A NINON
Vous le savez, Ninon, vous rend bien plus jolie ; Peut-être diriez-vous que vous n’y croyez pas.
Si je vous le disais, que j'emporte dans l’âme Jusques aux moindres mots de nos propos du soir: Un regard offensé, vous le savez, Madame, Change deux yeuxd’azur en deux éclairs de flamme; Vous me défendriez peut-être de vous voir.
Si je vous le disais, que chaque nuit je veille,
Que chaque jour je pleure et je prie à genoux: Ninon, quand vous riez, vous savez qu’une abeille Prendrait pour une fleur votre bouche vermeille ; Si je vous le disais, peut-être en ririez-vous.
Mais vous n’en saurez rien. — Je viens, sans rien en dire,
M'asseoir sous votre lampe et causer avec vous;
Votre voix, je l’entends; votre air, je le respire;
Et vous pouvez douter, deviner et sourire,
Vos yeux ne verront pas de quoi m'être moins doux.
Je récolte en secret des fleurs mystérieuses :
Le soir, derrière vous, j'écoute au piano
Chanter sur le clavier vos mains harmonieuses, Et, dans les tourbillons de nos valses joyeuses, Je vous sens, dans mes bras, plier comme un roseau.
La nuit, quand de si loin le monde nous sépare, Quand je rentre chez moi pour tirer mes verrous, De mille souvenirs en jaloux je m'empare ;
Et là, seul devant Dieu, plein d’une joie avare, J'ouvre, comme un trésor, mon cœur tout plein de
vous.
J'aime, et je sais répondre avec indifférence ;
J'aime, et rien ne le dit; j'aime, et seul je le sais,
Et mon secret m'est cher, et chère ma souffrance ;
Et j'ai fait le serment d’aimer sans espérance,
Mais non pas sans bonheur: — je vous vois, c'est assez.
Non, je n'étais pas né pour ce bonheur suprême,
De mourir dans vos bras et de vivre à vos pieds.
Tout me le prouve, hélas! jusqu’à ma douleur même ...
Si je vous le disais pourtant, que je vous aime,
Qui sait, brune aux yeux bleus, ce que vous en diriez ?
LE POÈTE
LE mal dont j'ai souffert s’est enfui comme un rêve; Je n’en puis comparer le lointain souvenir
Qu’à ces brouillards légers que l'aurore soulève, Et qu'avec la rosée on voit s’évanouir.
LA MUSE
Qu'’aviez-vous donc, ô mon poète ?
Et quelle est la peine secrète
Qui de moi vous a séparé ?
Hélas! je m'en ressens encore.
Quel est donc ce mal que j'ignore Et dont j'ai si longtemps pleuré ?
LE POÈTE
C'était un mal vulgaire et bien connu des hommes,
Mais, lorsque nous avons quelque ennui dans le cœur,
Nous nous imaginons, pauvres fous que nous sommes.
Que personne avant nous n’a senti la douleur.
LA MUSE
Il n’est de vulgaire chagrin
Que celui d’une âme vulgaire.
Ami, que ce triste mystère S’échappe aujourd’hui de ton sein.
Crois-moi, parle avec confiance; Le sévère dieu du silence
Est un des frères de la Mort;
En se plaignant, on se console,
Et quelquefois une parole
Nous a délivrés d’un remord.
LE POÈTE
S’il fallait maintenant parler de ma souffrance, Je ne sais trop quel nom elle devrait porter,
Si c’est amour, folie, orgueil, expérience,
Ni si personne au monde en pourrait profiter.
Je veux bien toutefois t’en raconter l’histoire, Puisque nous voilà seuls, assis près du foyer. Prends cette lyre, approche, et laisse ma mémoire Au son de tes accords doucement s’éveiller.
LA MUSE
Avant de me dire ta peine, O poète! en es-tu guéri?
Songe qu’il t’en faut aujourd'hui Parler sans amour et sans haine.
S'il te souvient que j'ai reçu
Le doux nom de consolatrice, Ne fais pas de moi la complice Des passions qui t’ont perdu.
LE POÈTE
Je suis si bien guéri de cette maladie,
Que j'en doute parfois lorsque j’y veux songer;
Et quand je pense aux lieux où j’ai risqué ma vie, J'y crois voir à ma place un visage étranger. Muse, sois donc sans crainte; au souffle qui t’inspire Nous pouvons sans péril tous deux nous confier.
