‹ Collection générale des documents français qui se trouvent en Angleterre. Tome premier, archives de la Mairie de Londres, du Duché de Lancastre, de la Bibliothèque des Avocats et première partie de L'ÉchiquierChapitre 120 sur 331 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Les nOB ccxxm et ccxxiv, qui contiennent le résumé des comptes de l'administration de l'Aquitaine sous le Prince Noir, sont les plus importants documents relatifs à l'histoire de nos finances. Ils peuvent servir de prétexte à l'exposé de tout le système de comptabilité du moyen Age ; mais sans répéter ici ce que j'ai déjà dit, è ce sujet, dans le chapitre Ier de cette troisième partie, je me bornerai à faire quelques remarques sur l'exécution matérielle des tableaux de Rich. Filongleye.

Il existe deux copies du premier tableau. Ces copies, d'une écriture évidemment contemporaine, présentent quelques différences dans l'arrangement des articles. Elles en présentent aussi, et fréquemment, dans la quotité des sommes exprimées : leur comparaison m'a souvent été très-utile. Ce document résume, année par année, les divers revenus de chaque sénéchaussée ; mais, comme le système d'arithmétique usité dans le moyen âge exigeait des calculs particuliers pour faire les additions, l'auteur avait fait è part le total des comptes de chaque sénéchaussée. Son travail parait destiné à quelqu'un qui ne voulait en connaître que les résultats partiels, et Filongleye n'avait pas même pris la peine de réunir les additions particulières de manière à former un total général.

ta deuxième document présente, joints aux additions partielles du premier tableau, les résultats produits par le monnayage et quelques autres branches importantes de l'administration financière de l'Aquitaine. Le tout se termine par une balance ou total général évidemment incomplet et inexact, comme je l'ai dit, et qui rend impossible de deviner le but que s'était proposé le rédacteur de ces comptes.

Quels que soient l'ordre et la clarté introduits par Filongleye dans ces tableaux, ses calculs contiennent des fautes nombreuses, et qui seraient complètement inexplicables , si l'on perdait de vue que le système de numération alors en usage était infiniment moins commode et plus long que celui d'aujourd'hui, et qu'en transcrivant ces interminables suites de lettres dont ils connaissaient à peine la valeur, les copistes ont dû commettre d'autant plus d'erreurs, qu'ils étaient habituellement incapables d'en comprendre ou d'en vérifier l'ensemble.

Quelque déplorables que soient ces erreurs, il serait dangereux et souvent impossible de les rectifier. D'ailleurs , elles ne sont pas toujours aussi regrettables qu'on serait tenté de le croire. Ces comptes ne sont point des pièces originales , et les inadvertances de détail échappées aux copistes secondaires n'ont probablement

ceuxn onoDUGNoif.

exercé aucune influence sensible sur les résultats généraux. Les calculs avaient été faits A part, et les copistes pouvaient se tromper impunément dans les détails. S'il s'agissait des pièces originales soumises aux auditeurs chargés de les vérifier et de les approuver, il en serait tout autrement ; car il y a des erreurs causées non-seule* ment par des chiffres oubliés ou transposés, mais il y en a même dans renonciation des sommes principales. Dans le premier tableau, le copiste s'est trompé dans la transcription des revenus d'une année de presque toutes les localités de la sénéchaussée du Rouergue : il a copié deux fois les revenus de la même année. Dans le second tableau, un autre copiste en présentant le résultat des revenus nets de quelques sénéchaussées, déduction faite des frais de perception, a plusieurs fois interverti l'ordre des colonnes , présenté les revenus nets comme frais de perception et vice versa.

Il y a des fautes plus graves encore ; ainsi, quand un connétable ou un autre trésorier est mort ou n'a pas rendu ses comptes , Filongleye se borne <à mentionner le fait sans s'en occuper désormais , et le total qu'il présente ensuite ne penl avoir rien d'exact; mais, comme nous l'avons vu, Filongleye était un trop habile comptable pour supposer que c'était chez lui le résultat d'un oubli : il est évident au contraire qu'il avait voulu faire remarquer de ces lacunes, et si nous ne devinons pas son intention, nous ne devons pas. accuser son habileté.

