‹ Collection des relations de voyages par mer et par terreChapitre 56 sur 80 · XIV. 3o · texte numérisé non relu

XIV. 3o

des myriades d'aniins^lcules infusoires, qu'il en examina quelques uns au microscope, et que, sous la plus forte lentille , ils ne lui parurent pas plus gros que la tête d'une épingle. Ils avaient d'abord un mouvement rapide qui cessait bientôt; au même instant l'animal se divisait en petites particules globuleuses (i).

Le 3o juin, on jeta l'ancre à la hauteur de la pointe deMalemba , et le premier juillet, au matin, on reçut la visite du mafouc ou douanier du roi ; il était accompagné d'une suite nombreuse. La première question qu'il fit aux Anglais fut de leur demander s'ils avaient besoin d'esclaves. Sur leur réponse^ que de tous les Européens il n'y avait plus que les Portugais à qui il fat permis de faire la traite des nègres, le mafouc se répandit en invectives contre les souverains d'Europe , ajoutant qu'il était surchargé d'esclaves; que le seul vaisseau qui fut venu à Malemba depuis cinq ans était français, et enfin qu'il n'en avait pas vu un seul depuis une année entière. Smith nous apprend que les habitants de Malemba sont devenus très pauvres depuis l'abolition de la traite des nègres, parce que leur ville était autrefois l'entrepôt général pour la vente des esclaves, qu'on y amenait en grand nombre de l'intérieur, et que ce commerce était à peu près leur seul moyen d'existence (a).

Le mafouc passa la nuit à bord du Congo avec huit de ses officiers. Les vêtements de ces nègres

(i) TvLckey's Narrative , p. 60; Smîth's Journal, p. a64. (a) Smith*8 Journal, p. a66.

offraient uu mélange grotesque du costume européen et africain. Le mafouc portait sur son corps nu un beau gilet de drap rouge, et son secrétaire un uniforme de général anglais. Un troisième était revêtu d'un manteau rouge , galonné comme la robe d'un bedeau de paroisse en Angleterre. Sous ces magnifiques vêtements, on apercevait le costume du pays , consistant en une pagne de coton , roulée autour de la ceinture , et un petit tablier de peau d'animal , marque de noblesse que le commun du peuple n'a pas le droit de porter (i). Smith remarque que le tablier des chefs était en peau de tigre , et celui des subalternes simplement en peau de veau; un vieux chapeau usé, ou un bonnet indigène , curieusement travaillé, complétait la partie utile de leur toilette. Quant aux ornements , ils consistaient en anneaux de fer et de cuivre rivés de manière à ne pouvoir plus être retirés ; ceux de cuivre étaient ornés de figures en relief assez bien exécutées ; outre des colliers de verroteries, ces nègres portaient autour du cou des tresses de poils de queue d'éléphant , appelés morfil ; le nombre semblait en augmenter en proportion de l'élégance de celui qui en était orné. Les hommes graves, les gens de moyen âge n'en avaient qu'une ou deux ; mais quelqiies jeunes gens en portaient un si graind nombre , qu'ils ne pouvaient remuer la tête qu'avec difficulté, et qu'ils rappelèrent aux Anglais les petits-maîtres de Londres , se

(i) Voyez le Voj'age de Zucchelli, t. xiii, et celui de M. Degrandpré, ci-dessus, p. 4^5.

promenant dans- Bond-Street , le menton enfoncé dans une énorme cravate (i).

En montrant à leurs hôtes la gravure du voyage de M. Degrandpré , les Anglais apprirent que Tamme Gomma , le mafouc de Malemba , était le neveu de Tati Desponts , qui y est représenté. Tamme Gonima était un homme de moyen âge, grand et bien proportionné , d'une contenance noble et intéressante , et ayant les traits d'un Arabe plutôt que ceux d un nègre. Cet air de physionomie lui était commun avec plusieurs des gens de sa suite. Il portait en sautoir un fétiche de plusieurs pouces de longueur et de largeur , représentant deux figures assises , assez bien exécutées , et tenant chacune un globe dans ses bras. La physionomie européenne de ces petites, statues, que M. Degrandpré a remarquée, frappa également les voyageurs anglais ; elles avaient le front haut et découvert, le nez aquilin ; elles étaient peintes en blanc, et avaient quelques rapports avec les figurines égyptiennes et étrusques (2). Tuckey ajoute que ce fétiche du mafouc représentait deux hommes dans la posture la plus indécente ; il était entouré de bouts, de cornes de chèvres, de coquilles, et d'autres bagatelles , et suspendu à un baudrier de peau de serpent passé pai>dessus l'épaule. Tous les autres nègres étaient chargés de fétiches aussi grotesquement parés (3). .

Le lendemain on jeta l'ancre en face de Cabenda

(i) Tuckey's Narrative, p. 6a.

(a) Smith's Journal, p. a66. Voyez ci-dessus, p. 4o8 , et dans le Voyage de M. Degrandpré , p. 70 et 107. (3) -Tuckey's Narrative, p. 64.

