LA BOTTE SECRÈTE DE FEU CHAM
Quelque temps avant sa mort, Cham arrête un jour Vigeant sur le boulevard.
— Croiriez-vôuSj lui dit-il, que ce matin même, j'ai sauvé la vie à un mien ami, sur le terrain, et cela au moyen d'un coup inconnu... même de vous?
Mouvement de Yigeant.
— Mon homme, poursuit Gham, touchait une épée pour la première fois en face d'un grand diable très décidé et qui commençait à me donner de l'inquiétude par sa persistance à viser l'abdomen. Je me suis alors un peu rapproché des combattants, et j'ai dit à mon ami de façon à être entendu de l'adversaire :
— Fais-lui le coup de l'autre jour.
Effarement subit de l'adversaire, dont mon ami a profité pour le trouer légèrement.
Il m'expliqua les points de contact qui existent entre une passe d'armes et la conversation, où chacun des combattants cherche à briller par le trait, l'improvisation, l'esprit d'à-propos, la logique inflexible des coups, et la rapidité des reparties. L'escrime a ses phrases souvent sèches, courtes, dures, heurtées, mais souvent aussi harmonieusement liées. Un assaut n'est, selon lui, qu'un composé de demandes et de réponses.
Cette manière de poétiser son art me sembla absolument charmante.
Vigeant, du reste, est fort instruit. Nul mieux que lui ne connaît, par ses nombreuses recherches, le côté historique de l'escrime. Il sait, en parlant, faire briller d'un vif éclat les belles périodes d'autrefois où les gentilshommes portaient tous une épée. Il y a toujours un certain profit à fréquenter les érudits. J'ap-
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pris par lui : que Sully composa pour Henri IV une devise où se trouve le nom de Yigeant : Ni figeant arma labitur imperium; que le grand roi tenait fort en estime les maitres d'armes et qu'il expédia, en 1656, des lettres de noblesse à six maitres d'armes ds Paris, choisis par leurs collègues, tandis qu'à d'autres il acordait le cordon de l'ordre de Saint-Michel et enfin à la confrérie tout entière, des armes parlantes : Sur champ d'azur deux épe'es croisées d'or en sautoir, les pointes hautes.
Le déjeuner achevé, pour prendre le café, nous passâmes un instant dans un salon coquet, n'ayant rien de bourgeois, où le goût de la maîtresse de la maison se faisait plus sentir que celui du tapissier. Un coup d'œil rapide comme celui d'un chasseur explorant un champ me fit voir immédiatement le morceau le plus intéressant. C'est là en effet que se trouve le portrait du maître peint par Carolus Duran et exposé en 1875 aux Mirlitons.
La figure douce, le regard ferme, Vigeant est debout. Tenue de professeur : veste en peau de chamois, pantalon de molleton blanc serré aux chevilles. Il tient son épée basse, car il vient de faire le salut obligatoire et s'apprête à se mettre en garde.
Ce petit tableau est étonnant. D'une facture large, d'une tonalité puissante, il m'a séduit complètement. Je comprends qu'on l'ait appelé le petit chef-d'œuvre
de Carolus Duran et je m'explique l'exclamation de quelqu'un en regardant le portrait :
— Il est vivant, ce mâle.
Rien ne me semble plus vrai. Malheureusement Carolus Duran est souvent intraduisible. Le graveur Courtry, qui ne manque pas de talent, a essayé de reproduire ce portrait. Mécontent de sa planche, il l'a détruite.
Après avoir brûlé un excellent cigare tiré d'une boîte de purs havanes, présent d'un de ses nombreux obligés, Vigeant soulevant une portière m'introduisit dans son cabinet de travail, je pourrais dire de consultation, car il a dû y recevoir bien des confidences, et donné bien des conseils.
C'est un petit musée. Sur la cheminée, des fleurets anciens et de chaque côté un vieux bois du xvne siècle représentant saint Michel le patron des escrimeurs, et un bronze, Don Quichotte l'épée à la main. Au mur, des bibliothèques, accrochées aux panneaux, des estampes. Sur une table, un cahier blanc et quelques feuillets épars en partie couverts de l'écriture ferme, énergique, virile qui caractérise mieux l'homme que le style, quoi qu'on ait pu dire. Ce sont quelques feuillets de sa Grammaire de Vescnme et les premières pages de l'histoire qu'il prépare sur le Chevalier Saint-George.
Nous sommes dans la place.
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— Ceci est maintenant pour vous, curieux de livres, de gravures et d'objets anciens, me dit Vigeant en décrivant du doigt autour de lui un cercle et en me priant d'excuser le long préambule qui avait précédé notre arrivée dans son cabinet. C'est ici ma galerie des ancêtres. Voici mes maîtres et voilà mes amis. Voulez-vous que je vous les présente, non en beaux vers comme dans la tirade du Roi s'amuse, mais dans la prose modeste de M. Jourdain recevant son maître d'armes, s'écria en riant mon aimable cicérone.
— Très volontiers, répondis-je, car il n'est pas possible d'avoir un meilleur introducteur auprès d'eux et il y a toujours quelque chose à gagner en vous écoutant.
— Eh bien, commençons comme dans les musées de cire.
Vous voyez au centre de ce panneau un portrait en couleur. Cette tête énergique au regard fin, doux et expressif, ce personnage en frac écarlate, la main gauche gantée du gros gant d'escrime, c'est Saint- George, le fils d'une négresse d'une grande beauté et de M. de Boullogne, contrôleur des finances du roi à la Guadeloupe.
Avec ce mulâtre, l'art de l'escrime atteignit son apogée. Il avait tout : la force, la vitesse dans la riposte et la puissance du regard. Il n'eut guère, de son temps, que Fabin comme adversaire sérieux.
Il n'aimait pas les railleurs ; plus d'une fois, il corrigea les jaloux et les envieux qui, avec une haine
sourde, l'appelaient mal blanchi et jadis il exécuta dans un assaut célèbre, sous le pont Marie, le chevalier la Morlière en lui brisant un boisseau tout entier de fleurets sur la poitrine, à la grande joie des badauds qui les entouraient.
Pauvre Saint-George ! il fut, lui aussi, emprisonné sous la Terreur. Peut-être s'était-on souvenu, qu'aussi agile de ses pieds que de ses mains, il avait un jour, en patinant à Versailles, dessiné sur la glace de l'un des bassins le chiffre entrelacé de Marie-Antoinette. L'échafaud l'aurait sans pitié fauché comme bien d'autres, sans le 9 thermidor..
Brown a placé derrière lui de la musique. A-t-il voulu rappeler que Saint-George dansait le menuet à ravir, écrivait des concertos, des opéras et jouait du violon merveilleusement avec un simple manche de fouet? Est-ce une allusion aux paroles du maître d'armes de Molière?
— Combien la science des armes l'emporte sur toutes les autres sciences inutiles comme la musique î
Je ne sais, mais pour ma part je vénère tellement Saint-George, que j'ai de lui deux portraits. En voici un autre à Taqua-tinta par Huquier, où vous retrouverez la physionomie fine du chevalier enfoncée dans une cravate blanche. Je ne crois pas qu'il y ait d'autres images plus exactes du maître des maîtres.
A côté de lui, comme de juste, j'ai placé deux rivaux :
La Boessière, son professeur (1723-1807), dessiné à
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la plume parMarcel et le chevalier d'Eon, à l'aqua-tinta, ce personnage mystérieux qui préférait le plus souvent aux habits d'homme, les ajustements de femme. Savezvous que c'est laBoessière qui inventa, vers 1750, le masque à treillis, qui a fait disparaître dans les assauts bien des accidents. Cependant il n'y avait pas encore les côtés. Ce perfectionnement date de ce siècle.