Il est doux de pleurer, il est doux de sourire
Au souvenir des maux qu’on pourrait oublier.
LA MUSE
Comme une mère vigilante
Au berceau d’un fils bien-aimé, Ainsi je me penche tremblante Sur ce cœur qui m'était fermé.
Parle, ami, — ma lyre attentive D'une note faible et plaintive Suit déjà l’accent de ta voix, Et dans un rayon de lumière, Comme une vision légère, Passent les ombres d’autrefois.
LE POÈTE Jours de travail! seuls jours où j’ai vécu!
O trois fois chère solitude!
Dieu soit loué, j’y suis donc revenu, A ce vieux cabinet d’étude!
Pauvre réduit, murs tant de fois déserts, Fauteuils poudreux, lampe fidèle,
O mon palais, mon petit univers, Et toi, Muse, Ô jeune immortelle,
Dieu soit loué, nous allons donc chanter!
Oui, je veux vous ouvrir mon âme,
Vous saurez tout, et je vais vous conter Le mal que peut faire une femme;
Car c’en est une, ô mes pauvres amis, (Hélas! vous le saviez peut-être!)
C’est une femme à qui je fus soumis Comme le serf l’est à son maître.
Joug détesté! c’est par là que mon cœur Perdit sa force et sa jeunesse; —
Et cependant, auprès de ma maîtresse, J'avais entrevu le bonheur.
Près du ruisseau, quand nousmarchionsensemble, Le soir sur le sable argentin,
Quand devant nous le blanc spectre du tremble De loin nous montrait le chemin;
Je vois encore, aux rayons de la lune, Ce beau corps plier dans mes bras. ..
N'’en parlons plus ...— je ne prévoyais pas Où me conduirait la Fortune.
Sans doute alors la colère des dieux Avait besoin d’une victime;
Car elle m’a puni comme d’un crime D'’avoir essayé d’être heureux.
LA MUSE
L’image d’un doux souvenir Vient de s’offrir à ta pensée.
Sur la trace qu’il a laissée Pourquoi crains-tu de revenir ?
Est-ce faire un récit fidèle
Que de renier ses beaux jours ?
Si ta fortune fut cruelle,
Jeune homme, fais du moins comme elle, Souris à tes premiers amours.
LE POÈTE
Non,— c’est à mes malheurs que je prétends sourire.
Muse, je te l’ai dit: je veux, sans passion,
Te conter mes ennuis, mes rêves, mon délire,
Et t’en dire le temps, l'heure et l’occasion.
C'était, il m’en souvient, par une nuit d’automne
Triste et froide, à peu près semblable à celle-ci;
Le murmure du vent, de son bruit monotone,
Dans mon cerveau lassé berçait mon noir souci.
J'étais à la fenêtre, attendant ma maîtresse;
Et, tout en écoutant dans cette obscurité,
Je me sentais dans l’âme une telle détresse,
Qu'il me vint le soupçon d’une infidélité.
La rue où je logeais était sombre et déserte;
Quelques ombres passaient, un faiot à ia main;
Quand la bise soufflait dans la porte entr’ouverte,
On entendait de loin comme un soupir humain.
Je ne sais, à vrai dire, à quel fâcheux présage
Mon esprit inquiet alors s’abandonna.
Je rappelais en vain un reste de courage,
Et me sentis frémir lorsque l’heure sonna.
Elle ne venait pas. Seul, la tête baissée,
Je regardai longtemps les murs et le chemin, —
Et je ne t’ai pas dit quelle ardeur insensée.
Cette inconstante femme allumait dans mon sein :
Je n’aimais qu’elle au monde, et vivre un jour sans elle
Me semblait un destin plus affreux que la mort.
Je me souviens pourtant qu’en cette nuit cruelle
Pour briser mon lien je fis un long effort.
Je la nommai cent fois perfide et déloyale,
Je comptais tous les maux qu’elle m'avait causés.
Hélas! au souvenir de sa beauté fatale,
Quels maux et quels chagrins n’étaient pas apaisés!
Le jour parut enfin. — Las d’une vaine attente,
Sur le bord du balcon je m'étais assoupi;
Je rouvris la paupière à l’aurore naissante,
Et je laissai flotter mon regard ébloui.