(Gabinde). Les renseignements qu'on recueillit sur le gisement des cotes depuis la baie de Loango jusqu'à l'embouchure du Zaïre prouvèrent, comme on s'y attendait, qu'elles sont fort mal dessinées sur les cartes les plus récentes. La rivière de Loango-Louisa, la seule qui existe entre la Pointe-Indienne et Cabenda , appelée rivière de Cacongo sur les cartes , doit être placée par cinq degrés dix-sept minutes de latitude, suivant les observations de nos voyageurs. Son embouchure est entre deux terres élevées , et paraît lai'ge et sans obstacle. Le pays est divisé en petites souverainetés , tributaires du roi de Loango : le plus septentrional de ces états, après la baie de Loango, est nommé Boal; vient ensuite Macongo, dontMalemba est le port , et enfin N'Goy , qui a pour port Cabenda , et s'étend le long des rives septentrionales de l'embouchure du Zaïre. Le roi de Macongo ou Malemba , habite une ville de l'intérieur, nommée Chingelé, qui est évidemment le Kinhelé (i) des cartes, mais qui n'est pas située sur une rivière. On obtint des nègres qui se rendaient à bord un vocabulaire de leur langue : ils parlaient tous anglais de manière à se faire bien comprendre ; et quelques uns parlaient français encore plus correctement (2). Plusieurs de ces Africains assurèrent que le Zaïre est navigable jusqu'à une hauteur considérable. Ils indiquèrent, sous le nom de Yamba Enzadi , un tournant, ou un courant très violent , mais à côté duquel il est possible de passer (3).

(1) Le Kinguelé de Proyart. Voyez ci-dessus, p. 345. (a) TuclLey' s Narrative j p. 64.

(3) $mith*s Journal, p. 269.

Le capitaine envoya deux chaloupes, commandées par Fitz Maurice , pour reconnaître le banc de Belé (i) , placé par M. Degrandpré au sud-est de Malemba; mais on ne le trouva pas suivant Tuckey, et la profondeur de l'eau depuis l'endroit où Ton était à l'ancre , jusqu'à environ trois milles du rivage ^ diminua régulièrement de quinze à cinq brasses sur un fond de vase. Smith dit au contraire que l'on découvrit le banc de Belé , mais si près du rivage ^ que son gisement ne peut être d'aucune importance (a). La cote, depuis quarante degrés cinquante minutes de latitude, s'élève modérément, formant des collines d'un gris rougeâtre , semblables à celles de la baie de Loango ; mais lorsqu'on a passé Cabenda , elle présente des plaines basses , couvertes de mangliers. On avait ce jour- là, pour dernier point de vue, la Pointe-Rouge (Red-Point), indiquée sur les cartes, et appelée par les naturels Chabaroca (Kabaroca)(3). Une petite rivière prend, suivant eux, son embouchure dans cet endroit.

§ ni.

Passage de l'embouchure du Zaïre. Navigation jusqu'à l'île

de Bouka Ëmbomma.

Le 6 juillet, au point du jour, on vit le cap Padron, portant sud -est quart -est, et la Pointe-du- Requin (Shark-Point) sud-est quart -sud; la lati-

(i) Proyart, sur sa carte, donne le nom de Belé à une rivière. Voyez aussi ci-dessus, p. SgS.

(n) Conférez Tuckey , p. 65 ; et Smith , p. 270.

(3) La carte de Tuckey ne fait aucune mention de cette pointe.

DE TUCKBY (1816). 4?^

ti:ide, à midi, dans la même situation, étant de six degrés cinq minutes. Toute cette rive sablonneuse est: peu élevée, mais très escarpée. Fort près de la oot.e, on aperçoit des touffes d'arbrisseaux surmontés d'une forêt de palmiers, probablement de l'espèce du corypha; plus loin encore on distingue un bois de grands arbres. A droite est la colline de l'hippopotame, s'abaissant vers le rivage, et formant au sud une longue ligne droite. La terre, vers le nord ( mouamazea), est parfaitement conforme à la description de Maxwell. L'embouchure de la rivière est considérable; elle peut bien avoir quinze milles. Près de la Pointe-sans-fond (Fathomless-Point), une sonde de cent brasses n'atteignit pas le fond. Smith crut remarquer que, sur cette rive taillée à pic, les bois avaient été coupés (i). A la vue de l'expédition, les nègres allumèrent de grands feux sur le rivage. On entendait des vaisseaux les cris des perroquets, et de grands aigles planaient au-dessus de la forêt. Le thermomètre était à soixante-neuf degrés; on éprouvait un peu de froid , et la rosée tombait en larges gouttes. Le courant coulait trois nœuds par heure. Le lendemain, en levant l'ancre, on vit qu'elle était rompue à la couronne. Dans l'après-midi, tandis qu'on attendait la brise de mer, le mafouc de la Pointe-du-Requin vint à bord avec une demi-douzaine de ses mirmidons. C'était le misérable le plus sale et le plus déguenillé qu'on pût voir; il n'en exigeait pas moins autant de respect qu'un prince. Il

(i) Smith's Journal j p, 373-274< Ces détails ont été mal rendus par le traducteur Francis.

voulut ua si^e plus convenable à son rang que celui qu'oD lui offrait d'abord. S'y étant assis, il faisait certainenient la 6gure la plus grotesque qu'il fût possible de voir, avec sa pelisse de velours rouge en lambeaux, bordëe de galons d'or, son ombrelle de soie verte , quoique le soleil fût couvert de nuages , et son bâton de commandant à pomme d'argent. Comme on était k l'heure du déjeuner, il demanda à entrer dans la chambre avec les officiers anglais, et à partager leur repas; mais il exhalait une odeur si infecte, et ii avait le corps tellement couvert d'une éruption cutanée, que la politesse du capitaine céda au dégoût qu'il éprouvait, et que le mafouc fut contraint de rester sur le pont. Pour le remettre en bonne humeur, on le fit saluer d'un coup de pierrier, et on lui envoya une ample ration d'eau-de-vie. Il fut tellement satisfait de cette réception, qu'il resta à bord toute ta nuit et les cinq jours suivants. On apprit de lui qu'il y avait à cette époque à Emhomma sept bâtiments portugais occupés à la traite des nègres (i).

Le docteur Smith obtint du capitaine la permission de descendre au rivage pour la première fois. En touchant cette terre nouvelle et riche en productions naturelles, notre botaniste éprouva les tranqwrts enthousiasme. La végétation était mairbrisseaux de la plus belle verdure , de es graminées, des groupes de palmiers eroativement ses regards. Le pays dé-

airariW, p. ^5.

