‹ Collection générale des documents français qui se trouvent en Angleterre. Tome premier, archives de la Mairie de Londres, du Duché de Lancastre, de la Bibliothèque des Avocats et première partie de L'ÉchiquierChapitre 67 sur 331 · TROISIÈME PARTIE, CHAPITRE PREMIER. CXXUII · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE, CHAPITRE PREMIER. CXXUII

dans cette science , à plus forte raison on doit craindre de s'égarer en voulant tirer des conséquences trop absolues des tableaux incomplets d'une administration que nous connaissons à peine. Les comptes de Filongleye présentent d'ailleurs plusieurs difficultés assez embarrassantes ; quelques articles n'y sont cotés que pour mémoire; les sommes y sont exprimées en monnaies différentes , dont la valeur et le rapport ne sont pas toujours bien connus; ainsi, en attendant que de nouvelles publications éclaircissent ce qu'il y a d'obscur pour nous dans le système financier du moyen Age, ces documents ne peuvent guère, sous ce rapport, servir que de sujet d'étude; mais quand ils devraient rester éternellement une énigme indéchiffrable, il m'a semblé que plus l'explication de ces tableaux était difficile, plus il était important d'appeler sur eux l'attention. D'ailleurs, quelque imparfaits qu'ils soient, ils n'en sont pas moins d'une incontestable utilité : la clarté avec laquelle ils sont présentés prouve, comme l'a déjà dit sir Francis Palgrave (1 ) , non-seulement que la comptabilité des souverains au moyen Age était tenue d'une manière exacte et régulière , mais encore avec assez de précision pour que d'un coup d'œil ces princes pussent parfaitement connaître les ressources dont- ils pouvaient disposer. Ces comptes détruisent donc complètement les assertions des écrivains qui, se laissant imprudemment entraîner aux impressions causées par l'examen de documents dont ils ne connaissaient pas bien l'ensemble, ont avancé qu'il était impossible aux souverains de cette époque de se faire une idée bien exacte de la situation de leurs finances (2). Mais, comme nous venons de le dire, il y a dans l'étude des finances du moyen Age tant de considérations qui nous échappent, tant de faits qui nous sont inconnus, et dont il faudrait tenir compte, qu'on s'exposerait à se tromper complètement, si l'on déduisait inconsidérément de ces chiffres les conséquences qui paraissent les plus naturelles. Si nous voulions, par exemple, malgré ce que nous venons de dire, essayer de faire nous-mêmes ce que Filongleye n'a pas fait, et trouver le résultat définitif de la situation des finances du Prince , nous nous apercevrions bientôt que nos calculs n'ont qu'une apparence de réalité. D'après le premier tableau , l'addition générale des revenus de la principauté d'Aquitaine, comparée à l'addition des dépenses, donnerait pour résultat un excédant de dépense de 4,200 guyennois noirs. Ce résultat n'aurait rien de bien surprenant ; et quand pendant les huit années de son existence belliqueuse et splendide en Aquitaine, le Prince Noir aurait dépensé, pour fournir à l'entretien de toutes ses guerres, et d'un luxe plus que royal (3), à peu

(1) Palgrave, Kaiendars and inventories, introduction.

(2) Quelques historiens, en voyant les tablettes de cire où le trésorier de Philippe le Bel avait écrit confusément ses notes, ont soutenu qu'il n'existait pas alors de comptabilité proprement dite , tout en prévenant leurs lecteurs que ce monarque se préoccupait tellement de ses comptes qu'il comptait avec son trésorier tous les vingt-cinq jours. Voyez entre autres, Sismondi, Histoire des Français, t. IX, p. 175.

(3) « L'état du Prince et de madame la Princesse étoit adonc si grand et si étoffé que nul autre de prince ni de seigneur, en chrétienté, ne s'accomparoit au leur. » Froissard, liv. I, chap. ccxly.

cxuit intiloductioïi.

près 4,000 1. de plus qie les revenus de sa principauté d'Aquitaine, le produit de ses autres revenus , accumulés pendant ce temps en Angleterre et dans le pays de Galles , ne l'aurait pas moins rendu possesseur d'un des trésors les plus considérables qu'il y eût alors en Europe. On voit qu'un pareil résultat serait bien différent des assertions des historiens. Mais si l'on sépare les revenus et les dépenses propres à la principauté des dépenses et des recettes qui lui sont étrangères , il en résulterait que les revenus sont inférieurs aux dépenses de près de 500,000 1. , résultat qui ne serait pas plus exact que le premier, car plusieurs des sources principales des revenus du Prince ne figurent pas dans ce tableau , entre autres les revenus des monnaies, du fouage, etc.

D'après le deuiiùme tableau , la somme totale des recettes , déduction faite des dépenses, s'était élevée au contraire à 445,000 1., et ce tableau, quoique plus complet que le premier, n'est pas encore exact , puisque nous savons que plusieurs trésoriers n'avaient pas remis leurs comptes. Mais quelque incomplet que soit ce travail , et même en supposant que de nouvelles recherches ne permettent pas de le compléter, il n'en fournit pas moins, sous d'autres rapports, des renseignements utiles et précieux , soit pour l'histoire proprement dite , soit pour quelques branches particulières de cette science.

Sous le rapport historique, ces comptes suffisent pour réfuter une grande partie des assertions avancées trop légèrement par les historiens anglais et français qui ont raconté les événements passés à celte époque en Aquitaine ; mais quand ces tableaux n'offriraient aucun autre intérêt que celui de la curiosité, il m'a semblé que, dans un temps où l'on recueille avec empressement les moindres traces des moindres faits des hommes les moins éminents , des comptes où l'on voit figurer en recette les joyaux de la couronne de Castille, la rançon d'un roi de France et celle d'un duGuesclin, méritaient d'être vus avec quelque intérêt. On trouve d'ailleurs à chaque instant dans les notes du trésorier d'Aquitaine des renseignements historiques in* attendus. Il serait facile de faire une collection importante de chartes, en ajoutant seulement les formules usitées aux faits que Filongleye résume dans une seule ligne de ses comptes. Quand on voit par exemple qu'une prévôté n'a rien rapporté au Prince parce qu'elle a été donnée au captai de Buch, au soudic de Latrau, à Chandos, etc. , cette simple note nous en apprend plus que les actes de donation ordinaires, puisqu'elle ajoute à l'énoncé du fait lui-même l'indication de la valeur de la chose donnée. On peut dire aussi que les articles de ces comptes n'expriment pas seulement la valeur des sommes qu'il est curieux et utile de recueillir, ils présentent une espèce de carte topographique, où l'œil peut suivre par des chiffres plus sûrement que dans le récit des chroniques le mouvement des armées : la cote des revenus est une espèce de thermomètre de la victoire. L'impassible et froide

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