TROISIÈME PARTIE, CHAPITRE V. CCÏY1I
était véritablement un métier ; métier dont le salaire était filé comme celui de tout autre, et ces ouvriers travaillaient avec une égale indifférence pour l'un ou l'autre de ceux qu'on pouvait appeler leurs pratiques. Il a dû certainement arriver souvent qu'un vassal, fictivement présent dans les armées de son seigneur, guerroyait en personne dans l'armée ennemie ; et, plus souvent encore, qu'un tenancier, après avoir fait le service de son fief, passait ouvertement dans l'armée qu'il avait loyalement combattue (1). De tous ces faits réunis aux autres habitudes féodales, il était résulté dans les esprits des préjugés dont les historiens n'ont pas toujours tenu assez de compte.
Ainsi, il est impossible de s'expliquer aujourd'hui les rébellions fréquentes des vassaux et l'indulgence réitérée des souverains, si l'on perd de vue la secrète reconnaissance que les seigneurs avaient pour le vassal qui venait les défier, et si l'on oublie que les rébellions étaient un des principaux revenus féodaux. Le moindre inconvénient de ce singulier produit était de donner aux lieutenants et officiers des princes des intérêts particuliers diamétralement opposés à ceux de leurs maîtres ; mais une aveugle cupidité ne permettait d'entrevoir que les résultats apparents. Edward III, en donnante son fils la terre de Bergerac, n'oublia pas de lui donner aussi le produit des rébellions (n°ccLx vu). Les comptes de l'administration de l'Aquitaine par le Prince Noir ont des articles à part pour cette source productive (n° cxcn, art. 46,353, etc.), et, mieux que cela, le duc de Lancastre afferma le produit des rébellions, de manière à ce que le prix du bail devait être diminué, à dire d'experts , si l'un des seigneurs rebelles faisait la paix avec son souverain (n° ccxxxi).
La plupart des capitaines des forteresses et des chefs d'armée avaient aussi des intérêts opposés à ceux de leurs maîtres. En 1374, le duc de Lancastre fut obligé de donner de l'argent aux capitaines de Lusignan, pour vivre jusqu'à ce que la cessation des trêves leur permît de recommencer à s'approvisionner sans payer (n° ce lu). Quelque temps avant, le même duc de Lancastre s'était hâté de se démettre du gouvernement de l'Aquitaine, pour guerroyer plus fructueusement pour son compte (n° ccxxx). En 1440, le sénéchal de Guyenne fit demander à Henri YI une indemnité pour avoir consenti à la paix avant d'avoir pris Tartes (n° cd). On peut ajouter que ce n'était pas les chefs seuls qui avaient des intérêts opposés à ceux des princes. Chaque chevalier avait presque toujours un intérêt différent de celui de ses chefs. Les spéculations sur les rançons des prisonniers entravaient constamment la marche des armées. Le n° clih nous apprend en outre combien cet esprit de lucre particulier pouvait nuire aux intérêts généraux. Edward III fut averti des mouvements de l'armée française par des chevaliers prisonniers, qui revenaient de Hesdin
(1) Un chevalier breton, fait prisonnier par Chandos à la bataille d'Auray, accompagna celui-ci à set frais en Espagne, avec trente lances, pour payer sa rançon (Froissard, 3°" partie, livre I, chapitre 214).
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pour chercher leur rançon. Les clercs ou trésoriers des princes, dont T influence fat très-considérable, avaient eux aussi intérêt à ce que la guerre les dispensât de fournir leurs comptes, surtout lorsqu'ils avaient la certitude que, quel que fût le vainqueur, ils conserveraient des fonctions qu'eux seuls pouvaient rendre fructueuses.