DE TUCKET (1816). ^'j3

ployait les plus belles formes, les paysages les plus enchanteurs. L'arbrisseau le plus commun était un clirysobalanus, ressemblant beaucoup à l'icaco; il formait des groupes avec un autre arbrisseau que Snaith croit être le ximenia qu'il avait déjà trouvé à Ssui-Jago, et qui porte des fruits jaunes odoriférants et d'assez bon goût, quoique acides. Les nègres de la partie supérieure du fleuve l'appellent gangi, et o'est de ce fruit que les missionnaires portugais ont parlé comme d'un remède merveilleux contre les fièvres putrides. Smith remarqua encore deux grandes espèces d'arundo et trois de cyperus; l'une de ces dernières était le papyrus, croissant, à la grande surprise de Smith , sur un sol inondé et bas. Des buissons d'hibiscus étalaient près du rivage leurs belles touffes de fleurs ; des groupes épais de mangliers et de palmiers (hyphaene) se montraient de distance en distance , et l'on apercevait au loin des forêts de grands arbres que Smith prit pour des caesalpinia. La plupart de ces plantes passent communément pour appartenir à l'Amérique méridionale; mais il est probable qu'elles y ont été portées d'Afrique avec les nègres. Le palmier hyphaene et le cyperus papyrus sont les mêmes qu'en Egypte (i).

En retournant à bord , Smith et Fitz-Maurice rapportèrent une grande tortue d'une forme singulière , dont il n'est pas fait mention dans la liste des animaux recueillis pendant l'expédition, et que Smith regardait comme une nouvelle espèce (a).

(1) Voyez , dans le xv« tome , Tanalyse de l'excellent Mémoire de M.Brown.

(a) Smîth's Journal, p. 276.

/|74 VOYACK

I^e 8, à ta hauteur de la Poinle-du-Rec|uia , ou rencontra un schooner portant pavillon espagnol. Ce Taiiteau était destiné à faire un chargement de trois cent vingt esclaves; il redescendit le fleuve à la vue des deux vaisseaux anglais, manœuvre qui prouva évidemment qu'il faisait ce commerce d*uae manière illicite. Après avoir doublé la pointe , oa jouit d'un spectacle intéressant. Les rives sablonneuses de la nier et ses vagues écumantes disparaissaient graduellement. On avait en vue le cap CauatoM (kakatoo), dont la partie inférieure est couverte d'arbrisseaux et de palmiers jusqu'à environ ua detnimillfl du rivage ; et plus loin on apercevait des bois hauts et touffus. De l'autre côté de la Pointeau-Requin, le rivage était couvert d'herbes et de buissons , et hérissé d'une multitude de pointes qui formaient des saillies au-dessus de la grande baie. Au milieu des forêts de palmiers, on voyait s'élever des arbres gigantesques et sans feuilles , que les natures nomment maba. Smith ne doutait pas qu'il ae s'y trouvât aussi le baobab (adansonia) (i).

La brise de mer manqua pendant trois jours , et l'on fut forcé , pour attendre son retour, de jeter l'ancre sous laPoinle-du-Requia. Pendant cette dél«o- Tée , on reçut la visite du mafouc de la Pointe- -ché (Market-Point), et d'un gentilh<Knme >mma. Plusieurs des geus de Sogoo qui viobord dans le même temps , étaient chrétiens ode portugaise, ayant été convertis par les naircs de cette nation. L'un d'eux était même

ntb't JouTHal , p. 180.

DE TUCKKY (l8l6). 4?^

prêtre, et avait été ordonné par les capucins à Loanda. Cet apôtre noir,conune l'appelle Smith , et uo de ses compagnons, avaient appris à écrire leur nom et celui de saint Antoine; ils savaient lire les litanies de l'Église romaine en latin. Le premier apprit aux Anglais qu'il avait une femme et cinq concubines, ajoutant que saint Pierre, en se bornauit à une seule femme , ne lui avait pas défendu de se consoler avec autant de servantes qu'il en pourrait entretenir. Tous ces nègres convertis étaient charf^ës de crucifix et de sachets pleins de prétendues reliques de saints; ils avaient cependant, comme tous les nègres idolâtres qui vinrent à bord , des figures en relief tracées sur la peau, et les deux dents incisives de la mâchoire supérieure limées de manière à laisser une large ouverture par laquelle ils passaient le tuyau de leurs pipes. Tuckey apprit que cette ouverture, comme les figures tracées sur la peau, n'avaient d'autres motifs que la mode et le désir de plaire aux femmes, qui paraissaient estimer la beauté des hommes en proportion de la largeur de cette brèche. Dans quelques individus, elle avffît près d'un pouce; toutes leurs dents, et surtout les deux incisives du milieu, étant d'une largeur extraordinaire et d'une blancheur éclatante.

I^es nègres de Sogno étaient presque sans exception des misérables de mauvaise mine, sales, couverts de vermine et de gale , signes qui indiquaient assez qu'ils devaient leur civilisation aux Portugais. Leur extérieur et leurs manières présentaient un contraste frappant, mais important pour la connais-

^•jS VOYAGE

eo face de la criqu« de Sberwoods , appelée Fuma par les indigènes. Le nuximum du courant y était àe Irois milles et demi par heure ; mais il était soumis à de grandes in-égularités causées par TactioD combinée d'une marée régulière, et du refoulemeot produit par les pointes et les saillies du rivage. Cette action suffisait souvent pour, anéantir momentanément le courant, et produire une eau morte pendant des intervalles de cinq minutes k une demMieure. L'élévation de la marée était de deux pieds et demi. A la hauteur où l'on se trouvait, l'eau était trop saumâtre pour qu'on pût s'en servir, et quoiqu'elle ffit parfaitement pure dans un verre, en masse elle paraissait rougeâtre comme à Cabeoda.

