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CHAPITRE III

Toyage du capitaine Tuckey sur le fleuve Zaïre, en x8x6.

SI-

Préliminaires.

Il est une chose digne d'être remarquée et imitée par tous les gouvernements; c'est la constance du gouvernement d'Angleterre dans la poursuite de ses

U) Degrandpré, t. 11, p. 67.

projets relativement à rdtablissement de ses colonies, ou à l'extension de son commerce. Dès qu'une fois , dans ce pays , il a été reconnu qu'une entreprise en ce genre pouvait avoir une utilité quelconque, même éloignée, rien n'en arrête et n'en suspend l'exécution : ni les guerres, ni les révolutions, ni les fluctuations des partis, ni les changements de ministres , ni la mort du souverain , ni les fautes, ni les revers, ni même l'improbabilité du succès, et les pertes sans cesse renouvelées des hommes et des trésors. Nombre d'exemples peuvent être cités à l'appui de cette assertion. Nous ne voulons ici en alléguer qu'un seul ; c'est ce qui s'est passé et ce qui a lieu encore en ce moment relativement aux découvertes en Afrique.

Dès que Mungo-Park, envoyé en Afrique par une société d'hommes instruits et zélés pour les progrès de la géographie, fut parvenu, en s'enfonçant dans l'intérieur de ce continent, sur les bords du grand fleuve déjà tracé sur les cartes par l'érudition de deux géographes français, et que ce voyageur eut , d'après ses observations , déterminé la direction du cours de ce fleuve , et révélé l'existence des nations nombreuses et populeuses qui sont sur ses rives, le gouvernement d'Angleterre comprit aussitôt toute l'importance commerciale et politique d'une telle découverte. Dès-lors les membres de la société africaine n'eurent plus aucun sacrifice à faire pour l'avancement de cette partie de la science. Des voyageurs furent envoyés aux frais du gouvernement anglais à Maroc, à Tripoli, dans le Fezzan, en

Egypte, dans la Sënégambie, dans la Guinée, afin de parvenir jusque dans le Soudan , et d'explorer cette grande et riche contrée de l'Afrique. On eut enfin l'idée qu'on pourrait y pénétrer plus promptement et plus facilement en partant du Congo, et en remontant le Zaïre; et de toutes les expéditions formées dans ce but, ce fut, le croirait-on, celle qui fit naître de plus grandes espérances , et pour laquelle on prodigua le plus tous les moyens de succès. Afin de s'expliquer ceci, il faut se rappeler que Mungo-Park avait seulement constaté que le Joliba prenait son cours vers l'orient , sans pouvoir parvenir à obtenir aucun renseignement certain sur les contrées qu'il traverse et sur le lieu oii il se termine. Bans une dissertation insérée à la suite du Voyage de Mungo-Park, le major Rennell établissait que ce grand fleuve se perdait dans un immense marais nommé Ouangara, qui, dans le temps des pluies, communiquait avec les sources du Nil. La solution de ce problème géographique, telle qu'elle était donnée par le géographe anglais , ne satisfit pas tous les esprits. Au défaut de notions positives , on imagina des systèmes qu'on chercha à étayer par des arguments plus ou moins plausibles. M. Reichard, géographe allemand, supposa que le Joliba, après avoir coulé vers l'orient, tournait ensuite au sud et à l'ouest, et se jetait dans le golfe du Bénin : il chercha à étayer par des calculs cette hypothèse, ^vn, au reste, ainsi qu'on l'a vu, avait déjà été donnée comme un fait par plusieurs voyageurs à ïvâda et dans le royaume de Bénin. Quoi qu'il en

soit, ce système une fois couçu, oa pensa quil n'en coûtait pas beaucoup plus de faire descendre le Joliba plus au sud, afin de le conduire dans l'Océan par l'embouchure la plus large de cette côte , et par conséquent la plus digne de le recevoir, celle du Zaïre. M. George Maxwell , négociant anglais en Afrique, qui avait fait de fréquents voyages au Congo , et avait même construit une carte de l'embouchure du Zaïre, embrassa ce système avec chaleur, et le fît adopter à Mungo-Park , avec lequel il s'était lié. Ce célèbre voyageur, qui voulait faire une seconde tentative pour pénétrer dans le Soudan par la Sénégambie, envoya un mémoire à lord Cambden, alors chef du bureau des colonies (i), par lequel il prétendit démontrer que le Joliba se terminait dans le Zaïre. Ce mémoire, soumis à l'examen du major Rennell, n'obtint pas son approbation. Le voyageur n'en partit pas moins avec l'idée que son opinion était exacte ; et malgré sa fin funeste, son opinion prévalut sur celle du géographe auprès du gouvernement anglais. On résolut d'envoyer une expédition qui serait chargée de remonter le Zaïre afin de déterminer la direction de son cours, et les lieux d'où il découle; de vérifier si ce fleuve était le même que le Joliba de Mungo-Park ; et enfin de pénétrer, s'il était possible , par son moyen, jusque dans le Soudan , et à Tombouctou.