Plus loin, voyez par Bouchardy, Poisselier dit Gomard (1 793-1864), avec sa figure fine et sa tête de magistrat. Professeur des mousquetaires gris, des pages du roi, du Conservatoire de musique, il écrivit un des meilleurs traités d'escrime. Au dessous de lui, une lithographie. L'œil éteint, la figure rasée, le menton enfoncé dans sa cravate, le comte de Bondy, qui fut pair de France sous Louis XVIII et dont les duels et les anecdotes sont célèbres. Il avait un mot terrible lorsqu'on le provoquait.
« — Allez commander votre enterrement, Monsieur. » Et il se nommait.
Cependant il fut battu dans un assaut avec Lafaugère.
Les portraits de ce dernier sont rares. Je n'ai pu recueillir de lui qu'une lithographie assez faible, faite par l'un de ses élèves. Le crâne chauve, les lèvres fines, l'œil très ouvert, l'ensemble de la figure exprime le calme dans la force. C'était le partisan des grands déplacements de main et de pointe. Il était étonnant lorsqu'il décrivait un demi-cercle. L'éclair n'a pas plus de rapidité. Souvent pendant les repos il s'amu-
sait à placer contre un mur une pièce de cinq francs, qu'il fixait sous la pointe de son fleuret, et qu'il maintenait ainsi à la hauteur de sa tête. Tout d'un coup il renversait la main en tierce, en tournant brusquement le poignet. Sa lame évoluait de haut en bas et venait rattraper, à cinquante centimètres au-dessous, la pièce qui avait glissé et qu'il tenait de nouveau immobile au bout de sa pointe. Pour désarmer son adversaire, il avait aussi un coup merveilleux d'une difficulté inouïe. Il consistait à faire glisser sa lame jusqu'à l'extrémité de celle de son adversaire, et avec la pointe de la sienne faisant pression sur le rebord du bouton, d'un coup sec et rapide, il attirait à lui le fleuret de son partenaire. — Ce coup de Lafaugère est bien connu dans les salles d'armes, mais peu de personnes peuvent l'exécuter avec le brio qu'il y mettait.
Voyez maintenant Jean-Louis (1773-1829), le mulâtre à la chevelure épaisse et frisée, reproduit habilement à Peau-forte par Gourtry. Après avoir été soldat de la Grande-Armée, il fonda en 1829 l'école de Montpellier, dont les principes sont devenus des axiomes de géométrie.
On peut considérer Jean-Louis comme le maître de l'école. Son caractère méritait d'être connu : aussi ai-je souvent parlé de lui. Un maître d'armes sous la Restauration n'est que son histoire d'un bout à l'autre. Mon père m'a conté bien des fois l'arrivée de Jean-Louis au régiment, dans sa jeunesse, comme
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enfant de troupe, la première leçon d'armes que lui donna le citoyen d'Erape, son duel au fleuret moucheté contre une épée démouchetée, où il coupa en deux, d'un coup de fouet, la figure de son insulteur; le combat où, nouveau Beaumanoir, les uns après les autres, il fit mordre la poussière à quatorze maîtres et prévôts; et sa dernière leçon à son élève Bonnet qu'il désola tellement par la perfection de son talent, que le désespoir le prit et qu'il pleura comme un enfant.
Jean-Louis n'a publié aucun traité, mais j'ai fait éditer ce qu'il appelait ses gammes, une série de quatre leçons ou reprises merveilleuses, pour acquérir l'équilibre du corps, l'harmonie des mouvements, l'assouplissement gradué des muscles, l'indépendance des bras et la force dans le doigté.
Si Jean-Louis fut le Paganini du fleuret, sa fille fut la diva de son art, la seule femme qui ait été d'une force sérieuse avec la comédienne Maupin, dont Théophile Gautier s'est emparé pour écrire un roman fantaisiste. Mlle Jean-Louis, dans un brillant assaut, toucha avec aisance les plus forts amateurs de Montpellier. M"e Maupin tua de sa main, en duel, trois godelureaux qui lui avaient manqué de respect.
Les élèves de Jean-Louis vivant encore sont rares aujourd'hui. Après avoir cité MM. Louis Verdet, Delplanque, le vénérable Hardohin, Caventous qui dirige une salle d'armes à Mexico, le général Campenon, le docteur Surdun de Montpellier, son mé-
decin, son élève et son ami, il faudra s'arrêter.
Ce professeur incomparable leur disait sans cesse :
« Un maître habile doit arriver mécaniquement, chez certains élèves, à suppléer aux qualités musculaires, par la pénétration, le tact et la subtilité de la lame. »
Le favori de Jean-Louis fut Bonnet (1806), dont vous voyez la lithographie. Professeur à l'Ecole d'applicacation de Metz, il vint à Paris où il eut deux salles, l'une rue Ventadour, l'autre dans le faubourg Saint- Germain. Napoléon III le choisit comme professeur de son fils. Très remarquable par la facilité de ses parades et par la légèreté de ses mouvements, quand il détachait le coup, il avait la main aussi rapide que la foudre. Nos désastres de 1870 frappèrent Bonnet au cœur. Il mourut de tristesse à Jumilhac-le-Grand, où il s'était retiré après la guerre.
Le portrait de Grisier, l'ami de Dumas, de Roger de Beauvoir, de Méry, des princes d'Orléans, est dédié à Yillemessant, et porte au bas ce quatrain qui lui est adressé :
Vous m'avez dit un jour que j'avais de l'esprit. C'est de la fiction et non pas de l'histoire. Mais si Villeme^ant le dit et le redit Chacun finira par le croire.
Grisier.
Un maître d'armes poète ! allez- vous dire. Il n'y a rien là qui doive vous surprendre. Les concours d'escrime faisaient partie jadis des Jeux floraux. Poètes et escri-
meurs ont toujours été amis. Lafaugère n'a-t-il pas écrit un poème didactique sur l'esprit de l'escrime. Mais laissons là les muses pour regarder : Cordelois, par Stapleaux, un des maîtres les plus estimés du deuxième empire, auteur d'un Traité du duel et de l'assaut, dont la méthode est aujourd'hui représentée par Louis Mérignac; Daressy, le maître dont le fils, M. Henry Daressy, a publié les statuts et règlements faits par les maîtres en fait d'armes, de la ville et faubourgs de Paris, 1864 l; l'excellent Pons, mort tout récemment, et dont nous pleurons encore la perte; Robert aîné, mon adversaire courtois, et enfin votre serviteur, gravé par Courtry et caricaturé à la plume par le spirituel dessinateur Arcos, un Espagnol de Paris, fort tireur devant Dieu et devant les hommes, qui a mis en marge cette dédicace :
A mon maître et ami.
Arcos.
Et pour finir, jetez les yeux sur cette figure intelligente et sympathique du tireur romantique : le baron
1. A ce sujet, M. Henry Daressy dit dans une très intéressante préface que « les brevets de prévôts ou de maîtres d'armes, ne se délivrent plus que dans les régiments aux militaires montrant le plus d'aptitude aux armes ». Ces brevets sont moins une indication de la force des titulaires qu'une récompense destiuée à les stimuler dans leur zèle, et nous dirons en terminant, qu'aujourd'hui le premier venu, n'eût-il aucun principe d'escrime peut ouvrir une salle et mettre sur sa porte :
X***, mailre d'armes.
Turello de San Malalo. Vous souvenez-vous de cet Italien dont on parla tant à Paris en 1881? Il fallait le voir faisant ses sauts de côté, poussant des cris familiers aux tireurs de sa race et cherchant toujours les attaques dans les lignes basses. C'était un jaguar bondissant. Il eut avec Pons neveu un duel resté célèbre, où M. Paul de Cassagnac fut l'un des arbitres. San Malalo fut blessé.