Jusqu'ici le Zaïre n'avait pas paru à net voyageura digne d'être rangé parmi las fleuves de pranière classe, à moins qu'on oe regardât c6mme son embouchure l'espace contenu «ntre la côte de Sogno et le banc de Moena-Moeza (i); ce qui serait une très grande erreur, la véritable étant resserrée entre la Pointe-«ans-fond ( Fathomlesi-Point ) et la crique de Sberwoods, dans un espace de trois milles de largeur (3). D'après cette observation, en supposant sa profondeur moyenne de quarante brasses, et la vitesse moyenne de son cours à raison de quatre milles et demi par heure, il sera évideut qu'on a considé'

t-e texte de Tuckey dit iroi« millei , ttadi* que h cule dm prïi de cinq millei géographique! on ntaliqBM entre m

blement exagéré le volume d'eau que ce fleuve ^vcrse dans l'Océan.

La péninsule du cap Padron et la Pointe*du-Requin , qui forme le côté méridional de la fausse em» It^ouchure du Zaïre, a été évidemment formée des silluvions de la mer et du fleuve; la rive extérieure a^ppartenant à la mer étant composée de sable quartzeux , et présentant une forme escarpée , tandis que la rive intérieure, appartenant au fleuve, est un dé* pot vaseux couvert de maagliers. Les deux bords du fleuve , vers sa véritable embouchure , ont eu la même origine ; ils sont coupés d'un grand nombre de criques , qui semblent former autant d'îles , et dans lesquelles l'eau est absolument morte. Les terres d'alluvion, couvertes de mangliers, s'étendent à gauche et à droite sur le continent, à la distance d'environ sept à huit milles, où se trouve le sol primitif et élevé qu'on aperçoit quelquefois du fleuve , à l'extrémité des criques , ou à travers les percées qui ont été faîtes en mettant le feu aux mangliers. L'espace occupé par ces arbres, qui croissent dans l'eau, est entièrement impénétrable, excepté dans quelques endroits cil le terrain est sablonneux. Le courant détache des rives de petites îles que le fleuve entraîne dans la saison des pluies, et qui deviennent alors ^es îles flottantes. Dans le temps de la sécheresse , où l'on se trouvait alors, on rencontrait encore de petites portions de terre revêtues de broussailles et de ro* seaux, surnageant à la surface de l'eau et se laissant doucement aller au courant.

Le lieutenant Hawkey alla reconnaître la crique en face de laquelle le Congo était à l'ancre. Elle

48o VOYAGE

se divise en deux branches; l'une se dirigeant à Test-sud-est , et l'autre à l'ouest-nord-ouest. Il suivit la première , et la trouva très tortueuse. Après avoir parcouru vingt sinuosités qu'elle forme dans des directions opposées, il trouva le sol primitif composé de petites collines de sable coupées à pic. La terre était nue en certains endroits; dans d'autres, elle était couverte de bois. On y remarquait surtout l'adansonia ou baobab. Des excréments d'éléphants, de léopards et d'autres animaux couvraient le sol. Il y avait beaucoup d'oiseaux sur la rive sablonneuse d'un étang d'eau douce, oîi les tortues de rivière venaient déposer leurs œufs (i).

Depuis le i3 jusqu'au i6, les naturalistes firent de leur côté plusieurs excursions dans l'intérieur des terres. Smith, dont le journal est presque exclusivement consacré à l'histoire naturelle, parcourut le rivage depuis la crique de Sherwoods jusqu'à la baie de l'Alligator (Carte de Maxwell ). Les rives du fleuve étaient couvertes de la plus riche végétation. Les buissons touffus, qui s'élevaient au bord de l'eau , se composaient principalement de pterocarpus, de convoi vulus, d'une nouvelle espèce d'hibiscus à fleurs rouges et jaunes , qui se rapporte au tiliaceus^ et de pandanus candelabrum. Un peu plus loiii , on voyait un eugenia en pleine floraison , et un nombre infini d'arbres et d'arbustes chargés de plantes grimpantes, parmi lesquels Smith distingua le quisqualis ebracteatus , et une plante ressemblant au schonsbaea , et couverte de fleurs en grappes d'un pourpre éclatant.

(i) Tn€k.ey^ a Narrative , p. 86.

13a.iis la baie , la végétation prenait un aspect plus uniforme; le rhizophora en couvrait toute la partie inférieure, et une espèce d'acrostichon fut la seule plante que l'on trouva dans le même lieu. Les officiers de l'expédition crurent pouvoir déterminer l'éléva^tion de la marée dans le fleuve à environ deux pieds et demi , en examinant les traces de l'eau qui restaient attachées aux racines fibreuses des rhizophora ; mais Smith pense que ces marques indiquaient plutôt la hauteur du fleuve dans la saison des pluies. Un calme complet et l'ombre épaisse de la forêt donnent un air sombre et solennel à tous ces environs. On vit des traces de buffles sur le sable du rivage , et on eut occasion d'observer deux espèces d'aigles, un ardea alba, un plotus anhinga, trois grimpereaux ( certhiae ) , deux martins - pécheurs (alcedo j , deux moineaux (fringilla), un grand perroquet gris et une perruche ( i ).

Un grand nombre de canots venaient ofirir des provisions fraîches aux Anglais. On voyait aussi quelques unes de ces embarcations, portant dix à vingt hommes, monter et descendre le fleuve pour faire le commerce. Leur cargaison ordinaire était du sel et des noix de palmier dont ils tirent de l'huile. Ils vont chercher le sel sur la rive septentrionale dans le district de Boulambamba , pros dp la Pointe-sans-fond. Un de ces canots avait aussi à vendre une dent d'éléphant et un jeune esclave.

