CHAPITRE V
BIJOUX, PIERRES GRAVÉES, IVOIRES ET OS
Les bijoux de la collection Larges nous permettent de suivre pendant une dizaine de siècles révolution de la mode en Afrique. Au métal repoussé, de travail et de sujets phéniciens, se substituèrent d’abord des intailles et des pierres gravées importées d’Italie, des fibules d’or et d’argent copiées sur les modèles italiens. Ensuite apparurent de pauvres bijoux, très barbares, mais d’inspiration plus locale, des bagues de bronze notamment, chargées d’énormes chatons, où un burin hésitant retraçait gauchement quelques scènes de la vie courante ou des animaux fantastiques, ou gravait de brèves inscriptions; la forme de la bague, le texte et la paléographie des légendes nous permettent d’attribuer aux VIe et VIIe siècles les objets de ce style que renferme la collection. Il y eut à l’époque vandale une tentative de renaissance barbare, que caractérise l’emploi du verre cloisonné; elle n’a laissé que peu de traces en Afrique; elle est représentée dans la collection Farges par un certain nombre de spécimens intéressants. Plusieurs bijoux arabes enfin méritent d’attirer l’attention.
Les pièces les plus importantes de cette série sont celles qu’on a trouvées à Gounifida.
Au début de l’année 1899, des ouvriers occupés à des travaux de terrassement dans la propriété de M. Cambon à Gounifida, auprès de Tébessa, découvrirent un tombeau antique qui renfermait de nombreux objets de bronze et d’argent. Dans ce tombeau, comme on le verra par le détail des descriptions, une femme et un enfant ont dû être inhumés. La présence de M. Cambon sur les lieux
empêcha que la trouvaille fut dispersée. 11 remit lui-même à M. le commandant Farges, alors de passage à Tébessa, tout ce qu’il avait recueilli, à savoir: un collier de bronze, dont quatre pendeloques sur sept subsistaient; un second collier, fait de coquillages et de grains d’ambre ; douze bracelets, une boucle d’oreille, une bague, des épingles à cheveux en bronze et en ivoire, — enfin tout le mobilier funéraire d’une tombe assez riche.
Quelques jours plus tard, un Arabe vint apporter à M. le commandant Farges une poignée d’objets brisés de bronze, dont quelques-uns portaient des dessins en relief. C’étaient les fragments d’un bandeau funéraire, tout à fait analogue au bandeau trouvé jadis à Batna; on sait que celui-ci, conservé au Musée de Constantine, fut envoyé à l’Exposition de 1878 et disparut ensuite; M. Héron de Villefosse avait pu heureusement le faire photographier; M. Ph. Berger lui a consacré une étude magistrale (l). L’Arabe de Tébessa déclara à M . le commandant Farges qu’il avait trouvé les fragments nouveaux dans une direction tout opposée à celle de Gounifida. Mais on ne saurait accorder aucune créance à ce renseignement; un indigène qui croit avoir mis la main sur un trésor s’empresse d’en dissimuler l’emplacement. D’autre part, la ressemblance incontestable de ce bandeau et des pendeloques de Gounifida, le fait que le bandeau de Batna avait été trouvé lui aussi avec des morceaux de collier identiques (2\ enfin l’étrange simultanéité des deux découvertes nous permettent de supposer que tous ces objets proviennent bien d’une même sépulture. Ce qui les rend particulièrement intéressants, c’est qu’ils sont à la fois d’époque romaine et d’inspiration franchement punique. Ils sont assez bien conservés pour mériter d’être examinés par les historiens de la religion et de fart phéniciens en Afrique.
(1) Ph. Berger, lu Trinité- carthaginoise, mémoire sur un bandeau trouvé dans les environs de Batna, Galette archéologique, 1880 (cité ici sur le tirage à part: 36 pp. et deux planches, dont une d’après l’aquarelle exécutée sous la direction de M. Héron de Villefosse).
— Voir en outre : Cherbonneau, Recueil de Constantine, 1863 ( Album de Constantine, p. 283 et pl. XXX, n° 1); Argue], Catalogue du Musée de Constantine, p. 294, n° 376 ; Musée de Constantine, pp. 52 et 53.
(2) Musée de Constantine, p. 53.
BIJOUX, PIERRES GRAVEES, IVOIRES ET OS