himiaine; et ces Africains
Hprf.t.i.p. 79.
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:>n.t tous frémi d'horreur et de dégoût à cette ques* tioTi(i). Ijes nègres du Congo sont imitateurs, dit-il, et cette disposition annonce les premiers pas yers la civilisation. Les naturels de la côte d'Angola ne voulurent plus que des uniformes et des épaulettes, lorsqu'ils eurent vu les officiers de la marine venus en 1784 avec M. de Marigny pour détruire le fort que les Portugais avaient bâti à Cabende. C'est par suite de ce caractère imitateur qu'ils ont donné le nom de capitaine à tous ceux qui sont chargés en chef d'un emploi quelconque : ainsi ils nomment capitaine-cliaîne celui qui conduit les captifs enchaînés; capitaine-chasse, capitaine-pèche ceux qui président à ces exercices; et enfin capitaine-vin les nègres qui s'occupent à extraire le vin de palmier(a). Nous terminerons ces intéressantes observations de M. Degrandpré par les détails qu'il nous fournit sur le commerce du Congo , à l'époque où il voyageait dans cette contrée; ils sont de nature à augmenter l'horreur des Européens pour la traite des nègres, et méritent d'autant plus d'attention qu'ils nous sont fournis par un voyageur qui s'était longtemps livré à cet odieux commerce , et qui a eu le courage d'en démontrer les horribles résultats et d'en solliciter l'abolition.
Du temps de M. Degrandpré , les Français s'étaient emparés exclusivement du commerce d'Angola , parce que leurs manufactures leur fournissaient les objets de traite à si bon marché qu'ils pouvaient élever
(i) Degrandpré, t. i, Introduction, p. 11. (3) Degrandpré, t. i , p. 83.
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l'achat des esdaves à ud piix qui ne permettait pas aux autres Dations d'entrer en coacurrence. Les Hollandais avaieut cessé tout commeFce sur cette côte: le dernier vaisseau de cette nation que M. Degrandpré y rencontra, y était eo 1777 (i)- Les capîtaiaes français ne &é<pientaient guère que les trois ports de Cabende, Malembe et Loango ; on se contentait d'envoyer quelquefois de fortes chaloupes pour traita* quelques esclaves à Ambriz; on allait rarement à Massoula, plus rarement encore à la baie de Mayombe, et presque jamais à celle de Sainte-Catherine. On ne touchait à ces différents ports <pie lorsque te vent et les courants contraires forçaient à mouiller dans leur voisinage. Ainsi , la traite se concentrait dans les trois premiers ports, et snrtout à Maiembe qui fournissait la plus abondante et la plus belle espèce d'hommes (2).
Tous les esclaves de traite française étaient transportés à Saint-Domingue, les autres îles préférant se pourvoir de nè^^res chez les Anglais de la Dominique, qui leur en fournissaient à bien meiHeurmarché. M. Degrandpré pense qu'on peut évaluer h un cinquième, ou tout au moins à un sixième la perte que les armateurs faisaient, de son temps, sur leur cargaison , pendant la traversée. Ainsi sur cinq cents nègres achetés en Afrique , quatre cents bien portants arrivMent à Saint-Domingue. Mais la moitié de ces individus périssaient d^ns l'espace de trois ans , et le quart au plus des survivants laissait de la posté-
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rité^. Cette proportion, ajoute notre auteur, n'est pas exagérée : pour s'en convaincre, il suffira de calculer que, sans compter le Sénégal, la Côte-d'Or, le Bénin et le Gabon, pays qui fournissaient tous des aoirs à Saint-Domingue , la France seule envoyait tous les ans trente vaisseaux au moins des ports de Marseille , de Bordeaux , de La Rochelle , de Nantes , de Saint-Malo et du Havre , sur la cote d'Angola , qui , suivant l'estimation la plus miodérée , n'importaient pas moins de quinze mille esclaves. Si l'on ajoute à ces quinze mille têtes les nègres transportés dans cette île de tous les autres points de l'Afrique par les bâtiments interlopes , et le produit annuel des naissances dans l'île même, on aura, suivant M. Degrandpré , pour les cinquante années qui précédèrent 1801, un nombre de deux millions deux cent mille habitants. Or, à cette époque la population de Saint- Domingue n'était pas estimée à plus de sept cent mille individus de toutes couleurs; la mortalité avait donc enlevé , dans un demi-siècle , un million cinq cent mille hommes.