On apprit des naturels que le roi de Sogno habite

(i) SmiXh*n Journal , p. 286.

XTV. 3i

à Bansa-Sogno, ville située sur une rivière d'eau douce , qui a son embouchure dans la baie nommée Crique de Raphaël sur la carte de Maxwell , et qu'une barque mettrait douze heures pour s'y rendre, quoique le courant fût presque nul. On apprit aussi d'où provenaient les ossements humains que les naturalistes avaient trouvés près de la Pointe du Requin ^ dans leur première excursion , et qui auraient pu faire accuser les indigènes de cannibalisme. On sut que c'étaient les restes de criminels mis à mort pour crime d'empoisonnement, cet endroit servant de lieu d'exécution ^à un district du voisinage. Quand un nègre du commun est convaincu de ce crime, on lui tranche d'abord la tête, et l'on brûle ensuite son corps. Lorsque le coupable est d'un rang supérieur, le supplice est encore plus cruel; on lui coupe les membres l'un après l'autre, et l'on en envoie un dans chacune des principales villes du royaume pour y être brûlé. Les procès se jugent toujours par une sorte d'ordalie ou d'épreuve (i).

Le 1 8 , le déchargement de la Dorothée fut entièrement terminé; et le 5»o, un vent favorable permit au Congo d'avancer jusqu'à l'île de l'Alcyon ou Zoonga-Campendi. Les bords de la rivière, dont on n'était quelquefois éloigné que d'un jet de pierre , sont entièrement couverte; de m^agliers , et coupés d'un grand nombre de criques. La première qui mé* rite quelque attention , après avoir passé Fuma , est celle de Kangavemba, ou l'étang de l'alligator de Maxwell : elle paraît d'une vaste étendue; mais les

(i) T\\iskey*s Narratwe, p. 87.

m TucKET (1816). 483

naturels assurent qu'elle s'avance peu dans les terres. I-a plus considérable ensuite est celle dont l'entrée renferme les trois îles appelées, par Maxwell , les îles du Bonnet, de Knox et de l'Alcyon. La forme d'un bouquet d'arbres a fait donner son nom à la première, que les indigènes appellent Zoonga-Casaquoisa. Ils croient aussi que l'île de Knox n'est qu'une péninsule. La crique dont il est question s'étend jusqu'à la ville de Loucansey , oîi une barque partie de son entrée peut se rendre en trois heures à force de rames. ï^e 2 1 , Tuckey s'embarqua sur la double chaloupe avec tous les naturalistes, à l'exception de Cranch, pour se rendre à Ëmbomma. On côtoya le rivage à la distance d'une barque, et l'on ne trouva pas de courant avant d'avoir atteint la pointe nommée la Tête de l'Écossais (Scotsman's Head), où il avait une vitesse de trois milles et demi par heure. Le capitaine se détermina alors à passer sur l'autre rive, dans l'espoir d'y trouver un contre-courant ; mais la nuit le força à jeter l'ancre avant d'avoir pu l'éprouver. La navigation de cette soirée le long des rives du Zaïre fiit infiniment agréable ; desmangliers élevés ombrageaient la chaloupe , et l'on entendait murmurer les fouilles des palmiers agitées par lèvent; d'immenses troupes de perroquets rompaient seuls le silence qui règne dans les bois au coucher du soleil. Ces oiseaux traversent tous les jours le fleuve ; le matin ils quittent la rive du nord pour aller dévaster les plantations de maïs de la rive méridionale , et ils y retournent le soir(i).

( i ) Tuckey , p. 9 1 ; Smith , 289.

paysages pittoresques et varies formés par les forets, les yeux ne s'étendaient plus que sur des plaines de hautes herbes et de cyperus papyrus , dont les tiges élevées et vacillantes présentaient une apparence singulière. Dans le lointain, on apercevait encore quelques palmiers (hyphœne) épars çà et là. Ces deux plantes donnaient à toute la contrée un air qui rappelait à Smith les sites et les paysages égyptiens. Le nombre des palmiers augmentait de plus en plus; ils formaient d'abord des groupes; plus loin on en apercevait des forêts entières. On jeta Fancre un peu au-dessus du village de Maliba, qui prend son nom du nombre des palmiers qui l'entourent (i). A midi , on fit voile par une faible brise de l'ouest j et l'on traversa le canal nommé la rivière de Mamballa , que les naturels appellent le canal du bateau. On eut de une à cinq brasses d'eau jusqu'à l'île de Farquhar , où on en mesura de sept à dix près du rivage. C'est dans cet endroit qu'on vit pour la première fois une plantation de maïs et de tabac. En traversant le canal , on aperçut un hippopotame : d'après le peu de profondeur de l'eau, il devait marcher au fond, sa tête seuie paraissant à la surface. Les naturels dirent que les irrégularités que l'on remarquait dans la pro* fondeur du fleuve provenaient des trous cpie ces animaux creusent dans son lit lorsqu'ils se rassemblent en troupes nombreuses dans un seul endroit. Deux femmes, l'une jeune et l'autre vieille, sortirent

(i) Smith's Journctl, p. 392.

Tune plaDtation et Tiorent à bonL IXapm rétement et leurs ornements, elles scnbbieat dx [ria5se sapërieure. Tuckey leur donna qiiek|ues collier et un verre de non, quVlles buml [iafrépideinent que des hommes. Par lia vieille fit ofiîrîr au capitaine, par son inlerpriie. Je laisser à bord la jeune négresse poor s^amcHcr, politesse quil n'accepta pas, quoique cette dem-êre ne parut pas contente d'un refus qui faisait injure à ses charmes (i).