(i) Co Mémoûre a été imprimé dans la vie de Mungo-Park 9 donnée par l'éditeur de son second voyage. Voyez Mungo-Park's Journal of a Mission to the interior of Africa in the jrear i8o5 , p. ag k fyj, Nouf avons parlé de ce Mémoire tome vi , p. 3g3.

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On consulta les plus habiles constructeurs et les plus célèbres mécaniciens sur le choix du bâtiment, et sur les machines et les agrès dont il fallait qu'il f(it pourvu. On essaya ^'abord d'adapter à lacoi*yette nommée le Congo, une machine à vapeur poiur s'en servir à remonter le fleuve ; mais on renonça ensuite à cette idée, et l'on eut seulement soin d'y transporter les provisions les plus abondantes, et les plus variées, ainsi que tous les instruments et les objets qui pouvaient être utiles au but qu'on se proposait. Enfin , on attacha à sa suite un bâtiment de transport nommé la Dorothée, de trois cent cinquante tonneaux. Quant au choix du personnel , on y mit la plus grande attention , et le plus heureux discernement. Le capitaine Tuckey fut nommé pour commander le Congo, et être le chef de toute l'expédition. Cet Irlandais, né en 1776, s'était acquis par ses services dans llnde la réputation d'un des plus habiles officiers de la marine anglaise. En 1 8o5 , en revenant de Sainte-Hélène , il fut pris par les Français avec le vaisseau le Calcutta, sur lequel il se trouvait comme passager. Il fut neuf ans prisonnier en France , et mit à profit cette longue captivité en composant un ouvrage intitulé Géographie maritime ei statistique ; compilation médiocre (i) , mais qui

(1) M. Banrow , auteur de l'Introduction du Vojrage du capitaine Tuckey (p. 56), porte, lur la Géographie maritime, un jugement ^ueoup pluf fayorable, et auquel nous ne pouyons souscrire. Il est ^iiUvre qui serait d'une grande utilité , et qui manque dans toutes les littératures de l'Europe : ce serait un Pér^le du Monde , rédigé d*après les pilotes , les portulans et les voyages maritimes ; assez oiélangé d'objets d'instruction générale qui se rattachassent à son

prouvait chez un homme, jusqu'alors adonne à une vie active , de grandes dispositions pour l'étude , un esprit judicieux et méthodique capable de coordonner les diverses parties d'un travail littéraire , et de les rédiger avec clarté. Tuckey fit agréer pour son lieutenant un officier nommé Hawkey, plein d'ardeur pour les découvertes, qui, comme lui , avait été prisonnier en France, et avec lequel il s'était lié par une étroite amitié. On leur adjoignit M. Fitz Maurice, qui, aux connaissances théoriques et pratiques d'un bon officier de marine, unissait les talents d'un habile hydrographe. Chrétien Smith, le botaniste et le naturaliste de l'expédition, jeune Norwégien, était un de ces hommes cp'une vocation toute particulière semble avoir voués, nous ne dirons pas à la culture, mais au culte de l'histoire naturelle; car cette science s'est créé , dans ce siècle et dans celui qui l'a précédé, non seulement des sectateurs, mais aussi des adorateurs. Plusieurs, pour lui être fidèles, n'ont pas craint de s'arracher à leurs plus chères affections , de s'exposer aux plus rudes fatigues , et aux dangers les plus certains , et de lui sacrifier leur fortune et leur vie. Smith fut de ce nombre. Ses talents précoces , et ses travaux en

plan pour être lu par toutes les classes de lecteurs , et cependant renfermant, ayec les notions principales sur les yents, les courants et les marées, assez de résumés, d'indications et de descriptions nautiques, pour être, par leur concision même, le meilleur guide des marins. L'ouvrage de Tuckey est loin d'atteindre ce but; le peu de livres qu'il avait à sa disposition , et le cercle trop peu étendu de ses études et de ses recherches, ne lui permettaient pas d'y prétendre.