On voit par ce calcul , qu'indépendamment des pertes Êiites dans la traversée, le nombre des morts se serait élevé à trente mille âmes par an, et que les naissances, jointes aux importations, n'auraient pro^ duit que quatre millions quatre cent mille individus chaque année. On peut raisonnablement estimer les importations, tant françaises qu'interlopes, à trente mille têtes annuellement. Ainsi les importations suffisaient à peine pour réparer les effets terribles de la mortalité , et on avait l'affreux spectacle d'une popu-
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lation de sept cent mille créatures humaines perdaot chaque année trente mille individus, et n'en produisant que quatorze mille. Il faut avouer, pour expliquer ces calculs efirajrants, ajoute M. Degrandpré, que nous spéculions sur l'excès du travail de ces malheureux esclaves, et qu'on ne craignait pas de les Ëiire périr de &tigue, si le prix qu'on obtenait de leur secours égalait celui de leur achat (i).
Cette multitude d'habitants, dont les Européens dépeuplent l'Afrique, ne sont pas tous des captiis pris k la guerre, ou des esclaves condamnés judicîairemeDt:M.DegrandprénousappreQdqueles princesnés exercent, sur tout homme qui n'est pas leur égal , le droit ari>itraire de se saisir de sa personne, et de le conduire en captivité. Ce droit s'appelle en fimnçais de traite, poignerj et l'on nomme poignage, l'action de saisir le nègre que l'on vend. Les suzerains (a) ne peuvent poigner que les habitants de leurs terres. Far une convention faite avec les premiers Européens qui ont commercé dans cette contrée, dont l'exécution s'est transmise jusqu'à dos jours, les capitaines marchands ont rang de princesnés , et leur droit de poignage s'exei-ce dans l'intérieur de leur entourage sur tous les noirs indistinctement, les princes-nés exceptés, he terrain compris entre le comptoir des négociants européens et la mer en ligne directe leur appartient temporairement; l'autorité du maquimbe y cesse tout le temps qu'un Eu-
(i) DegnuidprJ, Introduction, 1. 1, p. ig et niiv. ,
(i) Voyez ci-dBMiu m que M. Degrandpré entend par «nie-
DE L. DEGRANDPRE (1786). 4^3
Tx>péen en jouit; il peut y abattre les arbres impuné* ment , bâtir, bouleverser, comme il le veut ; le gouveroement n'a plus rien à dire du moment que l'entourage du capitaine est établi ; de sorte que lorsqu'on poigne un esclave dans un comptoir , on peut l'envoyer à bord par le terrain appartenant au comptoir, sans craindre d'être aucunement troublé dans cet acte de barbarie.
Ce poignage n'est malheureusement que trop mis en usage (i). Quantité de noirs viennent avec les marchands de l'intérieur du pays, conduits par la simple curiosité. Ces derniers les vendent et les font peigner, puis rapportent à leur retour qu'ils sont morts d'une manière ou d'une autre. Ce qu'il y a de plus triste, ajoute Degrandpré, c'est que le capitaine européen auquel on s'adresse pour poigner, se garde bien d'en détourner le courtier; il ne voit, dans cette affaire, qu'un noir de plus à acheter; et loin de repousser avec horreur une pareille proposition, il s'empresse de se prêter à l'avidité des ravisseurs (a). Le malheureux poigne est bien éloigné de soupçonner le sort qu'on lui prépare; on trouve moyen de l'attirer chez un blanc, sous un prétexte quelconque, mais le plus souvent pour boire de l'eaude-vie. On le désigne au capitaine qui doit juger, au coup d'œil, si l'esclave lui convient pour le prix. Lorsqu'il l'accepte , on s'approche de cette misérable victime , on s'élance sur elle à l'improviste , en lui
(i) Degrandpréy 1. 1, p. sx4> (3) Degrandpré, ibid. , p. 31 S.