CHAPITRE X
MoDoaiet, Sceaux, etc.
Aucune portion de l'histoire du moyen âge n'est aussi peu avancée que celle des monnaies. Cependant les documents ne manquent pas, au contraire; mais la plupari de nos érudits les considéraient comme inutiles , tandis que d'autres, comme Rymer, les publiaient sans les mettre en saillie, en sorte qu'il est aussi difficile de les retrouver dans leurs collections que dans les archives dont ils les ont incomplètement extraits.
On ne peut tourner un feuillet des registres de la mairie de Londres sans y trouver quelque ordonnance, proclamation, règlement, etc., concernant les monnaies ; mais, quelque intimes qu'aient été les rapports des monnaies anglaises avec celles de nos provinces , je n'ai pas osé transcrire l'énorme ensemble de tous ces documents : je me suis borné à en extraire des notes.
L'un des fléaux du moyen âge, l'altération des monnaies se fit ressentir d'une manière particulière en Angleterre. D'après les registres de Guild-Hall, il paraît que la principale source du mal venait de ce que les marchands étrangers y apportaient en grand nombre des monnaies de mauvais aloi, qu'ils échangeaient contre de bonnes monnaies ou des objets d'or et d'argent.
Les magistrats anglais, ne pouvant arrêter l'importation de la polarde et des autres monnaies de mauvais aloi, prirent une mesure qui leur sembla sans doute très-énergique, et firent proclamer qu'on saisirait désormais toute monnaie défectueuse dont on essayerait de se servir. La récidive entraînait la saisie de toute la monnaie bonne ou mauvaise qu'avait le délinquant; et, pour la troisième fois, on s'emparait non-seulement de tout l'argent de cet obstiné et maladroit coupable, mais encore de ses meubles (1).
Ce règlement diminua de beaucoup la gravité de l'accusation qui pèse sur la mémoire des rois qui méritèrent à si juste titre le nom de faux monnayeurs. Ce qui, d'après les lois actuelles, est un crime capital, n'était alors qu'un délit, même quand il était commis par des particuliers; et dans l'esprit et les mœurs de ce temps, pouvait très-bien, quand il s'agissait d'un roi, être considéré comme un simple défaut de générosité et de largesse, que les circonstances avaient pu non-seulement excuser, mais quelque fois rendre nécessaire. Il paraît en effet que, même
(1) Archives de la mairie de Londres, rog C, fol. 27.
CCXL titrKGtiÛCïtibR.
au xiv* siècle, on attachait assez peu d'importance aa droit de battre monnaie. En 1325, le numéraire était rare en GuyeAAe, et le vieux Despenser recommandait à son fils de faire fabriquer de la monnaie le plus promptement possible, pourvu toutefois qu'on la fabriquât avec l'argent du Roi ; car autrement le bénéfice eût été fort minime, et sans doute qu'alors il n'eût pas valu la peine de s'en occuper (n° cxu, art. 30).
Les comptes de l'administration de l'Aquitaine, pendant les huit années de la domination du Prince Noir (n0B ccxxm et ccxxiv), fournissent de curieux renseignements sur les monnaies des diverses provinces de cette principauté, et sont, je crois, destinés à jeter un jour nouveau sur l'histoire jusqu'ici mal connue des monnaies d'Aquitaine.
On y voit d'abord que les monnaies les plus usitées en Aquitaine, et principalement dans le Bordelais, étaient les guyennois noirs et les guyennois sterling. Le rapport de ces deux monnaies entre elles était comme cinq à un, c'est-à-dire qu'il fallait cinq deniers guyennois noirs pour faire un denier guyennois sterling. Aucun des auteurs qui se sont occupés de la numismatique de l'Aquitaine n'avaient jusqu'ici connu ces deux espèces de monnaies. Les comptes de Filongleye indiquent non-seulement le rapport de ces monnaies entre elles, mais leur rapport avec le sterling anglais, le franc d'or, le marc d'argent et le noble d'Angleterre (n° ccxxiv, art. 19 à 35).
Ces comptes nous donnent, en outre , année par année, les profits et les dépenses occasionnés par le monnayage d'or et d'argent (il n'est jamais question du monnayage de cuivre) dans les sénéchaussées de Bordeaux, des Landes, de la Saintonge, du Poitou, du Limousin, du Périgord et du Quercy. Dans l'Agenais et le Bigorre, le Prince ne fit frapper que des monnaies d'argent , et dans l'Angoumois et le Rouerge il n'en fit frapper d'aucune espèce. Par compensation, ces trésoriers encaissèrent dans diverses localités, sous le nom de transgressions et emendationes monetarum, diverses sommes très-fortes. Ils levèrent aussi la dîme sur les produits des mines d'argent du Houergue.
Les bénéfices sur le monnayage varièrent beaucoup selon les localités ; mais, terme moyen, les bénéfices sur le monnayage d'or s'élevèrent à quatre fois les frais de fabrication, tandis qu'ils ne dépassèrent ces frais que d'environ trois fois pour le monnayage de l'argent. Dans tous les cas, ce sont des bénéfices bien supérieurs à celui d'un sixième de la valeur du métal , qu'on assigne généralement comme le taux prélevé par nos rois sur le monnayage.
Ce n'était pas d'ailleurs les seuls que le Prince d'Aquitaine retirait des monnaies ; nous avons vu les revenus que lui procuraient les transgressions monetarum y il avait encore à Bordeaux le produit du change et quelques autres droits.