J'ai placé le portrait de son adversaire à côté de lui. Quant au sien, représenté dans une de ses gardes les plus fantaisistes, il a été gravé par Courtry, tiré seulement à quinze exemplaires; la planche détruite fut la propriété de M. Perivier, le secrétaire de la rédaction du Figaro.
Tels sont mes amis et mes maîtres, me dit Vigeant en s'arrêtant et en allumant une cigarette.
Après les portraits vinrent les gravures, que Vigeant a recherchées avec passion en véritable artiste., et qu'il préfère de beaucoup pour l'ornement des murs de son cabinet de travail à la plus belle tapisserie des Gobelins, parce qu'elles lui parlent de son art et lui racontent les épisodes des assauts les plus célèbres. Voici aux prises, le chevalier d'Eon et Angelo fils. La scène se passe en 1788 dans l'une des salles de l'opéra de Ilaymarket, qu'un incendie devait détruire deux ans plus tard. Heureusement ltowland-
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son, l'auteur d'un album sur l'exercice du sabre à cheval, eut l'idée de faire un dessin de cette lutte mémorable. Ce dessin, gravé et mis en couleur à la manière de Debucourt, nous a conservé le souvenir de l'intérieur d'une salle d'armes à la fin du xvme siècle.
Rowlandson, en homme qui connaissait son affaire, a eu le bon esprit de reproduire, parmi les assistants qui regardent avec émotion les péripéties du combat, les traits des escrimeurs les plus célèbres de Londres : Angelo père, alors l'ami de Léger et de Fabien, le marquis de Buckingham, l'orateur Charles Fox. du Parlement, et jusqu'à Lebrun, le maître français, qui avait, dans la circonstance, passé le détroit pour participer au tournoi. On le voit, dans un des coins de la gravure, mettant ses sandales et s'apprêtant à combattre. Pendant ce temps, la lutte est ardente entre Angelo et la chevalière d'Éon, l'ancien capitaine de dragons, habillée en homme et revêtue d'un costume entièrement blanc. Tous deux sont élèves du même maître Teillagory. Chacun connaissant les procédés de l'autre, ne compte sur aucune surprise, mais sur l'habileté, sur la méthode et sur le calme pour vaincre son adversaire. Dans la gravure, Éon tire d'une façon correcte et artistique. Angelo répond à une attaque dans le dessus des armes par une parade de sixte
Ce n'est pas la seule chose que Vigeant possède du dessinateur Rowlandson; il a su mettre la main sur un autre dessin de 1788, traité cette fois en caricature et représentant d'une façon spirituelle et charmante
un autre intérieur de salle d'armes anglaise, peuplée de binettes grotesques à la manière de Cari Vernet.
A côté, une autre caricature sans nom et' sans date, avec le titre : la Salle d'armes, gravure en couleur de la collection du Suprême bon ton, parue sous la Restauration. Un jeune gommeux du temps, à l'air un peu naïf, ferraille avec un maître d'armes aux grandes côtelettes et au pantalon bleu. Le vieux grognard, débris sans doute de la Grande-Armée, boutonne furieusement son jeune et maladroit élève.
Vigeant a le culte du chevalier Éon de Beaumont, que l'on voyait tour à tour en capitaine de dragons et en robe de femme, et qui se gratifiait, sur la fin de sa vie, du nom de citoyenne de la nouvelle république et citoyenne de l'ancienne république des lettres. Aussi a-t-il, en deux épreuves, une gravure en couleur et au pointillé, faite à Londres, représentant d'Éon et Saint -George, et portant au bas comme légende :
The assaut or fencing match urith took place at Carlton- House on the 9th april 1787.
Entouré d'une brillante réunion de dames et de seigneurs, le Régent, assis dans un fauteuil, paraît indiqué comme le juge de camp chargé de se prononcer sur les coups douteux. Rien d'extraordinaire qu'il fût là, car le prince de Galles était l'ami de Saint-George, qu'il appelait le plus séduisant des couloured gentlemen. Il le recevait souvent et perdit un jour deux
cents guinées dans un pari où il s'agissait de sauter à pieds joints un fossé à Richemond.
Dans la gravure, d'Eon, au visage imberbe et féminin, tire en robe noire, laissant le bras libre jusqu'à la saignée : elle porte sur la poitrine la croix de Saint-Louis et sur la tête une cornette blancbe. La lectrice de l'impératrice Elisabeth attaque et se fend à fond, tandis que Saint-George, en gilet de peau et en culotte courte, pare prestement.
— À mon grand regret, soupira le collectionneur, je n'ai pas de Saint -George le Duel à Ve'cumoire, croquis attribué à Carmontel. Larousse en parle et je l'ai vu une seule fois.
Le chevalier est là, représenté en petite veste du matin. Il croise le fer contre un cuisinier du prince de Conti qui, lassé des reproches de Saint-George sur sa cuisine, l'avait appelé moricaud et s'était jeté sur le mulâtre, dans les cuisines, une broche à la main.
Contraint de se défendre et sans armes, le chevalier avait saisi une écumoire, et, avec cette épée d'un nouveau genre, il n'en avait pas moins paré tous les coups et désarmé son vindicatif adversaire.
— Elle est bien curieuse, n'est-ce pas, reprit mon aimable cicérone, cette autre gravure en couleur. Voyez, c'est une satire politique des effets de la révolution de Juillet. Lisez :
Grand assaut d'armes donné au bénéfice des banquiers et agents de change et autres indigents de la capitale, dans la salle du palais Bourbon, le 9 août 1830.
On y voit, .conseillé par un homme noir, Louis- Philippe luttant contre une femme forte, aux puissantes mamelles, comme la Liberté des ïambes, de Barbier. A côté de cette République, coiffée d'un bonnet phrygien très caractéristique, un bon bourgeois calme et bedonnant, la figure opulencière, ornée de favoris en côtelettes, pantalon blanc et habit bleu barbeau à boutons d'or, regarde la lutte avec le plus vif intérêt, tandis que le père Foutriquet, toujours futé, toujours malin, se glisse, grâce à sa petite taille, entre les jambes de ce spectateur et porte bravement, comme Jarnac, un coup par derrière à la République.
C'est du Grand ville et du bon, paru dans la collection du Charivari, et vous y retrouverez ce petit drame grotesque lorsque vous aurez la fantaisie de la feuilleter.
J'aurai presque fini mon inventaire des gravures encadrées après avoir cité la Leçon d'escrime, par Aubry; un maître donnant, en 1810, leçon à une jeune recrue, et Sur le terrain, par Berne-Bellecour, où deux cuirassiers, retroussant leurs manches et la grande latte à la main, vont s'aligner sous les yeux d'un prévôt pour se donner un bon coup de torchon.
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Mais il me restera à parler des adresses gravées et des invitations enjolivées. Vigeant connaît trop son xvine siècle pour ne pas savoir que tous les billets d'armes étaient placés dans de jolis motifs, aussi a-t-il pu en sauver plusieurs de la destruction. Je n'en citerai que trois :
D'abord, ayant la forme d'une carte, l'adresse de Lebrun, le célèbre professeur sous Louis XVI et sous la République. Après le nom du maître, écrit en gros caractères, toutes les indications nécessaires :
Tient son académie depuis six heures du soir jusqu'à neuf heures, excepté les 5 et les 7 de chaque décade.
Demeure rue Montmartre, n° 219, à côté du passage du Saumon.
Ce qui nous apprend que les salles d'armes étaient alors des académies et qu'elles étaient surtout fréquentées le soir, comme un délassement de l'esprit, après les occupations de la journée.
La seconde de ces petites gravures représente un assaut sous Louis XVI. C'est une épreuve avant la lettre d'une charmante adresse aussi jolie que les meilleures de Cochin. Malheureusement le cartouche est resté blanc. C'est peut-être de lui.