Jamais la cupidité et le sentiment du mien m ont été si ouvertement et si brutalement mis en pratique qu'au moyen Age. 11 est impossible, en lisant les écrivains de cette époque, de n'être pas révolté du cynisme de cette avidité. Le désir d'acquérir était le mobile patent et avoué de toutes les actions des plus grands comme des pins petits, et Ton peut dire que la générosité n'a été si fort prônée dans le monde idéal des héros des romans, que parce qu elle était une vertu tellement en dehors des moeurs usuelles, qu'on la reléguait dans le monde des enchantements et des actions surnaturelles. Sans doute des esprits imbus des idées chevaleresques répandues dans les romans durent commettre certaines actions daae lesquelles ces- idées exercèrent quelque influence ; mais les traces de cette influence sont beaucoup moins nombreuses non-seulement qu'on se l'imagine, mais qu'on était en droit de s'y attendra d'après l'esprit de la littérature de l'époque; et dans les rares occasions ou l'on croit voir des traces évidentes de ce que nous appelons les mœurs chevaleresques, presque toujours un esprit de cupidité sordide eu a vicié ou dénaturé le principe. Il ne dut pas trop poétiser les actions produites par une ignorance manifeste appliquée, à un orgueil de convention.
Revenons à l'analyse des faits. Les approvisionnements d'armes et de vivres se faisaient presque au fur et à mesure des besoins. On trouve tant de proclamations, mandements, etc. , pour prévenir les marchands que telle ou telle denrée manque dans certaine localité , qu'on serait tenté de croire que le soin d'approvisionner les années était entièrement hissé à l'avidité dos spéculations particulières. 11 paraît cependant qu'il n'en était pas tout a fait ainsi , et les fournisseurs étaient obligés de passer des actes assez compliqués. Voyea, entre autres, les n" cxv, ccxxxvn, etc.
Les gages des chevaliers et écuyers variaient probablement selon l'importance du personnage et la difficulté de l'expédition. D'ailleurs^ les uns étaient retenus à vie, et presque toujours recevaient, indépendamment des gages ordinaires, «ne rente ou fief en argent. Quelquefois aussi ils avaient bouche en cemrt, et le seigneur s'obligeait à payer leur rançon s'ils étaient faits prisonniers (n° ccxxi, ccxivii, etc.). En 1371, la retenue du duc de Lancastre fut faîte à raison de 201 1. par an pour les chevaliers, et 10 1. pour les écuyers* Un chirurgien recevait les gages d'un chevalier, un chapelain 100 sous, un clerc 100 francs d'or (n°* ccxxi, ccxxvi, ccxxvit, cuuxvni, ccxxxix, ccxlv). Les gens de la retenue a/vaàent, en outre, droit au restor des chevaux. Le duc de Lancastre payait les chevaux 5 et 6 livres. Cependant, un palefroi qu'il donna à la reine fut payé 10 livres. Nous avons vu
TROISIÈME PAftTU, CHAPITRE T. COU
qu'un cheval de tisserand avait été estimé 66 s* 8. d. (n° vu), et un autre 30 sous (page lxxix). Un document que je possède constate qu'en 1309, les fournisseurs français firent payer un cheval 18 livres à Gérard deSyrac. En 1372, le duc de Lancastre s'engagea à servir son père avec sa retenue , sans pouvoir rédamer de rê$tor de chevaux. Pour que cette clause ne lui fût pas préjudiciable , il fit embarquer sa retenue sans chevaux (n°* ccxjli, ccxui).
Les rois et les princes fusaient rarement des retenues directes ; ils traitaient avec des sous-entrepreneurs auxquels les hommes d'armes avaient confiance , et qui servaient d'intermédiaires entre les deux anneaux les plus éloignés de la hiérarchie féodale (n" ccxxxix, ccxli, ccxlv, etc.).
En commençant une guerre, lorsque les vassaux étaient convoqués et les retenues faites, les piinces nommaient un trésorier particulier pour le fait de cette guerre, et toutes les dépenses, gages des soudeyers, achats de vivres et de machines, rester des chevaux, etc., n'étaient payés par les trésoriers ordinaires que sur un mandement donné par le Prince à la suite du compte ou certificat déclaré par le trésorier spécial. Chaque payement nécessitait donc au moins trois actes : la quittance du soudoyer, le certificat du trésorier spécial, et le mandement du Prince. Ces mandements étaient de véritables billets à ordre que les soudoyers cédaient à leurs créanciers, ou négociaient à des banquiers équivoques qui suivaient les armées, et offraient volontiers aux chevaliers pressés le moyen de ne pas attendre les échéances fixées, ou de ne pas aller fort loin pour toucher leur argent. Les intérêts prélevés par ces banquiers-étaient d'autant plus «suraires, que très-souvent les porteurs de ces mandats étaient déjà leurs débiteurs, et que souvent aussi ces mandats couraient risque de ne pas Ôtre très-exactement payés. Au moment de partir pour une nouvelle expédition, le duc de Lancastre défendit à son trésorier de payer les mandats qu'il avait précédemment délivrés pour les gages de son dernier voyage (not ccxlviii).