On peut d'ailleurs tirer de la fréquence de ces erreurs une réflexion philosophique qui n'est pas sans importance dans l'appréciation morale de cette époque. Elles prouvent, en effet, que les souverains du moyen Age, quand ils étaient mécontents de l'état de leurs finances, ont pu se montrer cruels envers leurs ministres, sans soupçonner qu'ils étaient injustes.

Quoi qu'il en soit, les défauts des comptes de Filongleje ne doivent pas nous faire oublier les avantages que la science peut retirer de l'étude d'un genre de documents trop négligés jusqu'à ce jour. J'ajoute que je me suis surtout attaché, non pas à corriger, mais à reproduire fidèlement les chiffres que j'ai trouvés, et j'espère que, soit dans leur transcription, soit dans leur impression, il ne m'est pas arrivé d'augmenter trop souvent les erreurs commises par les premiers copistes.

Enfin, pour donner aux lecteurs une idée nette et précise du travail de Filongleye, je joins ci contre un fac simile d'un fragment de ces comptes. La disposition ingénieuse et claire dont il s'est servi est exactement reproduite ; seulement, j'ai substitué dçs chiffres arabes aux chiffres romains employés par Filongleye.

Quelques autres documents de ce recueil fournissent aussi divers renseignements curieux sur l'histoire financière du moyen Age. Le plus ancien est de 1299. C'est le compte détaillé des dépenses faites à Londres par quelques chevaliers gascons dont le Roi s'était chargé de payer les dettes (u'lv). Ce document, dont j'ai déjà fait re-

TROISIÈME PAUTÏE, CHAPITRE VIII. CCXXÏIII

marquer l'importance historique, mérite aussi d'être signalé sous le rapport financier. Le Roi manquant d'argent, pria ou fqrça la commune de lui en prêter, et lui assigna pour remboursement les revenus des deux vicomtes de Londres et de Middlesex. Les Gascons, arrivés à Bordeaux, s'acquittèrent entre les mains du trésorier d'Aquitaine ; mais le royal banquier n'en fit point passer le montant en Angleterre, et la commune de Londres fut obligée de surveiller la gestion des vicomtes pendant près de douze ans. Chaque fois qu'une créance était éteinte, on se contentait de la biffer sur le registre deGuild-Hall ; mais sans observer aucune espèce d'ordre et sans qu'il fût jamais question des intérêts. Du reste, il est facile de s'apercevoir que le trésorier municipal se servait d'un autre système d'addition que celui dont nous nous servons : il écrivit indifféremment 28 deniers ou 2 sous 4- deniers, etc.

C'était alors l'usage de parer à certaines dépenses avec des revenus spéciaux. Edward II paya ses fournisseurs de vin avec le revenu d'une émeute des Londoniens (n° cm).

Un acte de 1328 fait connaître combien était puissante l'intervention des barons de l'échiquier royal dans l'administration des finances de toutes les provinces, même de l'autre côté du détroit; il fournit aussi quelques renseignements curieux sur les formalités auxquelles étaient astreints dans leurs comptes les fournisseurs de vivres pour les armées (n° cxv). J'en ai déjà parlé, ainsi que des autres renseignements sur la comptabilité militaire, dans le chapitre V de cette troisième partie. Je me bornerai à signaler encore le n° ccxlvi, qui fait connaître le prit du transport du numéraire d'Angleterre en Guyenne, et le temps qu'il fallut pour ce voyage.

Les documents qui concernent spécialement l'administration des finances ont été si négligés jusqu'ici, que je crois devoir rappeler ce que j'ai déjà dit dans la deuxième partie de cette introduction, soit à propos de l'administration des revenus de la ville de Londres et de la manière dont s'y opérait la levée des impôts, soit à propos de la quantité et de l'importance des documents financiers qui se trouvent dans les archives de l'Échiquier. J'ajouterai qu'une grande portion des renseignements signalés dans les deux chapitres qui vont suivre, peuvent également s'appliquer a l'histoire financière, et je me bornerai h signaler ici le n° cdlxv, comme un curieux spécimen de la singulière comptabilité tenue au xvi* siècle, par le chef du parti protestant en France.

€GXXXIV INTRODOGnON.

Page 1