Tout à coup, au détour de l’étroite ruelle,
J'entends sur le gravier marcher à petit bruit. ..
Grand Dieu! préservez-moi! je l’aperçois, c’est elle;
Elle entre.—D'où viens-tu ? qu’as-tu faitcette nuit ?
Réponds, que me veux-tu? qui t’amène à cette heure ?
Ce beau corps, jusqu'au jour, où s’est-il étendu ?
Tandis qu’à ce balcon, seul, je veille et je pleure,
En quel lieu, dans quel lit, à qui souriais-tu ?
Perfide! audacieuse! est-il encor possible
Que tu viennes offrir ta bouche à mes baisers ?
Que demandes-tu donc? par quelle soif horrible
Oses-tu m'attirer dans tes bras épuisés ?
Va-t'en, retire-toi, spectre de ma maîtresse!
Rentre dans ton tombeau, si tu t’en es levé;
Laisse-moi pour toujours oublier ma jeunesse,
Et, quand je pense à toi, croire que j’ai rêvé!
LA MUSE
Apaise-toi, je t’en conjure; Tes paroles m'ont fait frémir.
O mon bien-aimé! ta blessure Est encor prête à se rouvrir
Hélas! elle est donc bien profonde ?
Et les misères de ce monde
Sont si lentes à s’effacer!
Oublie, enfant, et de ton âme Chasse le nom de cette femme,
Que je ne veux pas prononcer.
LE POÈTE
Honte à toi qui la première M'as appris la trahison,
Et d’horreur et de colère
M'as fait perdre la raison!
Honte à toi, femme à l’œil sombre, Dont les funestes amours
Ont enseveli dans l'ombre
Mon printemps et mes beaux jours!
C’est ta voix, c’est ton sourire, C'est ton regard corrupteur,
Qui m'ont appris à maudire Jusqu'au semblant du bonheur ; C’est ta jeunesse et tes charmes Qui m'ont fait désespérer,
Et si je doute des larmes,
C’est que je t’ai vu pleurer.
Honte à toi, j'étais encore
Aussi simple qu’un enfant ; Comme une fleur à l’aurore, Mon cœur s’ouvrait en l’aimant.
Certes, ce cœur sans défense Put sans peine être abusé;
Mais lui laisser l'innocence Était encor plus aisé.
Honte à toi! tu fus la mère
De mes premières douleurs,
Et tu fis de ma paupière Jaillir la source des pleurs!
Elle coule, sois-en sûre,
Et rien ne la tarira;
Elle sort d’une blessure
Qui jamais ne guérira ;
Mais dans cette source amère Du moins je me laverai,
Et j'y laisserai, j'espère,
Ton souvenir abhorré!
LA MUSE
Poète, c’est assez. Auprès d’une infidèle,
Quand ton illusion n’aurait duré qu’un jour, N'outrage pas ce jour lorsque tu parles d’elle ;
Si tu veux être aimé, respecte ton amour.
Si l'effort est trop grand pour la faiblesse humaine De pardonner les maux qui nous viennent d’autrui, Épargne-toi du moins le tourment de la haine;
A défaut du pardon, laisse venir l’oubli.
Les morts dorment en paix dans le sein de la terre: Ainsi doivent dormir nos sentiments éteints.
Ces reliques du cœur ont aussi leur poussière ;
Sur leurs restes sacrés ne portons pas les mains. Pourquoi, dans ce récit d’une vive souffrance,
Ne veux-tu voir qu’un rêve et qu’un amour trompé ? Est-ce donc sans motif qu’agit la Providence ? Et.crois-tu donc distrait le Dieu qui t’a frappé? Le coup dont tu te plains t’a préservé peut-être, Enfant; car c’est par là que ton cœur s’est ouvert. L'homme est un apprenti, la douleur est son maître, Et nul ne se connaît tant qu’il n’a pas souffert. C’est une dure loi, mais une loi suprême,
Vieille comme le monde et la fatalité,
Qu'il nous faut du malheur recevoir le baptême, .
Et qu’à ce triste prix tout doit être acheté.
Les moissons, pour mûrir, ont besoin de rosée;
Pour vivre et pour sentir, l’homme a besoin des pleurs ; |
La joie a pour symbole une plante brisée,
Humide encor de pluie et couverte de fleurs.
Ne te disais-tu pas guéri de ta folie ?