La troisième donne des indications précises sur l'endroit où se trouve la salle de François- Louis Prévost, de la maison de la comtesse d'Artois, et supplée par de longs détails à l'absence de numéro pour
trouver sa demeure à Paris. Cette adresse mérite d'être reproduite en entier :
Académie pour les armes, tenue par le sieur Prévost, rue des Mauvais-Garçons, la première porte cochère à gauche, en entrant dans la rue de Bussy.
Il demeure rue du Sépulcre, faubourg Saint-Germain, la première porte cochère à gauche en entrant par la rue Turenne, à Paris.
Si Yigeant n'avait pas une panoplie, ce serait vraiment bien étonnant. Rassurez-vous, il a son petit musée d'artillerie accroché au mur, en guise de glace, au-dessus de la cheminée. Pour étudier les transformations de la lame et de la garde, il a groupé les types les plus curieux de fleurets et d'épées qu'il ait pu réunir. C'est une partie très rare de sa collection pour laquelle il a dû vaincre de sérieuses difficultés. Sans avoir la première épée forgée par Yulcain, fils de Lameth, ni la Joyeuse, de Charlemagne, ni la Durandal, de Roland, le chevalier sans peur et sans reproche, ni le glaive de Scanderbeg, qui pourfendait un homme tout entier et faisait deux Arabes d'un seul, ni les épées du xyiii0 siècle, dont le poids ne dépassait pas celui d'un éventail, il possède presque tous les instruments de la noble science des armes, types disparus au fur et à mesure des perfectionnements de toutes sortes.
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Il y a là de précieux points de comparaison quand on rapproche des principes développés par les maîtres du temps, l'engin servant aux études. C'est à ce point de vue que nous nous placerons et que nous les inspecterons avec soin pour tâcher d'en tirer quelques enseignements.
L'épée dont on se servit d'abord en France, sous Henri III, pour les assauts, avait la garde recourbée en fer forgé, avec une longue barrette et un énorme bouton de fer. Elle pesait souvent quatorze livres. Cette rapière, dans le goût italien, a sa lame longue et carrée; c'est l'épée des prouesses spadassines de Cyrano de Bergerac.
Sous Louis XIII, la garde devint pleine, la poignée à anneaux, la lame à renfort, plate et quadrangulaire.
Ce n'est qu'à partir du règne de Louis XIV que le fleuret apparaît chez nous. Dès la première époque, la poignée et le pommeau prennent la même forme qu'aujourd'hui. Seulement la petite garde est formée d'une couronne à quatre branchesterminée au-dessous par un garde-pouce en cuir. La lame est plate et quadrangulaire. Mais dès le début on voulut rompre avec la tradition italienne, et, par opposition aux armes de ce pays, qui étaient fort longues depuis le xvi- siècle, on fit des lames courtes de quatre-vingts centimètres à peine.
A l'époque de Louis XVI, le fleuret ne diffère de celui dont nous nous servons actuellement que par la
garde qui est pleine ou à lunette et toujours défendue par un garde-pouce en peau de chamois rembourrée. Quant au fleuret italien du siècle dernier, il est absolument semblable à celui dont on se sert en Italie aujourd'hui. Vigeant en a un assez joli spécimen. La garde est pleine avec barrette au-dessous et poignée courte. La lame petite, plate, quadrangulaire, n'a guère environ que quatre-vingts centimètres de longueur.
Accroché au bas, dans la même panoplie, un gant d'armes avec crispin noir à intérieur rouge. Il a servi à M. Paul de Cassagnac dans son duel avec M. Ranc qui fit quelque tapage il y a sept ou huit ans. L'un passait pour le champion des conservateurs, et l'autre pour celui des républicains.
Vigeant m'a donné sur ce duel quelques détails inédits que j'ai reproduits parce qu'ils appartiennent à l'histoire de l'escrime. C'est de lui que M. Paul de Cassagnac reçut les derniers conseils. Il allait avoir affaire à un adversaire très bon tireur, ayant de longues années de salle; aussi se prépara-t-il avec soin à jouer cette partie redoutable.
Détail typique : doué d'une force de caractère incroyable, le jeune député bonapartiste est toujours maître de lui. Passionné une plume à la main, il est calme et froid lorsqu'il tient une épée. La prudence fait place à la violence. Il prend son temps, rompt
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souvent, fatigue habilement son adversaire par des battements et finit toujours par en avoir raison à force de patience. C'est l'histoire de sa réussite dans ses nombreux duels.
« Parmi ceux qui vont sur le terrain, comme dit M. le baron de Vaux dans son livre intéressant, les Duels célèbres, il y a les violents qui s'emportent, les impressionnables qui s'affaissent; M. Paul de Cassagnac, lui, est gai. Ça l'amuse, et il avoue que cette lutte poitrine contre poitrine lui donne des joies incomparables.
« Seulement il a horreur du froid et les duels d'hiver lui semblaient profondément désagréables. Volontiers il remettait l'affaire à l'été, en vrai créole qu'il est. »
Revenons au duel qui passionna tout Paris. Il eut lieu sur la frontière belge. Vigeant, avec plusieurs amis, passa une nuit fiévreuse sur le boulevard, attendant avec anxiété un résultat que l'on supposait généralement devoir être fatal à M. de Cassagnac.
Les péripéties de cette rencontre sont assez connues, mais ce que l'on ne sait pas généralement, c'est que dès le début de l'engagement, M. de Cassagnac reçut un coup au poignet à l'endroit où le crispin rejoint le gant. Il sut par un suprême effort de volonté et de courage réprimer sa douleur^ dissimuler sa blessure et se taire. Cependant il s'aperçut bien vite tout en continuant à croiser le fer. que le sang commençait à couler dans l'intérieur du gant et alors le moment
psychologique arrivait où, malgré son énergie, le fer allait lui échapper des mains. Rassemblant toutes ses forces dans un suprême effort, il se rapprocha de M. Ranc, pour l'obliger à une attaque et l'envelopper dans un contre de tierce, qu'il fit suivre d'une riposte directe.
M. Ranc était touché à l'épaule.
C'est alors seulement que les témoins s'aperçurent que M. de Cassagnac était blessé.
- Arrivons à mes livres. C'est là qu'ils sont, me dit enfin Vigeant en me montrant une petite bibliothèque basse en noyer à deux portes vitrées. Elle n'est pas grande, comme vous le voyez, mais un petit écrin peut contenir de précieux bijoux. Ces livres sont mes instruments d'étude, toujours prêts à me fournir les renseignements qu'ils renferment.
J'ai déjà dit que Vigeant était un bibliophile renforcé. Il a su réunir une magnifique série de livres sur l'escrime. Il a tous ceux qui ont parlé des combats singuliers, du maniement de la rapière, de la dague et de l'épée à deux mains. Son père avait commencé cette bibliothèque, il l'a continuée avec passion. Dire ce qu'il a dépouillé de catalogues, fouillé d'officines de libraire, interrogé de boîtes sur les quais, dépensé d'argent péniblement acquis, fait de voyages dans toute l'Europe, déployé de diplomatie pour obtenir
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la cession de certaines raretés, passé de longues heures pendant plusieurs années à écrire de tous les côtés des lettres pour obtenir ces livres introuvables, presque toujours tirés à petit nombre et par souscription^ — serait complètement impossible à raconter.
Et ils ne sont pas nombreux, ceux qui ont essayé de grouper ces ouvrages. On les compte. Quand j'aurai cité le baron E. Fain; M. Edouard de Beaumont, l'auteur de YÉpée et les femmes ; M. Louis Mérignac, l'exécutant merveilleux; le baron J. Pichon, président de la Société des bibliophiles français; mon ami Mellinet de Nantes, le neveu du général; deux fabricants de vin de Champagne, M. Alfred Werlé, de la maison Cliquot de Reims, et M. Henri Gallice, de la maison Perrier-Jouet d'Épernay, — je crois que la liste des principaux bibliophiles pourra être close sans réclamations.
