PREMIÈRE PARTIE, CHAPITRE IL XXIX
dépositaires de sa collection se laissèrent aussi entraîner aux idées qui avaient déjà séduit leur illustre prédécesseur , et si bien, qu'en voulant établir des classifications dans cette immense collection, on y a introduit un désordre presque complet. Sous prétexte d'y faciliter les recherches , on y a rendu toute recherche pour ainsi dire impossible.
En effet, Brequigny, revenu de Londres, avait été chargé, par un arrêt du conseil, d'inventorier, revoir et classer les documents qu'il avait rapportés; d'y ajouter des sommaires, tables, notes et observations diplomatiques et autres. Nous avons déjà dit que ces travaux devant nécessairement entraîner des longueurs pendant lesquelles il n'était pas juste que les diverses administrations publiques ou les particuliers fussent privés de se faire délivrer des expéditions de ces documents , Brequigny fut en outre autorisé à en délivrer des copies certifiées et sans frais aux parties intéressées, et sur l'ordre du ministre.
En ce qui concerne la délivrance aux familles ou aux communautés des expéditions certifiées, les prescriptions de l'arrêt du conseil furent très-aisément exécutées. On trouve encore dans les cartons de Brequigny des listes nombreuses de notes d'où il résulte qu'il y a peu d'anciennes familles ou de villes des provinces autrefois soumises à l'Angleterre qui n'aient eu recours à la collection des documents rapportés par Brequigny ; mais les mêmes cartons nous prouvent aussi et surabondamment combien la mise à exécution de l'autre partie des prescriptions de l'arrêt du conseil coûta de peines et de travaux inutiles (1). A la vue de tant de notes informes et de tentatives qui devaient nécessairement être infructueuses, il est impossible de se défendre d'un certain sentiment d'amertume et de tristesse en songeant que tous ces tâtonnements hasardés , tous ces laborieux essais , tout ce papier inutilement noirci , qui tourmentèrent vingt ans l'esprit d'un homme aussi éminent que l'était Brequigny, furent le Tésultat nécessaire d'une erreur de jugement en apparence légère.
« J'avais d'abord voulu, écrivait- il à M. Bertin, commencer mon travail
» par des tables alphabétiques des noms de lieux et de personnes ; mais, après avoir » fait dépouiller beaucoup de noms en indiquant par la date la pièce où ils se trou- » vent, j'ai vu qu'il y avait trop de pièces de la même date pour que cette méthode » fût exempte de confusion. J'ai donc pris un autre parti : cest, avant tout, de ran-
(1) M. Champollion Figeac, qui rapporte le texte de cet arrêt, prétend qu'il ne reste aucune trace du travail ordonné par celte décision du conseil. Cette assertion de la part de l'éditeur des Lettres de rois, reines, */c, ne tendrait a rien moins qu'à faire croire qu'il n'a jamais parcouru la collection dont il a publié un extrait. En effet, presque tous les documents de cette collection portent en tête des titres rapportés ou collés après coup, écrits de la main de Brequigny ou de ses secrétaires, et témoignent assez visiblement que les prescriptions de l'arrrt du conseil ont été suivies. Il existe d'ailleurs, soit dans les volumes reliés de la collection, soit dans les papiers de Brequigny que M. Champollion conserve dans des cartons séparés, une masse si considérable de fragments de catalogues, tables, etc., exécutés en conséquence de cet arrêt du conseil, qu'il est impossible de s'expliquer comment M. Champollion a pu croire que ces travaux n'avaient pas eu lieu.
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» gerles pièces par classes, pour les distribuer ensuite par volumes dont les pages » seront cotées, afin que les tables puissent y renvoyer. *
Tous les tourments de Brequigny (je devrais peut-être dire des employés qu'il occupa) découlèrent de cette première erreur. Si l'idée simple et naturelle qui se présenta la seconde à l'esprit du savant académicien s'était heureusement présentée à lui la première ; s'il avait commencé par faire d'abord ce qu'il reconnaissait utile de faire plus tard, toutes ces richesses qui sont encore enfouies et perdues dans le dédale de sa collection eussent été dès lors facilement connues et mises à la portée de tous. Malheureusement, au lieu de songer d'abord à classer chronologiquement tous ces titres, et à les distribuer ensuite par volumes dont les pages eussent été cotées, Brequigny eut l'idée de faire commencer les tables avant d'avoir paginé ses volumes, et, chose incroyable si je ne venais pas de mettre sous les yeux du lecteur ses propres paroles, il ne s'aperçut pas que quand il aurait rangé les pièces par classes la difficulté serait toujours la même, et qu'il ne parviendrait pas plus à faire des tables sans paginer ses volumes qu'il n'avait pu le faire la première fois. Il recommença donc sur de nouveaux frais , et s'épuisa encore en inutiles efforts.
Le ministre auquel Brequigny demandait souvent des fonds pour faire face aux dépenses entraînées par tant d'essais infructueux, ne s'en aperçut pas davantage, et les lenteurs d'une opération inexécutable empêchèrent les savants de consulter par eux-mêmes les richesses que Brequigny avait rapportées; mais ces longs efforts pour arriver à un classement irrationnel et impossible lassèrent enfin la patience des ministres , et il arriva un moment où le gouvernement et son. envoyé lui-même furent assez embarrassés du fruit de leurs conquêtes. Plusieurs nouveaux projets de table, de classement, de publications, etc.., furent successivement abandonnés et repris. Dans un de ces derniers projets, Brequigny proposait de publier, à l'aide des documents rapportés de Londres, une espèce de suite aux Mémoires de V Académie des inscriptions et belles-lettres , dont chaque volume eût été composé de trois espèces de mémoires : historiques, géographiques et généalogiques. Le projet bizarre de cette singulière publication fut prudemment abandonné, et quelques-uns des travaux qui devaient en faire partie ont été imprimés séparément.
Mais déjà plus de vingt années s'étaient écoulées depuis que Brequigny était revenu d'Angleterre : les événements politiques avaient complètement détourné les esprits des grands travaux scientifiques dont on s'était préoccupé si longtemps, et quand la révolution arriva, Brequigny, aidé de son inséparable collaborateur Mouchet, n'avait encore introduit dans sa collection qu'un classement qu'on peut appeler dérisoire. On peut en juger par le tableau ci-dessous, présentant les dix-huit divisions principales des 109 volumes qui renferment tout ce qui reste des copies rapportées de Londres par Brequigny. Il suffit en effet de regarder ce tableau pour s'apercevoir