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listoire naturelle , lui avaient mérité d'être nommé professeur de botanique dans l'université de Chrîstiana : il abandonna bientôt les douceurs d'une situation si flatteuse à son âge , et traversa les mers pour aller étudier la nature dans les îles Canaries, en société avec l'illustre M. de Buch , un des naturalistes qui, dans ces derniers temps, s'est signalé par de nombreuses et importantes conquêtes dans le domaine de la minéralogie et de la géologie. Smith était à peine de retour de cette excursion, que M. Banks lui propos^ , au nom du gouvernement anglais , de l'attacher à l'expédition qui devait explorer le fleuve Zaïre, et pénétrer dans l'intérieur de l'Afri- ({ue. Il accepta avec joie, et ne songea plus qu'aux nouvelles productions, inconnues jusqu'alors, dont la science allait s'enrichir par ses travaux. Si nous entrions dans le détail des personnes d'un rang inférieur qui faisaient partie de cette expédition , on trouverait que les choix en avaient été faits avec autant de soin que pour les plus éminentes. Ainsi des chefs habiles, d'excellents officiers, un chirurgien, un anatomiste, préparateur d'objets d'histoire naturelle, des charpentiers, des serruriers, des matelots expérimentés, deux nègres du Congo, des vivres, et tous les autres objets en abondance , rien ne manquait au succès, et l'on s'abandonnait avec de justes motifs aux plus flatteuses espérances. Cependant jamais expédition n'a eu des résultats plus tristes et plus déplorables. Le capitaine Tuckey, M. Smith , le lieutenant Hawkey, trois employés, dix hommes de l'équipage , en tout dix-huit personnes moururent pendant l'espace de trois mois sur la rivière Zaïre ,

du Zaïre ou Moienzi-Enzaddi (i) avec le Joliba, ou les rivières du Soudan. Cette communication serait prouvée, si les rapports faits à Bowdich étaient exacts. Nous pensons au contraire qu elle n'existe pas , et les considérations exposées par M. Barrow seraient très faciles à réfiiter ; mais cette discussion , à laquelle nous nous sommes déjà liVré dans un autre ouvrage, est étrangère au plan de celui-ci, destiné à donner connaissance des faits, et à faire tous les rapprochements qui peuvent mettre les lecteurs à portée de les bien apprécier. C'est par cette raison que nous passerons sous silence l'exposé des conjectures de M. Barrow, et les motifs dont il les appuie, mais que nous aurons grand soin de donner tous les renseignements obtenus par le capitaine Tuckey sur la direction du cours dû Zaïre, et d'y ajouter ceux que Robertson et Bowdich nous fournissent sur le même objet.

Nous avons du, dans notre récit, fondre le journal de Tuckey et celui de Smith, publiés séparément; mais nous ne devons pas oublier de dire que le premier l'emporte beaucoup sur le second, par le nombre , l'importance et la variété des observations; ce qui s'explique facilement lorsqu'on sait que Smith

(i) C'est' le nom que les naturels donnent au Zaïre ^ et qui signifie, selon Tuckey, la rivière qui absorbe toutes les autres. M. Barrow (p. xi de l'Introduction) ajoute que le mot zaire est une dénomination générale dans ces contrées, pour désigner un grand fleuve , comme le mot gange dans Flndoustan : cela peut être ; mais nous ignorons sur quelle autorité M. Barrow s'appuie. Il ajoute, probablement diaprés la Chromea da Comptmhia di Jesu^ que le nom du lac Zambré signifie mère des eaux.

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av^ait le projet de publier, à son retour en Europe, UDe Flore du Congo, et que, entièrement concentré daas ses études botaniques , il s'était contenté d'écrire sur son journal, et en danois, sa langue maternelle, quelques remarques qui n'étaient nullement destinées à paraître : le traducteur anglais a eu beaucoup de peine à les déchiffrer (i).

Ij'éditeur de Tuckey semble ne pouvoir se rendre compte des causes qui ont produit cette mortalité extraordinaire des membres de l'expédition , et qui a détruit en si peu de temps les espérances que leurs talents et leur ardent désir de faire des découvertes avaient fait naître. La première de toutes ces causes est, sans doute, l'extrême insalubrité du climat de cette partie du Congo. Cette insalubrité , soit qu'on Tattribue à la qualité des eaux, au changement subit de l'air, et de la température , ou aux miasmes délétères qu'exhale le sol bas et marécageux des îles de l'embouchure du Zaïre , toujoui*s est-il certain qu'elle avait été constatée par les missionnaires. Ces religieux, qui avaient une si grande connaissance du pays, affirment que tous ceux d'entre eux qui se transportaient dans les îles du Zaïre, pour y prêcher l'Évangile, étaient certains d'y laisser leur vie. D'après une funeste et constante expérience, quand ils allaient en mission dans ces contrées, ils avaient soin de s'arrêter dans la bansa , ou ville la plus proche des rives du Zaïre : au lieu de se rendre dans les îles , ils faisaient venir vers eux les nègres qui y habitaient. A

(1) Tuckey 's Narrative, p. lxx de rintroduction.

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