Les livres d'escrime sont en effet très rares. Brunet et < îiiérard dans leurs manuels, cependant si complets, en indiquent à peine quelques-uns. Les savants en us, hommes de paix et de conciliation, les ont dédaignés longtemps comme subversifs. Les hommes d'épée aimant l'action et le mouvement, se souciant peu des études pacifiques du cabinet, les ont très longtemps négligés à leur tour. Il n'y a guère plus de vingt ans que ces curiosités bibliographiques, ornées quelquefois de gravures naïves et presque toujours du portrait d'un maître, ont été tirées de l'oubli.
Yigeant adore ses bouquins. Rien qu'à voir le soin
avec lequel il présente ces vieux amis, les ouvre et les regarde, on sent qu'il aime passionnément les livres. Il a même pour eux un tel respect qu'il a fait habiller les choses rares, fatiguées par le temps, d'une belle reliure signée des ouvriers habiles qui s'appellent Thibarron, Marius Michel et Guzin.
Après l'excellent ouvrage que Vigeant a publié en 1882, sous le titre de Bibliographie de l'escrime, je serais mal venu de faire une nomenclature aussi complète. Aussi je m'en tiendrai aux vingt volumes dont il m'a fait les honneurs. Je le vois encore les prenant sur les rayons de sa petite bibliothèque. Assis à une petite table il me les montrait un à un en les accompagnant de commentaires précieux. C'était une vraie conférence. Je l'écoutais ravi.
— Voyez-vous, me disait-il, quand on examine les livres sur l'escrime, il faut se rendre compte des transformations de cet art. Si vous le voulez bien, nous procéderons par ordre.
C'est l'Italie qui la première a publié des traités. C'est par elle que nous commencerons, car son école a été longtemps prépondérante en Europe, jusqu'au moment où la France, au milieu du xvmc siècle, fit de l'escrime un art d'élégance et de courtoisie.
Ce grand in-quarto relié en veau que voici, a été écrit en 1536 par Marozzo de Bologne. C'est un curieux
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spécimen typographique sorti de la presse à bras d'Antoine Bergola, prêtre de Modène. Au lieu d'être alignés au composteur, les caractères ont une justification irrégulière, donnant au texte les aspects les plus variés suivant la fantaisie de l'imprimeur.
Et Yigeant, tournant les pages de Y Opéra Nova, me montra tantôt un hanap, tantôt un casque, tantôt une pyramide ou un cône tronqué.
Ce livre est fort curieux, reprit-il. Les nombreuses gravures racontent surtout la lutte à la dague. C'était une science très difficile à cette époque. Il s'agissait d'arrêter sur un bouclier le bras armé de son adversaire. Toutes les ruses étaient bonnes comme du temps des gladiateurs dans les Jeux olympiques. — J'ai lu Marozzo avec soin et j'ai été surpris du grand nombre de gardes portant des noms bizarres qu'il indique : la garde haute de tête, de queue longue, de ceinture porte de fer, de faucon, et de becca possa. Nous avons marché depuis et notre vocabulaire s'est bien modifié.
Marozzo est, avec Agrippa, le créateur de l'école italienne. Ce dernier, vingt ans plus tard, en 1553, publia un Trait o di scient ta d'àrma dédié, avec le privilège de Jules II, à Cosmes de Médicis, le chef illustre de la république florentine, le bienveillant et ardent protecteur de toutes les intelligences, qui ne voulait pas de courtisans autour de lui et qui défendait de lui bâtir un palais trop somptueux pour enrichir sa patrie de monuments utiles.
Les planches de ce livre sont superbes, les gra-
vures semblent de l'école de Marc-Antoine et les dessins ont la vigueur des études anatomiques de Michel-Ange. Les hommes nus combattent entre eux et se portent des coups terribles en détournant la tête pour éviter que la commisération n'arrête l'élan de leur bras, — Gladiutora nidiaria, disaient les anciens.
Agrippa a fait faire un grand pas à l'escrime. Le premier il a répudié les noms bizarres et barbares dont ses prédécesseurs s'étaient servis pour désigner les différentes gardes. Il leur a substitué des noms numériques tenant non à la légende mais aux sciences positives, dont il était du reste l'un des représentants, car il fut chargé, comme ingénieur, de la construction de l'église Saint-Pierre de Rome. Michel- Ange, son élève et son ami, mit pour ce recueil son crayon énergique à la disposition de son collaborateur.
Le Traité de la science des armes est relevé d'astrologie, d'algèbre, de théologie; c'est un recueil destiné aux savants de l'époque. La première planche représente le maître vêtu d'une longue robe, tenant un compas d'une main et posant l'autre sur un globe terrestre. Autour de lui épars, des sabliers, des règles, des équerres — tous les instruments scientifiques nécessaires aux mathématiciens — et plus loin une épée rappelant son art.
Dans une autre planche symbolique, Agrippa apparaît tiraillé dans deux sens. D'un côté des Vénitiens chargés de présents cherchent à l'attirer vers eux.
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De l'autre, les Romains à ses pieds supplient le maître auguste de rester au milieu d'eux pour les éclairer de ses lumières.
— C'est en résumé le livre le plus complet, le plus sérieux de l'école italienne, et ceux qui viennent ensuite ont beaucoup moins d'importance. Cependant, voici encore un manuscrit très précieux qui n'a jamais été imprimé et que j'ai découvert dans de singulières circonstances, enfoui sous des paperasses chez un marchand qui ne soupçonnait pas sa valeur et me l'a cédé à bon compte. Il est intitulé le Discorso sopra ïarte délia scherma par Camille Paladini de Bologne. Il contient l'escrime a la lance, à la hallebarde, à la dague et à l'épée à deux mains.
Et l'heureux possesseur de ce Tara a lis. comme dit Horace, se mit à feuilleter ce recueil de 1570 pour me mettre sous les yeux de nombreux dessins au crayon rouge où des personnages, presque des barbares, complètement nus avec la cape au bras, luttent comme les gladiateurs lorsqu'ils risquaient leur vie dans les arènes pour amuser les belles vestales et distraire de ses soucis Othon ou Vitellius. Très curieux à étudier, ces combats à armes doubles où la dague de miséricorde, ayant la même monture que l'épée et la secondant puissamment, servait autant à détourner le fer de la ligne du corps qu'à achever sans pitié son adversaire criant merci.
Les combattants procèdent par des passes en avant et en arrière, rarement par des développements. 11
faut les voir se porter des coups furieux, la tête basse et le corps effacé. La spadaccîa, comme on disait alors, voltige comme un sabre, frappant de haut en bas et de bas en haut avec rage. On vise aux œuvres vives de son ennemi. On cherche à lui crever un œil, à lui trouer la gorge. Tantôt la lame traverse une épaule de part en part; tantôt elle s'engage dans la bouche et ressort par la nuque. Il y a comme un reste de barbarie dans toutes ces luttes où on fait bon marché de la vie humaine. On ne connaissait guère à cette époque le duel au premier sang, où Ton se pique seulement à la main et que Jules Claretie a spirituellement appelé « le coup du journaliste ». L'escrime ne parait pas à cette époque un art de conciliation comme Vigeant l'a mis en épigraphe à l'un de ses livres. Ce sont des bêtes féroces qui s'entre-tuent. Voilà tout.