N'es-tu pas jeune, heureux, partout le bienvenu,
Et ces plaisirs légers qui font aimer la vie,
Si tu n'avais pleuré, quel cas en ferais-tu ?
Lorsqu’au déclin du jour, assis sur la bruyère,
Avec un vieil ami tu bois en liberté,
Dis-moi, d'aussi bon cœur lèverais-tu ton verre,
Si tu n'avais senti le prix de la gaîté?
Aiïmerais-tu les fleurs, les prés et la verdure,
Les sonnets de Pétrarque et le chant des oiseaux,
Michel-Ange et les arts, Shakspeare et la nature,
Si tu n’y retrouvais quelques anciens sanglots ?
Comprendrais-tu des cieux l’ineffable harmonie,
Le silence des nuits, le murmure des flots,
Si quelque part là-bas la fièvre et l’insomnie
Ne t’avaient fait songer à l’éternel repos ?
N’as-tu pas maintenant une belle maîtresse ?
Et, lorsqu’en t’endormant, tu lui serres la main,
Le lointain souvenir des maux de ta jeunesse
Ne rend-il pas plus doux son sourire divin ?
N’allez-vous pas aussi vous promener ensemble
Au fond des bois fleuris, sur le sable argentin ?
Et, dans ce vert palais, le blanc spectre du tremble
Ne sait-il plus, le soir, vous montrer le chemin ?
Ne vois-tu pas alors, aux rayons de la lune,
Plier comme autrefois un beau corps dans tes bras ?
Et, si dans le sentier tu trouvais la Fortune,
Derrière, en chantant, ne marcherais-tu pas
De quoi te plains-tu donc? L’immortelle espérance
S’est retrempée en toi sous la main du malheur.
Pourquoi veux-tu haïr ta jeune expérience,
Et détester un mal qui t’a rendu meilleur ?
O mon enfant! plains-la, cette belle infidèle,
Quï fit couler jadis les larmes de tes yeux;
Plains-la! c’est une femme, et Dieu t’a fait, près d’elle,
Deviner, en souffrant, le secret des heureux.
Sa tâche fut pénible; elle t’aimait peut-être;
Mais le destin voulait qu’elle brisât ton cœur.
Elle savait la vie, et te l’a fait connaître;
Une autre a recueilli le fruit de ta douleur.
Plains-la! son triste amour a passécomme un songe;
Elle a vu ta blessure et n’a pu la fermer.
Dans ses larmes, crois-moi, tout n’était pas mensonge
Quand tout l’aurait été, plains-la! tu sais aimer.
LE POÈTE
Tu dis vrai: la haine est impie, Et c’est un frisson plein d'horreur Quand cette vipère assoupie
Se déroule dans notre cœur.
Écoute-moi donc, 6 déesse!
Et sois témoin de mon serment:
Par les yeux bleus de ma maîtresse, Et par l’azur du firmament ;
Par cette étincelle brillante
Qui de Vénus porte le nom,
Et, comme une perle tremblante, Scintille au loin sur l’horizon ; Par la grandeur de la nature,
Par la bonté du Créateur,
Par la clarté tranquille et pure De l’astre cher au voyageur,
Par les herbes de la prairie,
Par les forêts, par les prés verts, Par la puissance de la vie,
Par la sève de l’univers
Je te bannis de ma mémoire, Reste d’un amour insensé, Mystérieuse et sombre histoire Qui dormiras dans le passé!
Et toi qui, jadis, d’une amie Portas la forme et le doux nom, L’instant suprême où je t’oublie Doit être celui du pardon.
Pardonnons-nous ; — je romps le charme Qui nous unissait devant Dieu.
Avec une dernière larme
Reçois un éternel adieu.
— Et maintenant, blonde rêveuse, Maintenant, Muse, à nos amours!
Dis-moi quelque chanson joyeuse, Comme au premier temps des beaux jours.
Déjà la pelouse embaumée
Sent les approches du matin; Viens éveiller ma bien-aimée
Et cueillir les fleurs du jardin.
Viens voir la nature immortelle Sortir des voiles du sommeil ; Nous allons renaître avec elle
Au premier rayon du soleil!
Octobre 1837.
TANT que mon faible cœur, encor plein de jeunesse,
A ses illusions n’aura pas dit adieu,
Je voudrais m'en tenir à l’antique sagesse,
Qui du sobre Épicure a fait un demi-dieu.