11 résulte des documents publiés dans œ volume, qu'au commencement du xiv* siècle, les années anglaises étaient composées, indépendamment des chevaliers et écuyers que les fendatames étaient obligés de fournir, de troupes que, selon leurs armes, on désignait par les noms de shavMvun, hobdours, luigers, arboletrierê, ortk%er$y etc. Les troupes des communes se divisaient en vingUineê , commandées par un vingtainier, qui probablement avait recruté la vingtaine qu'il commandait, car il était obligé de donner caution (1). En 1337, chaque vingtaine était composée de 8 hommes d'armes et de 12 archers (2). En 1369, elles étaient formées de 10 hommes d'armes y compris le vingtainier, et de 10 archers (n° ccix). Ces troupes
(1) N... viotenariam invenit securitatem pro se et vintena sua N... et N... et hahattsiAfe N... (Reg. F, fol. 8).
(3) Reg. F, fol. 17.
CGXX INTRODUCTION-
recevaient de la commune leur équipement et leurs gages pour un temps fixe. En 1296, la ville de Londres accorda au Roi 20 hommes à cheval complètement équipés pendant quatre semaines , et fixa à 1 0 marcs par semaine les gages de chacun d'eux . En 1318, les hommes à cheval et à pied que la commune envoya en Ecosse reçurent leur équipement et 10 marcs pour leurs gages, pour aller rejoindre le Roi et rester avec lui pendant 40 jours. Le n° ccix nous apprend qu'en 1369, chaque homme d'armes recevait 1 2 deniers par jour, et chaque archer 6 deniers.
La levée des troupes des communes était toute spéciale. En 1336, le parlement ordonna que pour la défense du royaume chaque ville d'Angleterre, selon son importance, équipât à ses frais un, deux, trois, quatre hommes ou même davantage, des plus grands, des plus forts et des plus courageux. Dans la description des armes dont ils doivent être munis , il esl particulièrement recommandé que leurs armures soient polies et luisantes, et que leurs lances soient longues de cinq aunes ou de quatre aunes et demie au moins.
Cette levée extraordinaire devait être réunie et divisée ensuite en milliers , centaines et vingtaines. La ville de Londres équipa à elle seule 7,300 hommes, qui marchèrent sous 24 bannières , suivies de 300 hommes chacune. C'était probablement les bannières de chaque garde ou quartier (1).
Ces armements n'étaient que temporaires, et quand les événements de la guerre n'étaient pas décisifs, il fallait sans cesse que les rois fussent préoccupés du recrutement de leur armée. Le 23 mars 1337, Edward III écrivit de nouveau au maire de Londres, qu'il lui fallait le plus têt possible un grand nombre d'hommes, et que, comptant sur la fidélité de la ville , il demandait qu'elle lui envoyât à Portsmouth 500 hommes de pied. Le 10 avril, il écrivit encore pour prolonger le délai qu'il avait fixé ; le 1er mai, tout en exprimant son mécontentement pour la tiédeur et la mauvaise volonté que la commune montrait, il écrivit pour réduire sa demande à 200 hommes et accorder un nouveau délai. Néanmoins, il est probable que sa demande ne lui aurait pas été accordée s'il n'avait en même temps donné une déclaration , par laquelle il reconnaissait que la commune avait été parfaitement libre de lui refuser ce secours (2). Ces 200 hommes ne partirent que le 4 août suivant, sous le commandement de Jean de Norwyk, qui les conduisit en Aquitaine. Leurs noms sont conservés dans le registre (3) .
L'emploi et la supériorité des archers décidèrent, comme on le sait, en grande partie les victoires que remportèrent les Anglais pendant le moyen âge. Despenser, sous Edward H, ne pouvant se procurer assez d'archers anglais, demandait des arbelé-
(1) Reg. E, fol. 150.
(2) Reg. F, fol. «, 7, 8.
(3) Reg. F, fol. 8.