— Le grand simulacro delV arte a deiï uso délia scherma, que Gapo Ferro venu d'Allemagne publia en 16 10 à Sienne, avec de belles gravures et un frontispice aux armes du duc d'Urbino. Il renferme le portrait de l'auteur, alors âgé de cinquante-deux ans^ dont la figure, ornée d'une moustache et d'une barbiche, paraît énergique, sévère, même un peu dure. Quelques planches allégoriques ornent ce recueil : la Justice tenant vns balance et un glaive. On y voit Eve cueillant la pomme dans le paradis terrestre et les fléaux de toutes sortes éclatent sur la terre : Gain assassine Abel, la fraternité cesse et les hommes s'entre-tuent.
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Les. planches ont pour toile de fond des passages de l'Écriture : le déluge, la tour de Babel, l'échelle de Jacob, le grand Salomon.
A signaler une gravure très curieuse. Deux assaillants sont en présence. L'un attaque en développant; l'autre pare au moyen d'un écrasement du talon de sa lame. Le coup est prodigieux et effrayant, car en même temps il riposte, sans quitter la lame ennemie, par un coup de pointe qui en remontant traverse la gorge de son adversaire.
Dans un grand livre oblong aux tranches rouges et recouvert en veau fauve, la Schenna de Francesco Alfieri, de l'Académie de Padoue, se voient d'élégantes gravures rappelant les types de personnages adoptés par G allô t. C'est l'époque des traîneurs de chaussons et de rapières, l'échiné courbée, le jarret tendu, la moustache en pointe retroussée jusqu'à l'œil. Une planche montre pour la première fois les divisions de la lame du fort au faible. Du même auteur aussi, le seul traité spécial connu au xvne siècle sur la manœuvre de la Spadone (l'espadon ou l'épée à deux mains), à une époque où elle était presque déjà abandonnée.
Tels sont les ouvrages principaux de l'école italienne.
Deux maîtres représentent surtout l'école allemande : Hans Lebkommer de Nuremberg et Joachim
Meyer de Strasbourg, mais tous deux n'ont rien créé. Ils se sont inspirés de l'école italienne, qui réglait alors partout les principes de l'escrime.
Paru en 1529, le livre de Lebkommer est orné de nombreuses gravures sur bois imprimées dans le texte par Hans Brosamer d'après les dessins d'Albert Durer. Il décrit fort bien la lutte et l'escrime au poignard des. matamores du temps. C'est une rareté, il a valu 850 fr. à la vente Didot. L'exemplaire de Vigeant est fort beau, aussi l'a-t-il fait relier avec luxe par Thibarron.
Le livre de Meyer, maître d'armes renommé de Strasbourg, porte la date de 4570 et le titre de : Description du libre, chevaleresque et noble art des escrimeurs. Il est aux armes du duc de Bavière, renferme de nombreuses gravures sur bois avec des encadrements différents. C'est peut-être une œuvre plus personnelle que celle de son devancier.
Vers 1672 parut aussi un livre qu'il ne faut pas oublier de mentionner, celui de Jakob Sutor's de Bade; œuvre d'un esprit naïf, indiquant des costumes étranges, des mouvements bizarres et reproduisant, dans l'une de ses planches, des escrimeurs enrubannés dansant et jouant de la flûte avec leur épée transformée en cet instrument. On ne s'attendait guère à voir ces idyles champêtres dans un semblable traité.
Au xvuie siècle, l'Allemagne n'a produit aucun traité qui mérite d'être signalé.
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Les Hollandais n'ont pas aimé que la pipe et les tulipes. Subissant l'entraînement général, ils ont aussi quelque peu ferraillé. Leur caractère pacifique ne s'y prêtait guère, ils le firent sans enthousiasme.
Aussi un seul ouvrage hollandais est-il connu, celui de Jean-Georges Bruchius, maître d'armes (vecht master) de l'Académie de Leyde, 1671 . Avec 143 figures gravées sur cuivre. A la première page, un beau portrait de l'auteur par Van Somer, entouré des figures mythologiques de Pallas et de Bellone. Au bas. un sonnet compare modestement Bruchius à Hercule; mais Bruchius est de son pays. Il recommande à ses élèves une très grande prudence dans l'attaque et paraît avoir fait une étude spéciale de la défensive.
L'école flamande a un livre superbe représenté dans la bibliothèque de Vigeant par YEspe'e de Gérard Thibaut d'Anvers. Ce splendide in-folio sortit en 1628, à Leyde, de l'officine des Elzeviers. Tout y est remarquable : le texte, les planches, les poses, les costumes et l'ornementation. Deux pages sont consacrées aux armoiries des souverains qui ont participé aux frais d'impression : Louis XIII et le Grand Électeur de liesse.
Gérard Thibaut faisait manœuvrer ses élèves sur des cercles gradués indiquant par des lettres la posi-
tion des pieds et des mains dans les différentes manœuvres de son escrime. Profondément pénétré de l'utilité de son art, il n'a pas dit, comme le maître d'armes de Molière, que « la science de tirer les armes est la plus belle et la plus nécessaire de toutes les sciences ». Il s'est borné modestement à cette conclusion que l'on peut, avec une épée, parer une balle d'arquebuse.
Ce livre, avec la Noble science des joueurs d'espée, petit gothique imprimé en 1538 sans nom d'auteur, caractérise l'école flamande dans ce qu'elle a de plus brillant au point de vue bibliographique. Il y est question des « braquemarts et aultres courts couteaux, lesquelz on use avec la main », car l'école flamande s'inspire des principes espagnols, ce qui n'a rien d'étonnant. Les Flandres furent longtemps sous la domination de l'Espagne et les conquérants y introduisirent leurs mœurs.
Aussi retrouve-t-on dans le Trata de la philosophia de las armas que le Portugais Hieronimo de Çarança dédia en 1582 au duc de Médina, les échiquiers de manœuvre dont il est question plus haut. Dans le pays de la guitare et du boléro, un ouvrage sur l'escrime devait être, comme prologue, précédé de sonnets et d'épîtres en vers. C'est ce qui arrive dans le livre de Çarança. Cet auteur s'étend beaucoup sur le côté philosophique de l'épée, mais s'il eût écouté le maître de philosophie de M. Jourdain, voulant lui persuader « qu'un homme sage est au-dessus de toutes les in-
jures qu'on peut lui dire et que la seule réponse qu'on doive faire aux outrages, c'est la modération », il lui aurait répondu probablement,, en haussant les épaules, qu'il est bon de savoir avant tout tenir une épée pour se faire respecter.
Le continuateur de Çarança, don Luis Pacheo de Narvaez, originaire de la ciudad de Bacca, publia à Madrid, en 1599, un petit in-4° de 850 pages sous le titre de las Grandezas de la Espada en que se déclara muchos senelos. où il se borna à reproduire les principes de son maître.
Cette école espagnole, qui régna pendant tout le xvnc siècle, adopta surtout le système des mouvements réglés mathématiquement au moyen d'un cercle tracé sur le sol,, et à l'aide de points et de lignes indiquant d'une façon précise la position que les bras et les jambes devaient prendre en portant certains coups réglés d'avance.
Cette théorie est encore très longuement expliquée beaucoup plus tard, en 1705, dans Y E.rperienca de l'instrumente* armigero espada de Francesco de Rada.
L'Espagne, après avoir brillé au premier rang, n'afait depuis deux cents ans aucun progrès dans la science des armes. Il est curieux de savoir qu'en Andalousie, dans les salles d'armes de Malaga et de Séville, l'escrime s'apprend encore avec de grandes et lourdes ép 'es comme jadis et avec les différents points de repère tracés à la craie sur le sol de la salle. N'allez pas, à ces fiers Espagnols, vanter l'école moderne.
Ils la nient complètement. L'art de l'épée est en pleine décadence chez nous d'après eux. Rien ne vaut les grands mouvements de leur longue rapière.