Le a5 juillet, on eut en vue le rocher du fttMht au sud-ouest, et celui de Beacon an nord-eiC Le premier est une réunion de mmn du plos ^î^mk granit, mêlé de quartz et de mica, s'avancant per* pendiculairement sur le fleure, entititm int isol^ et adossé à une plaine couverte de joncs et de jÀami^^ lions de mais. Ce rodier est escarpé et d'an difficile. Suivant le docteur Smith , il de granit à gros grain en quelque» endroits^ et de feldspath qui se trouve a rextrénnté d'une de ses pointes hasses en masses de cent et deax cents pîed» de circonférence : sa partie infimeure, couverte d'ari>res de différentes espèces, ses sommet.^ nom brenx, les fiMmes nouvelles et variées de b végéta-^ tion qui orne ses flancs, b vue prolongée da fleuve qu'il commande, composent un paysage de b plus belle et de b plus magnifique disposition. Ce rocher est le dernier pcNut d'une suite de terres élevées contiguês aux uMMitagnes bleues que Ton

(i) Tuekey^ê JfëmUme , p. 9S.

488 voYAcr

voit se prolonger dans l'intëriuur, oùellei se divisent en deux ou trois cliaïncs placffei eu HtnphithéAtre à la suite l'une de l'autre. Au-delà des grandes lies sablonneuses ou couvertes d'herbes que l'on trouve dans le Zaïre, on aperçoit ii l'horizon des palmiers épars qui semblent sortir des eaux. Les rïvcs élevée» du fleuve offriraient aussi des sites agréables , si le sol n'y i-tait pas absolument nu. Quelques adaiisonia dt^pouillés de leurs feuilles «étaient les seuls arbres que l'on pût voir. Smith n'eut que quoiquns minutes pour examiner la riche végétation des rochers du Fétiche; ses flancs escarpés, les buissons impénétrables et mêlés de grands arbres doot ils sont couverts, l'empêchèrent de pousser plus loin ses recherches. Un limodorum, une belle plante grimpante , qu'il ne nomme pas, et un beau lilîacé, dont les tiges épaisses, fibreusci et dénuées de feuilles, servent aux nègres h fabriquer des corde» , furent les seuls végétaux qu'il rapporta de son excursion (i). Le rocher du Fétiche commande le passage du fleuve, n'étant qu'à environ un mille et demi de la rive opposée. Quelques naturels qui étaient k bord ne purent se résoudre h y accompagner les Anglais. Ils redoutent les tournants qu'ils supposent £tre dam son voisinage, autant que les anciens craignaient ceux do Charybde. Du sommet du rocher, lu vue du " " à Tuckey fort étendue, mais du rest«

•nt, étant bornée par des montagnes pe- -aissent être de la même formation que

DE TUCKET (1816). 4^

le rocher du Fétiche , et où Ton ne voit que quelques adansonia pour toute végétation (i).

Lies trois montagnes que Ton apercevait sur le pre-

mierplan du paysage étaient les monts Tunklou(Tun-

kloo de la carte de Maxwell). Sur le sonunet de Tun des

rochers du mont ATGonza Chila ( ATGonza Cheela ) ,

appelé le bouclier de Fingal par Maxwell , est une

pierre pyramidale très remarquable , qui a toute Tap-

parence d'un phare, ou d'une tour d'observation,

mais <{ui n'est qu'un bloc naturel de granit surmonté

d'un autre bloc de même nature; elle est appelée

par les naturels Taddy Enzazzi, ou la pierre de

l'éclair, et paraît être pour eux un objet de grande

vénération. La montagne sur laquelle se trouve ce

monument est la plus élevée de la chaîne ; elle peut

avoir , suivant Smith , de mille à quinze cents pieds.

A trois heures on leva l'ancre , et on alla la jeter

eu face de Lombi (Lombee) , résidence du fouca(2),

ou marchand du roi, qui devait conduire Tuckey près

du chenou (chenoo) , ou roi d'Embomma.

Lombi (3) est un village d'environ cent cases; c'est là que se tient le marché du bansa royal ; aucune opération commerciale ne se fait dans la ville même, et tous les vaisseaux marchands s'arrêtent devant Lombi. Le motif de cet arrangement paraît avoir été la crainte qu'au milieu du concours immense de peuple que le commerce attire au marché , il ne vînt à s'élever quelque querelle , et que le

(i) Tuckey*» Narrative , p. 96.

(3) C'en le mafouc ou mafouca des voyageurs précédents. Smith écrit mafook , p. 296.

(3) Smith écrit Loomba dans son Journal 1 p. 299.

49^ VOYAGB

bansa ne fut incendié , et la sûreté du chenou luimême compromise. Le marché de Lombi est mal approvisionné; on ne put s'y procurer que quelquesvolailles, et une douzaine d'œu&; la principale branche de commerce est le sel , dont il y a des marchands en gros et en détail.

Ce fut à Lombi que Simmons, nègre, que le capitaine avait pris à son bord à Deptford pour le ramener dans son pays , rencontra pour la première fois une partie de sa famille. Les transports de joie que causa cette réunion inattendue paraissaient beaucoup plus vifs dans le père que dans le fils , dont les idées européennes, qpoique acquises dans l'esclayage, semblaient ne pouvoir plus s'accorder avec les mœurs des nègres. Cependant il se rendit à terre avee ses amis , et pendant toute la nuit le son du tam-^ bour et les chants de réjouissance retentirent dans le village. L'histoire de Simmons jette une tache nouvelle sur le caractère des capitaines négriers : Mongova Seki , son père , prince du sang, et conseiller du roi d'Ëmbomma , le confia , à l'âge de huit à dix ans, à un capitaine de Liveipool , afin qu'il fut élevé, ou, suivant son expression, qu'il apprît à faire des livres en Angleterre ; mais son gardien scrupuleux trouva beaucoup moins embarrassant de lui faire apprendre à faire du sucre à Saint-Kitt, où il le vendit. Le jeune nègre trouva le moyen de s'échapper, et passa à bord d'un vaisseau de ligne anglais, où on lui donna son congé lors du licenciement de la flotte. Pendant la traversée , il remplit les fonctions d'aide de cuisine , sans laisser échapper aucun signe d'impatience ou de dégoût. ^