Je voudrais vivre, aimer, m'accoutumer aux hommes,
Chercher un peu de joie, et n’y pas trop compter,
Faire ce qu’on a fait, être ce que nous sommes,
Et regarder le ciel sans m'en inquiéter.
Je ne puis ; — malgré moi l'infini me tourmente.
Je n’y saurais songer sans crainte et sans espoir ;
Et, quoi qu’on en ait dit, ma raison s’épouvante
De ne pas le comprendre, et pourtant de le voir.
Qu'est-ce donc que ce monde, et qu’y venons-nous faire,
Si, pour qu’on vive en paix, 1l faut voiler les cieux ?
Passer comme un troupeau les yeux fixés à terre,
Et renier le reste, est-ce donc être heureux ?
Non, c’est cesser d’être homme et dégrader son âme.
Dans la création le hasard m'a jeté;
Heureux ou malheureux, je suis né d’une femme,
Et je ne puis m'enfuir hors de l'humanité.
Que faire donc? « Jouis, dit la raison païenne ; Jouis et meurs; les dieux ne songent qu’à dormir. — Espère seulement, répond la foi chrétienne ;
Le ciel veille sans cesse, et tu ne peux mourir. » Entre ces deux chemins j'hésite et je m'’arrête.
Je voudrais, à l'écart, suivre un plus doux sentier.
11 n’en existe pas, dit une voix secrète;
En présence du ciel il faut croire ou nier.
Je le pense en effet; les âmes tourmentées
Dans l’un et l’autre excès se jettent tour à tour. Mais les indifférents ne sont que des athées ;
Ils ne dormiraient plus s’ils doutaient un seul jour. Je me résigne donc, et puisque la matière
Me laisse dans le cœur un désir plein d’effroi,
Mes genoux fléchiront; je veux croire, et j'espère. Que vais-je devenir, et que veut-on de moi?
Me voilà dans les mains d’un Dieu plus redoutable
Que ne sont à la fois tous les maux d’ici-bas ;
Me voilà seul, errant, fragile et misérable,
Sous les yeux d’un témoin qui ne me quitte pas.
Il m'observe, ilmesuit. Simon cœur battrop vite,
J'offense sa grandeur et sa divinité.
Un gouffre est sous mes pas: si je m'y précipite,
Pour expier une heure, il faut l'éternité.
Mon juge est un bourreau qui trompe sa victime
Pour moi, tout devient piège et tout change de nom ;
L'amour est un péché, le bonheur est un crime,
Et l'œuvre des sept jours n’est que tentation.
Je ne garde plus rien de la nature humaine ;
Il n'existe pour moi ni vertu ni remord.
J'attends la récompense et j’évite la peine;
Mon seul guide est la peur, et mon seul but la mort,
On me dit cependant qu'une joie infinie
Attend quelques élus. — Où sont-ils, ces heureux ? Si vous m'avez trompé, me rendrez-vous la vie ? Si vous m'avez dit vrai, m’ouvrirez-vous les cieux ? Hélas! ce beau pays dont parlaient vos prophètes,
S'il existe là-haut, ce doit être un désert.
Vous les voulez trop purs, les heureux que vous faites,
Et quand leur joie arrive, ils en ont trop souffert.
Je suis seulement homme, et ne veux pas moins être,
Ni tenter davantage. — A quoi donc m’arrêter ?
Puisque je ne puis croire aux promesses du prêtre,
Est-ce l’indifférent que je vais consulter ?
Si mon cœur, fatigué du rêve qui l’obsède,
A la réalité revient pour s’assouvir,
Au fond des vains plaisirs que j'appelle à mon aide
Je trouve un tel dégoût, que je me sens mourir.
Aux jours même où parfois la pensée est impie,
Où l’on voudrait nier pour cesser de douter,
Quand je posséderais tout ce qu’en cette vie
Dans ses vastes désirs l’homme peut convoiter ;
Donnez-moi le pouvoir, la santé, la richesse,
L'amour même, l’amour, le seul bien d’ici-bas! /
Que la blonde Astarté, qu'idolâtrait la Grèce,
De ses îles d’azur sorte en m’ouvrant les bras;
Quand je pourrais saisir dans le sein de la terre
Les secrets éléments de sa fécondité,
Transformer à mon gré la vivace matière,
Et créer pour moi seul une unique beauté;
Quand Horace, Lucrèce et le vieil Épicure,
Assis à mes côtés, m’appelleraient heureux,
Et quand ces grands amants de l’antique nature
Me chanteraient la joie et le mépris des dieux,
Je leur dirais à tous: «Quoi que nous puissions faire,
Je souffre, il est trop tard; le monde s’est fait vieux.