Pendant longtemps l'école anglaise a puisé tous les éléments de l'escrime dans les traditions de l'étranger. Aucun innovateur à signaler de ce côté. Les maîtres français et italiens dirigeaient seuls les salles. Angelo Maleroti, le plus célèbre de ceux qui ont enseigné à Londres, était moitié Italien et moitié Français. Né à Livourne en 1716, il avait étudié à Paris chez Teillagorry, l'oncle, où il faisait souvent assaut avec le maréchal de Saxe. On raconte même que le maréchal, un géant fortement charpenté, n'était pas toujours très patient. Furieux d'avoir été battu un jour par Angelo, il ne put réprimer sa colère, le mit sous son bras comme un enfant à qui l'on va donner le fouet. Gela n'était du reste rien pour un homme qui pliait entre ses doigts un fer à cheval et un écu de six livres, et tordait sans effort un clou en tire-bouchon.
Vers 1755, Angelo vint à Londres où il arriva vite à une grande réputation. Sa salle était fréquentée par toute l'aristocratie anglaise et quand il voulut grouper et publier les principes de son art, en 1713, il trouva immédiatement une liste nombreuse de souscripteurs. La famille royale d'Angleterre s'inscrivit en tête, puis le duc de Richemond, lord Grosvenor,
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le duc de Marlborough, Richard Lawrence et lord Grandville.
Le livre a pour titre : YÉcole des armes et fut mis en vente chez Dodsley. Depuis il a été bien des fois réimprimé. Yigeant possède l'édition originale, un in-folio oblong dans une splendide reliure ancienne en maroquin vert du Levant, poli, avec une dentelle au petit fer sur les plats.
Lord Pembrocke a posé, dit-on, la plus grande partie des personnages que le peintre Govyn a dessinés et que Ryland, le créateur de la gravure au pointillé a buriné avec une rare élégance. C"est l'époque des coups parés avec le manteau, celle des saluts gracieux avant de tomber en garde et des duels à la lanterne dans les rues de Londres, que l'on trouve encore enseignés en 1837 dans un ouvrage de Gambodgi, de Milan. Le chevalier d'Éon, élève aussi de Teillagorj% fut, paraît-il, le collaborateur d'Angelo avec lequel il tirait souvent, du reste, à la salle d'armes de Londres, comme nous l'avons vu dans les gravures que possède Vigeant. Tous deux avaient un jeu correct et artistique. La grande question alors n'était peut-être pas de beaucoup toucher, on recherchait plutôt l'élégance et la pose académique sous les armes.
L'École des armes nous apprend qu'on permettait encore, au milieu du xviue siècle, le désarmement en saisissant l'arme de la main gauche, et le dérobement du corps en se jetant de côté pour laisser filer le coup.
Angelo, directeur officiel de l'escrime en Angleterre, a laissé son nom à une salle d'escrime dans James Street. Un exercice permanent lui avait conservé jusqu'au dernier jour une incroyable souplesse. Il mourut à 86 ans, sans avoir jamais cessé de tenir un fleuret tous les jours. Les anciens disaient qu'il fallait mens sana in corpore sano. L'hygiène moderne prétend qu'il faut diviser sa journée en trois parties : deux pour l'esprit, une pour le corps. Et pour cela l'escrime est le meilleur des exercices; aussi les cas de longévité ne sont pas rares dans les annales de son histoire. Les maîtres d'armes ne sont touchés par l'âge, généralement, que très tard.
A 'notre époque contemporaine, des exemples à l'appui seraient faciles à citer : lluchonnet, le père de l'ancien président de la République helvétique, continue ses cours à Lausanne encore aujourd'hui malgré ses 85 ans; Hardohin, le doyen actuel des prévôts de Paris, vient journellement dans les salles d'armes stimuler les jeunes; il est âgé de plus de 90 ans; François Lozès a vécu jusqu'à 78 ans; le père de Yigeant avait 72 ans; Moreau, de Nantes, qui fît assaut avec Saint- George à la cour de Louis XVI, avait dépassé dix sept lustres; Charles Pons, le maître des cent-gardes, est mort à Chàlons à 88 ans et M. Petit, ancien professeur de la cour de Portugal, fait chaque matin porter ses 83 ans à un cheval de sang au bois de Boulogne.
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— J'ai gardé, me dit ensuite Vigeant, l'école française pour le bouquet de la fin. Notre école n'est pas la première en date, mais c'est celle qui, sans contredit, a brillé du plus vif éclat. De même que la Renaissance artistique nous est venue d'Italie et s'est ensuite perfectionnée chez nous, de même l'escrime française a emprunté ses bases générales à l'école italienne tout en créant de nouveaux principes plus élégants et plus gracieux. Permettez-moi maintenant de faire défiler devant vous les grands classiques de notre école.
Saluez d'abord le gentilhomme provençal Henri de Saint-Didier, le grand Saint-Didier, le fondateur de l'escrime française, rival de Pompée, le maître d'armes de Charles IX, qui eut l'honneur de faire assaut, dans une fête du Louvre, avec le duc de Guise et quelquesuns de ces beaux seigneurs qui portaient la plume au vent et la perle à bouillon. Il les battit complètement. Saint-Didier n'était pas du reste un petit compagnon. Les muguets, les matamores et les capitans de l'époque l'avaient en haute estime. Je n'ouvre jamais son livre sans un profond sentiment de respect.
Regardez en tête, son portrait et celui du roy en pied, à qui le livre est dédié. Voyez le titre, à lui seul un poème :
Traité contenant les secrets du premier livre sur l'espée seule, mère de toutes les armes qui sont espe'e, dague.
12i COLLECTIONS ET COLLECTIONNEURS
cappe, targue, bouclier, rondelle, l'espée à deux mains et les deux espées, avec ses pourtraictures ayant les armes au poing pour se défendre et offenser à ung mesme temps.
Ensuite des sonnets, des épîtres en vers, une admirable série de 64 petites gravures sur bois intercalées dans le texte et des commentaires plus précieux, inspirés, il faut le reconnaître, des principes d'Agrippa de Grassi, dont le maître français a perfectionné les procédés par des recherches nouvelles.
Saint-Didier enseigne à se saisir de l'épée de son adversaire et à le désarmer par ce moyen qu'il nomme : prime et contre -prime: il aime particulièrement les coups de pointe qui vont à la figure, appelle démarche les mouvements de jambe qui font passer un pied devant l'autre et reconnaît trois gardes ou situations principales :
La première est basse, assituant la pointe à la braye.
La seconde est la moyenne, assituant la pointe de l'espée droit à Y œil gauche.
La troisième est la haute, assituant la pointe de l'espée au visage, venant de haut en bas.
Ce bouquin si rare se vendait, en 1573, quelques livres tournois, chez Jean Dalier, sur le pont Saint- Michel, à l'enseigne de la Rose blanche, et, pour éviter les contrefaçons dont l'auteur se préoccupe à la fin de son livre, il a placé, à la dernière page, sa signature large et ferme, autographe que l'expert Gharavay n'a pas dû rencontrer souvent clans sa carrière.
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— Eh bien ! fis-je à Vigeant, après avoir examiné ce livre précieux, dites-moi donc, avec votre expérience consommée des auteurs anciens, quelle différence vous faites entre les escrimeurs d'il y a trois cents ans et les tireurs d'aujourd'hui? Personne mieux que vous ne peut se prononcer sur la distance parcourue.
— Le résultat n'est pas considérable. Nous avons perdu en force, mais nous avons gagné en vitesse.
Voici maintenant le second ouvrage de la bibliographie française. Il date de 1670 : Les vrais principes de Vespée seule dédiez au Roy. Philibert de la Touche en est Fauteur.