Le a6 , Simnions vint rendre une visite aux Anglais dans Taprès-dînée. Son costume avait subi une méist^ morphose si complète qu'on eut de la peine à reconnaître Tex-aide de cuisine. Son père lui avait fiût endosser un habit de soie, brodé d'argent, qui semblait 9 par sa coupe, avoir orné la personne d'un petit-maître de théâtre du temps de sir Roger de G>verley (i ). Ce bel habit avait été passé par-dessus sa veste sale et son pantalon. Un chapeau noir lustré , orné d'un énorme plumet de grenadier, et une ceinture de soie à laquelle était suspendu un grand couteau de chasse, complétaient son costume. Il fut amené sur le vaisseau dans un hamac porté par deux esclaves, tandis qu'un autre tenait un grand parasol au-dessus de sa tête. Son père et plusieurs autres parents le précédaient, et il était suivi dune nombreuse escorte, armée de vingt mousquets. 1/6 présent que le père fit à Tuckey consis- ^t en un bouc , un canard , et une grappe de plantain. Le docteur Smith nous apprend qu'il offrit aussi au capitaine un présent de neuf esclaves en témoignage de sa reconnaissance (2). Le vaisseau était continuellement entoiuré d'une jfoule de naturels; chaque fouca avait son interprète et sa suite, tous avides d'eau-de-vie; ils auraient fini par encombrer le sloop , si le capitaine n'y avait mis bon ordre (3). Bans la soirée , on alla jeter l'ancre en &oe d'£m«*

(i) Penomiage îmagmaîre dont il est beancoap parlé dans le Spectatcnr.

(s) Siiiitk*s/9aiiiM/« p. Soi.

(3) Tuckey*» Narrative , p. loo.

botnma (i), bansa royal; et le leodemaiQ dans la matinée, Tuckey , accompagné des naturalistes , d'un officier , et de quatre soldats de marine , se mit en marche pour se rendre auprès du chenou qui Tattendait impatiemment. Il refusa d'abord de se servir du hamac que ce prince lui avait envoyé , tant il était sale et en mauvais état. Après une marche d'une heure, pendant laquelle on traversa une plaine inondée pendant la saison des pluies, et couverte de roseaux, à l'exception de quelques endroits qui étaient plantés de maïs, et d'une espèce de haricots, et après avoir gravi une montagne assez escarpée, on arriva au bansa, à l'entrée duquel le capitaine se mit sur le hamac. Ses porteurs le déposèrent sous un grand arbre , où la terre avait été balayée avec soin , et qui sert de lieu de réunion et de salle de conseil aux naturels, suivant Smith. Les premiers objets qui fixèrent l'attention des Anglais dans ce lieu furent quatre crânes humains pendus à un arbre, et qu'on leur dit être ceux de chefs ennemis faits prisonniers à la guerre, l'usage étant de conserver leurs têtes comme des espèces de trophées. Les victimes semblaient avoir reçu le coup de grâce avant la séparation de la tête, tous les crânes présentant de nombreuses fractures. Après avoir attendu une demi-heure , les Anglais furent conduits à l'audience du chenou. Son costume était composé d'une jaquette de pluche cramoisie , garnie d'énormes bou-

(i) Embomma, d*après remplacement que lui assigne Tuckey, et la description qu'il en fait, paraît être le Borna- Angoy des premiers voyageurs et des missionnaires.

DE TCCKEY (1816). 49^

tons dorés, et d'un autre vêtemeut de velours rouge cpji lui couvrait les parties inférieures, à la mode du p^ïys ; en guise de bas , ses jambes étaient entourées d'uime pièce de taffetas d'un rouge foncé, et de ileixii- bottes de maroquin rouge; enfin, il avait SUT- la tête un immense chapeau brodé d'or, sur- Tuojnté d'une espèce de couronne de fleurs artificielles, et portait au cou un long collier de grains d'ivoire, et un. très gros morceau de corail non travaillé.

Lorsque ce personnage grotesque, et qui semblait paré pour une mascarade , se fut assis, que le maître âes cérémonies, portant à la main une longue canne , eut assigné à chacun sa place suivant son rang , et que tous les gentilshommes nègres se furent accroupis sur leurs peaux de bœuf, Simmons, qui faisait roffice d'interprète, traduisit le discours que Tuckey adressa au chenou , et dans lequel il lui expliqua les motifs de son voyage , et les intentions a^licales du roi d'Angleterre. Le prince nègre et toute sa cour ne comprirent d'abord rien à ces explications ; ils ne pouvaient s'imaginer qu'on pût venir de si loin dans le seul but de satisfaire sa curiosité , et ils répétaient sans cesse : Étes-vous venu pour faire la guerre? êjtes-vous venu pour faire le conunerce ? Lorsqu'on fut parvenu à leur faire entendre qu'aucun de ces motifs n'amenait l'expédition dans le Zaïre , tous les chefs manifestèrent leur satisfaction, en répétant fi*équemment la cérémonie du sakilla ousaguila, espèce de salut qui consiste à faire des gestes avec les bras , et auquel toute l'assemblée répond en se frappant la

^94 VOTAGE

poitrine à la fin de chaque mouvenient ( i ). Tuckejr fît alors apporter un petit baril de runi qui faisait partie des présents qu'il offrit au cheaou. On le vida dans une espèce de grande cuvette malpropre, et l'on distribua la liqueur à la compagnie. Le roi se relira en disant qu'il ne buvait que du vin, et «ju'il allait donner des ordres pour qu'on préparât le dîner. Dès qu'il fut sorti, ce fut à qui s'approcherait le plus près du bassin pour respirer l'odeur qui s'en exhalait. Un des nègres , plus malin que les autres , laissa même tomber son bonnet crasseux dans la cuvette; et lorsqu'il fut bien imbibé, il le retira, et se mit à le sucer avec les marques de la joie la p\iïs démonstrative (a).

