PREMIÈRE PARTIE, CHAPITRE IV. tl
traditions et des principes les plus certains. J'écrivis donc h M. le Ministre de l'instruction publique pour lui annoncer mon refus d'accepter cet avis du comité. Je lui rappelai en même temps que depuis sa dernière lettre un nouveau budget avait été voté, et que je ne lui demandais pas l'impression mmédiate de mon volume, mais seulement d'en foire ordonnancer la publication dans un avenir plus ou moins rapproché.
Cette fois, la décision de M. ViHemain étant prise d'avance, sa réponse ne se fit pas attendre, et sans s'occuper de mes observations sur les remarques du comité ou de la nouvelle forme de ma demande , le Ministre me répondit brièvement que, les mêmes motifs subsistant, il ne pouvait que s'en référer à ce qu'il m'avait écrit dans sa dernière lettre.
Dès lors il n'y avait plus de doutes : alléguer l'insuffisance des fonds disponibles au moment où le nouveau budget venait d'être voté, et refuser de prendre un arrêté qui n'obligeait à rien, c'était un refus bien formel. Pour le public, les termes bienveillants dont le Ministre avait entouré son refus n'étaient qu'une excuse polie, une manière honnête de me faire comprendre que je m'étais montré complètement au-dessous d'une mission dont on avait exagéré l'importance et l'honneur, puisqu'un ministre qui chaque jour consacrait les fonds de l'État à des travaux d'une nécessité très-contestable, et quelquefois même d'une futilité ridicule, n'avait pas osé m'autoriser à publier un travail dont il avait à deux reprises diverses reconnu l'importance et l'utilité. Cette décision eût donc été un coup terrible pour moi si j'avais été un de ces hommes auxquels on confie si souvent de prétendues missions scientifiques pour déguiser une aumône. Pour mes concitoyens et tous ceux qui m'ont connu, en France ou en Angleterre, j'étais condamné sans avoir été entendu , et je passais , aux yeux de tous, pour un de ces êtres sur lesquels il arrive de se tromper si complètement, qu'il ne faut reculer devant aucun sacrifice quand il s'agit de détruire les impressions favorables qu'on en a données.
De ce refus il résultait en outre de deux choses l'une : ou M. le Ministre s'était complètement trompé sur mon compte, ou bien, quelque mesquinement qu'il l'eût fait, il avait gaspillé les fonds de l'État en me confiant deux missions qui ne devaient aboutir à rien. Dans cette situation je n'ai pas hésité, et quelque grands que soient les nouveaux sacrifices que m'imposait cette résolution, j'ai voulu que tous pussent décider en connaissance de cause, si c'est réellement moi qui ai manqué aux espérances que j'avais données, ou le Ministre qui n'a pas tenu celles que j'avais reçues. J'ai voulu me laver du soupçon honteux qui pesait sur moi, ou disculper le Ministre d'avoir consacré les fonds du budget à des travaux inutiles. En complétant les sacrifices que de trompeuses faveurs m'avaient déjà causés, j'ai donc, moi, simple particulier, fait ce que les finances des ministres d'un grand peuple ne leur permettaient
LU INTRODUCTION
pas d'exécuter, et j'ai été d'autant plus porté à l'entreprendre, qu en même temps qu'on ne trouvait pas d'argent pour imprimer le résultat de mes travaux, on envoyait officiellement à Londres un travailleur chargé, sinon de refaire ce que j'avais déjà fait, au moins de tenir les espérances que j'avais sans doute complètement trompées.
Tels sont les motifs qui m'ont déterminé à faire imprimer ce volume. Ces détails sur la manière dont sont encouragées et protégées les sciences au dix-neuvième siècle peuvent un jour devenir curieux, ajouter un document historique de plus à ceux que renferme déjà ce recueil (1), et montrer aux jeunes gens qui s'avancent dans la carrière qu'il y a , même dans les sciences , de certaines faveurs qu'il faut craindre comme un fléau.
Si plus tard la guerre divise deux nations aujourd'hui amies , si quelque événement détruit ces titres qu'une bienveillance mutuelle nous permet de nous approprier si aisément, quel reproche n'auront pas encourus les ministres qui n'ont pas voulu nous en enrichir ! Vous jetez l'argent à poignées, votre esprit est incessamment tendu à créer de nouvelles sinécures, et lorsque le moindre de vos caprices, la moindre susceptibilité parlementaire, suffit pour faire publier des monceaux de discours , statistiques , tableaux, comptes, etc., dont nous serions encombrés s'ils ne devaient passer vierges des presses de l'imprimerie sur le comptoir des épiciers, vous nous privez volontairement de r histoire de nos aïeux et des enseignements du passé. Que coûterait donc l'emploi permanent à Londres de deux ou trois de ces élèves de l'école des chartes qu'on a leurrés jusqu'ici d'espérances qui ne se réalisent jamais? Ne pourrait-on pas consacrer chaque année à l'impression d'un ou deux volumes de ces documents historiques une faible portion de l'argent qu'on emploie à publier les statistiques de nos étables et de nos basses-cours? Nous tenons registre de la généalogie de nos chevaux, et nous ne voulons pas faire imprimer les titres de nos ancêtres 1
Mais il faut tout dire : ce n'est pas seulement par une économie mal entendue que la France du dix-neuvième siècle est témoin de pareilles aberrations, c'est pis encore que cela : c'est par patriotisme que quelques-uns des hommes qui nous dirigent ne veulent pas recueillir les documents qui sont en Angleterre. « Ce n'est pas à nous, » disent-ils, à consacrer le souvenir de nos défaites et la honte d'avoir laissé les » Anglais posséder une portion de notre patrie. » Ainsi donc ce n'est pas la vérité que vous recherchez, pour en rougir si elle est honteuse, pour vous en vanter si elle est glorieuse, dans tous les cas pour en profiter ? Mais la connaissez-vous cette histoire que vous voulez fausser ? N'est-ce pas plutôt votre ignorance qui ravale notre patrie? Quelle honte y a-t-il pour nous à ce qu'un prince français soit devenu roi
(1) On comprendra, je l'espère, qu'en m'exprimant ainsi, je n'ai voulu parler que de la haute direction ou plutôt du manque de direction des études historiques, et qu'il n'est pas entré dans ma pensée de faire porter la responsabilité de ces reproches sur les bureaux du ministère.