Une immense espérance a traversé la terre; Malgré nous vers le ciel il faut lever les yeux! »
Que me reste-t-il donc? Ma raison révoltée Essaye en vain de croire et mon cœur de douter. Le chrétien m’épouvante, et ce que dit l’athée, En dépit de mes sens je ne puis l’écouter.
Les vrais religieux me trouveront impie,
Et les indifférents me croiront insensé.
A qui m’adresserai-je, et quelle voix amie Consolera ce cœur que le doute a blessé?
Il existe, dit-on, une philosophie Qui nous explique tout sans révélation, Et qui peut nous guider à travers cette vie Entre l'indifférence et la religion.
J'y consens. — Oùsont-ils, ces faiseurs de systèmes, Qui savent, sans la foi, trouver la vérité, Sophistes impuissants qui ne croient qu’en euxmêmes ?
Quels sont leurs arguments et leur autorité?
L'un me montre ici-bas deux principes en guerre, Qui, vaincus tour à tour,sont tous deux immortels ; 1 L'autre découvre, au loin, dans le ciel solitaire, Un inutile Dieu qui ne veut pas d’autels.?
Je vois rêver Platon et penser Aristote; J'écoute, j’applaudis et poursuis mon chemin. Sous les rois absolus je trouve un Dieu despote; On nous parle aujourd’hui d’un Dieu républicain. Pythagore et Leibnitz transfigurent mon être. Descartes m’abandonne au sein des tourbillons. Montaigne s’examine, et ne peut se connaître. Pascal fuit en tremblant ses propres visions.
1 Système des Manichéens. * Le théisme.
Pyrrhon me rend aveugle, et Zénon insensible.
Voltaire jette à bas tout ce qu’il voit debout.
Spinosa, fatigué de tenter l'impossible,
Cherchant en vain son Dieu, croit le trouver partout.
Pour le sophiste anglais ! l’homme est une machine.
Enfin sort des brouillards un rhéteur allemand ?
Qui, du philosophisme achevant la ruine,
Déclare le ciel vide, et conclut au néant.
Voilà donc les débris de l’humaine science!
Et, depuis cinq mille ans qu’on a toujours douté,
Après tant de fatigue et de persévérance,
C’est là le dernier mot qui nous en est resté!
Ah! pauvres insensés, misérables cervelles,
Qui de tant de façons avez tout expliqué,
Pour aller jusqu'aux cieux, il vous fallait des ailes;
Vous aviez le désir, la foi vous a manqué.
Je vous plains; votre orgueil part d’une âme blessée.
Vous sentiez les tourments dont mon cœur est rempli,
. Et vous la connaissiez, cette amère pensée
Qui fait frissonner l’homme en voyant l'infini.
Eh bien, prions ensemble, — abjurons la misère
De vos calculs d'enfants, de tant de vains travaux.
Maintenant que vos corps sont réduits en poussière,
J'irai m’agenouiller pour vous sur vos tombeaux.
Venez, rhéteurs païens, maîtres de la science,
Chrétiens des temps passés et rêveurs d’aujourd’hui:
Croyez-moi, la prière est un cri d’espérance!
Pour que Dieu nous réponde, adressons-nous à lui.
1 Locke. Kant.
Il est juste, ilest bon; sans doute il vous pardonne. Tous vous avez souffert, le reste est oublié.
Si le ciel est désert, nous n’offensons personne ;
Si quelqu’un nous entend, qu’il nous prenne en pitié!
O toi que nul n’a pu connaître,
Et n’a renié sans mentir, Réponds-moi, toi qui m'as fait naître, Et demain me feras mourir!
Puisque tu te laisses comprendre, Pourquoi fais-tu douter de toi?
Quel triste plaisir peux-tu prendre A tenter notre bonne foi?
Dès que l’homme lève la tête,
Il croit t’entrevoir dans les cieux; La création, sa conquête,
N'est qu’un vaste temple à ses yeux.