Pendant qu'on servait le diner , nos voyageurs se promenèrent dans le bansa , accompagnés de quelques uns des principaux chefs. Il est situé dans une petite plaine sur le sommet d'une colline , et renferme environ trente habitations , composées chacune de deux ou trois cases , et entourées d'un enclos de roseaux entrelacés. Les maisons sont aussi construites avec les mêmes matériaux ; deux de ces espèces de nattes formaient les côtés , deux autres les deux bouts, et deux autres le toit; le prix d'une de ces maisons n'excède pas celui de quatre volailles; elles peuvent être construites en cinq minutes. On V nnirp nar iinft nnrte carrée , Ouverte dans un des assez large pour qu'on puisse y I efforts ; en face de cette porte

, ci<deMU*, p 4i3'

0£ TUCKET (1816). 49^

est une fenêtre : ces deux ouvertures sont fermées la nuit par des espèces de volets en roseaux. L'habitation du chenou ne diffère des autres qu'en ce qu^elle contient une grande salle un peu mieux aérée et éclairée , et qu'elle est entourée d'une double enceinte , formant une suite de cours intérieures et extérieures (i).

Auprès de la principale entrée de la première cour on trouve un monceau de pierres communes consacrées au culte; et une multitude d'idoles en bois et en pierre, grossièrement sculptées, ornent tous les c2oins de l'édifice. Tuckey remarqua l'une d'elles qui ressemblait exactement aux images que l'on voit en Angleterre , représentant Bacchus assis sur un tonneau ; seulement l'artiste lui avait mis une longue pipe dans la bouche et une lance sur l'épaule. Notre voyageur dessina aussi deux autres fétiches qui montrent combien l'art de la sculpture est encore grossier chez ces peuples ; ce qui pourrait difficilement être autrement , ajoute-t-il , dans un pays où l'écriture est entièrement ignorée.

Le repas fut servi dans la grande salle ; quelques caisses couvertes de tapis servirent de chaises et de tables. Des plats et des pots de terre, des verres dorés de Venise furent placés sur la table, avec quelques fourchettes et quelques cuillers d'argent , évidemment de Êdbrique française. Une soupe de plantains, un morceau de chèvre, un poulet coupé en pièces et bouilli, et des plantains rôtis en guise de

(1) Ttu^ey's Narrative^ p. io4' U donne an plan de cette habitation dn ehenou.

pain, composèrent le dïner. Ua grand pot d'argent rempli de vin doux de palmier et une bouteille de rum, apportée par le capitaine, complétaient le service.

Cependant le chenou et les principaux du pays étaient fort inquiets sur les motife du voyage des Anglais; Tuckey apprit même qu'ils avaient tenu conseil à ce sujet, et que l'on y avait interrogé Simtnons avec la plus grande rigueur. Le chenou fît dire peu de temps après au capitaine qu'il désirait lui parler. On se hâta de retourner dans la cour d'audience. Lie chenou parut avec un vieillard, son oncle, et son premier conseiller. Après avoir long-temps fatigué te capitaine de questions nouvelles sur le but de sa vbite, le vieillard se leva, et cueillant une feuille d'arbre, il la lui présenta en disant : « Si vous venez pour faire le commerce, jurez-le par votre Dieu, et déchirez cette feuille, n Tuckey refusa de faire ce sers que vous ne venez pas pour nous ; déchirez cette feuille. Tuckey le emblée exécuta aussitôt un grand retira alors dans une autre case "ésent du roi d'Angleterre; il avait point le lui oflirir en présence de

)S voyageurs étaient assis dans la es femmes du roi passaient la tête e leurs cases pour tâcher de tes ant de se retirer, le roi offrit poe de choisir parmi toutes ses filles t le plus : les courtisans fîrent aussi

DE TOCKET (1816). 497

l'offire de leurs épouses. Le roi avait cinquante femmes. X^a superstition met cependant un frein à la lubricité des dames nègres, et, quoique très joyeuses de clianger de maris , elles résistent à toutes les sollicitsitions pendant le jour, dans la crainte que le féticHe ne les tue. Le langage des hommes , en offrant leurs fenmies, était aussi obscène que dégoûtant; c'était un composé des expressions les plus crapuleuses tirées de l'anglais , du français et du portugais. La figure des femmes était, en général, assez agréable, et leurs formes étaient d'une parfaite régularité. Parmi les hommes, on en remarqua un marqué de petite-vérole, un autre qui avait une jambe plus courte que l'autre , et un troisième dont le bras était desséché. Un grand nombre d'en&nts avaient un gros nœud au nombril. Une maladie cutanée semblait être fort commune , e t , comme la gale , elle se portait principalement aux poignets ; quelques hommes avaient aussi les mains blanchies comme par la lèpre (i).

Le 28 juillet , le chenou vint rendre visite aux anglais à bord du sloop. Le lendemain matin , Tuckey se rendit à son palais. Le chenou envoya chercher une petite boîte pleine de papiers; ils étaient tous portugais, et constataient sa bonne conduite. Il y avait parmi eux une lettre du gouverneur de Saint- Paul de Loanda, datée de 1812, par laquelle il se plaignait de ce que les gens de Sogno avaient tué quelques missionnaires , et s'étaient emparés d'un vaisseau marchand portugais. Après un entretien

(i) TncÏLey*» Narratiçe , p. io8.

Page 1