PREMIÈRE PARTIE, CHAPITRE IV. XLIX
minime que fût le délai de la mission qui venait de m* être accordée, je ne pouvais douter de l'intention du ministre. La nouvelle allocation que j'avais obtenue était évidemment plus qu'une faveur, c'était aussi une promesse.
Cependant, plus tard, lorsque je demandai au Ministre de vouloir bien faire imprimer le volume qu'il m'avait envoyé transcrire , il me fut d'abord répondu qu'il fallait avant tout présenter mon manuscrit à l'approbation du comité de publication. Je me soumis volontiers à cette formalité, à laquelle on ne contestera pas une apparence bizarre, puisqu'elle faisait dépendre de l'avis d'un comité nommé par le Ministre la décision d'une publication de textes dont le plan avait été d'avance arrêté et modifié par ce Ministre lui-même.
Le comité nomma deux commissaires pour examiner mon manuscrit. Parmi ces commissaires se trouva, comme je l'avais- prévu, le seul des membres du eomité qui, s'étant occupé de publications analogues, pouvait, non pas mieux en apprécier l'importance, ce serait faire injure à ses collègues que de le supposer, mais désirer qu'un autre ne s'avançât pas dans la même route que lui. Le rapport des commissaires ne trompa point les craintes que leur nomination m'avait inspirées. Néanmoins, et sans doute à cause de la haute bienveillance que voulut bien m'accorder dans cette circonstance M. Mignet, vice-président du comité, bienveillance dont je le prie de recevoir ici mes remercîments les plus vifs, le comité rendit une décision qui me fut favorable, et déclara que définitivement M. le Ministre de l'instruction publique avait eu raison d'approuver le plan qui lui avait été soumis; que les modifications qu'il y avait faites étaient justes, et que le volume méritait d'être publié. Toutefois, le comité, trompé, comme je vais le montrer, par le rapport qui lui avait été fait , crut devoir m'adresser deux observations dont la lettre du Ministre me fit connaître le sens, et dont les notes écrites au crayon sur mes copies m'apprirent les détails. Le Ministre, en me transmettant la décision favorable du comité, m'annonçait que l'insuffisance des fonds l'obligeait d'ajourner l'exécution de ce travail ; mais que d'ailleurs plusieurs documents que j'avais recueillis devaient être supprimés, soit parce qu'ils avaient été déjà publiés , soit parce qu'ils étaient étrangers ou n'avaient pas assez d'importance. .
Le refus déguisé que contenait cette lettre m'étonna moins que les observations qui l'accompagnaient. En effet, d'après le plan soumis au comité, mon travail ne devait contenir que des documents inédits ; or, malgré le long et minutieux examen auquel je m'étais livré, j'aurais été heureux qu'une érudition aussi sûre que celle des délégués du comité eût bien voulu signaler à mon inexpérience quelques-uns des documents dont je n'avais pas connu la publication ; mais quelle a été ma surprise lorsque, parcourant mes copies, je me suis aperçu qu'un des commissaires avait signalé au comité, comme si je demandais à les publier, les pièces que j'avais si peu
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l'intention d'imprimer, que je n'en avais pas copié le texte , et que je les avais moi* même indiquées comme déjà publiées I Sur ce premier point donc l'observation du comité était complètement fausse. J'ai le droit de m'exprimer d'une manière aussi absolue, que l'erreur ait été causée par un mauvais vouloir ou par une inadvertance également inqualifiables, puisque les commissaires n'ont signalé, en dehors des documents que j'avais moi-même indiqués, que deux actes qui doivent être imprimés dans une publication commencée depuis plus de douze ans, mais qui, n'étant pas achevée, ne peut être connue que de son laborieux éditeur. Le commissaire rapporteur n'avait eu d'autre peine, pour montrer à la première vue une si énorme quantité de pièces imprimées parmi celles que, selon lui , je voulais publier comme inédites , que d'écrire au crayon, en gros caractères : Imprimé, sur chacune des indications que j'avais moi-même données.
Mes objections sur la seconde observation du comité sont d'une nature différente* J'avais, il est vrai, laissé dans mes copies quelques documents moins historiques que littéraires, et pour lesquels j'attendais, résigné d'avance à l'exécuter, quelle qu'elle fût , la décision de mes juges. Le comité les a tous impitoyablement rejetés, et je me suis volontiers soumis à la rigueur de cet arrêt ; mais l'un des commissaires du comité ne s'était pas borné à ces exclusions : dans son zèle de grossir le nombre des pièces que je proposais à tort d'imprimer, ce commissaire, dis-je, crut que je voulais publier des documents que je signalais comme ayant été communiqués à M. Augustin Thierry, et les proscrivit aussi comme inutiles. Or, ces documents qu'il qualifiait d'inutiles avaient déjà trouvé place dans le premier volume de la collection des Monuments inédits de V histoire du tiers état , où ils fournissent l'explication d'un des points les plus curieux de l'histoire municipale d'Amiens. Entre ces deux décisions contradictoires et sans doute d'un poids égal, j'aurais été, comme on le voit, fort embarrassé si, par bonheur, le plan de mon volume ne m'avait d'avance dispensé de prendre un parti.
La sévérité avec laquelle ce délégué du comité voulait faire rejeter de mon manuscrit les documents qui, selon lui, n'intéressaient pas l'histoire de France, fut portée à un tel degré, que, dans son ardeur de proscription, M. Champollion se laissa entraîner jusqu'à écrire en toutes lettres, ce dont je pouvais à peine croire mes yeux, que la plus grande bataille navale du moyen âge , celle dont les conséquences furent le plus fatales à la France, la bataille de l'Écluse enfin, où les Français perdirent plus de trente mille hommes, n'intéressait pas l'histoire de France I
Je ne pouvais évidemment accepter sans restrictions de pareils jugements : publier un recueil si étrangement épuré eût été travailler à faire rétrograder la science , au lieu d'essayer de la servir, et quelque obscur que soit le nom que je porte, je ne pouvais consentir à le mettre en tête d'un livre qui s'éloignerait à ce point des