Dès qu’il redescend en lui-même, Il t'y trouve; tu vis en lui.
S’il souffre, s’il pleure, s’il aime, C’est son Dieu qui le veut ainsi.
De la plus noble intelligence La plus sublime ambition Est de prouver ton existence, Et de faire épeler ton nom.
De quelque façon qu’on t’appelle, Brahma, Jupiter ou Jésus,
Vérité, Justice éternelle,
Vers toi tous les bras sont tendus.
Le dernier des fils de la terre
Te rend grâces du fond du cœur, Dès qu'il se mêle à sa misère Une apparence de bonheur.
Le monde entier te glorife:
L'oiseau te chante sur son nid; Et pour une goutte de pluie Des milliers d’êtres t’ont béni.
Tu n’as rien fait qu’on ne l’admire; Rien de toi n’est perdu pour nous; Tout prie, et tu ne peux sourire, Que nous ne tombions à genoux.
Pourquoi donc, 6 Maître suprême As-tu créé le mal si grand,
Que la raison, la vertu même, S’épouvantent en le voyant ?
Lorsque tant de choses sur terre Proclament la Divinité,
Et semblent attester d’un père L'amour, la force et la bonté,
Comment, sous la sainte lumière, Voit-on des actes si hideux, Qu'ils font expirer la prière
Sur les lèvres du malheureux ?
Pourquoi, dans ton œuvre céleste, Tant d'éléments si peu d’accord ?
A quoi bon le crime et la peste ? O Dieu juste! pourquoi la mort?
Ta pitié dut être profonde Lorsqu’avec ses biens et ses maux, Cet admirable et pauvre monde Sortit en pleurant du chaos!
Puisque tu voulais le soumettre Aux douleurs dont il est rempli, Tu n’aurais pas dû lui permettre De t'entrevoir dans l'infini.
Pourquoi laisser notre misère Rêver et deviner un Dieu ?
Le doute a désolé la terre ;
Nous en voyons trop ou trop peu.
Si ta chétive créature
Est indigne de t’approcher, I] fallait laisser la nature T'envelopper et te cacher.
Il te resterait ta puissance,
Et nous en sentirions les coups ; Mais le repos et l'ignorance
Auraient rendu nos maux plus doux.
Si la souffrance et la prière
N'’atteignent pas ta majesté, Garde ta grandeur solitaire ; Ferme à jamais l’immensité.
Mais si nos angoisses mortelles Jusqu’à toi peuvent parvenir; Si, dans les plaines éternelles,
Parfois tu nous entends gémir,
Brise cette voûte profonde
Qui couvre la création;
Soulève les voiles du monde,
Et montre-toi, Dieu juste et bon!
Tu n’apercevras sur la terre Qu'un ardent amour de la foi, Et l'humanité tout entière
Se prosternera devant toi.
Les larmes qui l’ont épuisée Et qui ruisselaient de ses yeux, Comme une légère rosée S’évanouiront dans les cieux.
Tu n’entendras que tes louanges, Qu’un concert de joie et d'amour, Pareil à celui dont tes anges Remplissent l’éternel séjour ;
Et dans cet hosanna suprême, Tu verras, au bruit de nos chants, S’enfuir le doute et le blasphème, Tandis que la Mort elle-même Y joindra ses derniers accents.
Février 1838.
A LA MI-CARÈME
LE carnaval s’en va, les roses vont éclore ; Sur les flancs des coteaux déjà court le gazon. Cependant du plaisir la frileuse saison
Sous ses grelots légers rit et voltige encore, Tandis que, soulevant les voiles de l’aurore, Le Printemps inquiet paraît à l'horizon.
Du pauvre mois de mars il ne faut pas médire,
Bien que le laboureur le craigne justement:
L'univers y renaît; il est vrai que le vent,
La pluie et le soleil s’y disputent l'empire.
Qu’y faire? Au temps des fleurs, le monde est un enfant ;
C’est sa première larme et son premier sourire.
C'est dans le mois de mars que tente de s'ouvrir L’anémone sauvage aux corolles tremblantes.
Les femmes et les fleurs appellent le zéphir;
Et du fond des boudoirs les belles indolentes, Balançant mollement leurs tailles nonchalantes, Sous les vieux marronniers commencent à venir
C'est alors que les bals, plus joyeux et plus rares, Prolongent plus longtemps leurs dernières fanfares ;