Nous sommes toujours dans les principes italiens, quoique la forme du fleuret soit déjà complètement modifiée. Une des curiosités de ce livre est cependant d'aborder l'escrime à cheval avec l'épée à deux tranchants. Il ne s'agit pas des moulinets' de sabre que l'on pratique aujourd'hui dans la cavalerie, mais d'une escrimé particulière qui n'a rien à voir avec les coups de taille.
f Maistre en fait d'armes » des pages de la reine et de ceux de la chambre du duc d'Orléans, Philibert passait pour une excellente lame parmi les batteurs de fer, comme les appelle Molière. Aussi treize maîtres parmi les plus habiles donnèrent leur approbation à son traité lorsqu'il le leur soumit. Sur le manuscrit original possédé par Louis XIV et qui se trouve maintenant dans l'un des départements de la Bibliothèque nationale, on peut retrouver leur parafe.
Les premières planches des Virais principes sont d'une rare élégance, une surtout, représentant, avec faste, un assaut dans une des galeries de Versailles, devant le grand roi entouré de toute sa cour.
Veut-on savoir ce que l'on enseignait alors? Inutile de lire la Touche; écoutez la leçon donnée à M. Jourdain, dans le Bourgeois gentilhomme : c'est de la même époque.
« Allons, la révérence! Votre corps droit, un peu penché sur la cuisse gauche. Les jambes pas trop écartées, vos pieds sur la même ligne. Votre poignet à l'opposite de votre hanche, la pointe de votre épée vis-à-vis de votre épaule. Le bras pas trop étendu. La main gauche à la hauteur de l'œil. L'épaule gauche bien carrée. La tête droite. Le regard assuré, le corps ferme. Au moment de la botte, que l'épée parte la première et que le corps soit bien effacé. »
Ne dirait-on pas entendre encore le vieux Pons donnant une leçon et plaçant un élève. Mais l'action ne s'engageait pas alors comme aujourd'hui. L'art de pousser une botte n'était pas pratiqué de la même façon. Les parades en ligne basse s'obtenaient dans les lignes hautes. Les développements et les feintes s'accusaient d'une manière exagérée. On se fendait tellement à fond que le corps rasait presque le sol et que la main gauche portant à terre servait à se relever de ce grand écart.
Quelques années plus tard, vers 1676, parut chez Bonnart, rue Saint-Jacques, à l'enseigne de V Aigle j le livre de Le Perche :
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L'Exercice des armes ou le maniement du fleuret, très curieuse méthode avec des planches un peu naïves, uù les personnages, sans masque, — car le masque, comme nous l'avons déjà vu, ne fut connu que cent ans plus tard — commencent à se couvrir pour l'assaut et portent cet élégant tricorne dont l'usage s'est perpétué dans les salles jusqu'en 1820.
Le Perche avait son académie rue de la Harpe. D'un caractère un peu frondeur, ne sachant pas mettre de sourdine à sa langue, il reçut un heau matin une lettre de cachet pour la Bastille, où il fut enfermé pendant quelque temps pour des propos imprudents tenus sur le roi et sur Mme de Maintenon. Est-ce là qu'il écrivit son livre qne Vigeant a fait relier par Cuzin? On l'ignore, mais, ce que l'on constate, c'est qu'il peut être considéré comme le créateur de la riposte franche, c'est-à-dire l'action qui fait suivre la parade d'une attaque immédiate. Ce grand principe, mis par nous en pratique, fait aujourd'hui en partie la supériorité de notre école sur les autres.
Dédié au duc de Bourgogne, le Maître d'armes, d'André Wernesson de Liancourt, est l'un des meilleurs ouvrages sur l'escrime, comme son auteur était l'un des meilleurs maîtres du règne de Louis XIV.
Créateur audacieux et réformateur habile, il tenait son académie au faubourg Saint-Germain, rue des Boucheries. Cependant il donne quelques conseils pour des coups à la Jarnac qui seraient répudiés aujourd'hui. On en jugera.
Saisir la main de son adversaire au moment où il porte un coup et le percer lorsqu'il est hors d'état de se défendre.
Se dérober en s'effaçant, de façon à faire passer de cùté la botte ennemie et déployer en même temps le bras pour le toucher.
Saisir son épée à deux mains pour écarter les coups tirés de trop grande autorité par l'assaillant.
Liancourt nous offre, aux premières pages de son livre, son portrait sur cuivre, par Langlois, d'après un tableau de Monnet. Les planches sont tirées hors texte et gravées par Perelle. Admirablement conservé, l'exemplaire de Vigeant est renfermé dans une belle reliure en vieux maroquin rouge, avec un semis de fleurs de lys d'or sur les plats. Plus d'un bibliophile voudrait l'avoir — rien que pour cette enveloppe d'un goût exquis.
Voici enfin Guillaume Danet, le véritable fondateur de l'escrime française; c'est lui qui a préparé l'école contemporaine, c'est lui qui a trouvé les meilleurs principes pour attaquer ou pour se défendre. Son ouvrage, une vraie grammaire, a inspiré la Boessière, Jean-Louis et Gomard.
L'Art des armes est de 1766. A partir de la fin du xvme siècle, il faut le dire hautement, l'escrime devient une science française et brille du plus vif éclat, comme les arts à la même époque. C'est à Paris que les amateurs viennent chercher la consécration de leur talent. Certainement tout le métier des armes peut se résumer
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en quelques mots : donner et ne point recevoir ; mais cela est gros de perfectionnements et Danet a trouvé les plus considérables. Son livre est le premier où il soit question de la parade de pointe volante, où les parades du contre de tierce et du contre de quarte, si utiles, si indispensables, soient appelées de ce nom. Il s'y trouve un joli mot disparu, le mot agressor, que nos académiciens devraient rétablir dans le dictionnaire.
On attaquait encore avant lui en raccourcissant le bras. Danet s'éleva hautement contre cette théorie funeste et voulut rompre avec la routine des vieux principes. Il supprima la prime et la contre-prime et se borna à autoriser, après avoir pris la parade de prime afin d'écarter une remise de l'adversaire et par suite un coup fourré, à faire une opposition avec la main gauche, mais sans pouvoir saisir l'épée. Il établit aussi une différence entre l'étude de l'épée et celle du fleuret. A l'épée, tous les coups sont bons : au fleuret, les coups portés sur la poitrine sont seuls acceptés, le cou et le bras exceptés.
La compagnie dont Danet était Grand Garde protesta contre les innovations qu'il voulait introduire. Elit' lui reprocha très vivement, a dit Gomard. de vouloir intervertir l'ordre indiqué par la nature pour les bottes en nommant la quarte : prime des modernes, la tierce : seconde des modernes, la seconde : tierce des basses modernes.
Danet, le cœur ulcéré de ces reproches, dut donner
sa démission de syndic de la corporation, (lardant son titre d'écuyer. il se consacra à l'enseignement et fit, parmi les petits -maîtres de l'époque, les meilleurs élèves de cette période du bon ton, du savoir-vivre et de la politesse exquise.
Dédié au roy, Y AH des armes a deux volumes in-8° et se vendait douze livres chez Hérissant, rue Saint- Jacques. L'auteur l'avait dédié au prince de Gonti.et demandé à Yaxillère des dessins que Taraval grava. Son portrait, à la première page, est magnifique. Il le représente la figure douce et légèrement ironique, avec une perruque poudrée et un jabot de dentelles.
Que dirai-je encore?
Vigeant possède bien d'autres ouvrages sur l'escrime, et, parmi eux, un opuscule très rare du prince Pierre Bonaparte et quelques pages écrites par le général Campenon, le ministre actuel de la guerre.
Après nr avoir montré tous les livres qui ont parlé des combats singuliers, du maniement de l'épée, de la rapière et de la dague, mon aimable collectionneur ajouta avec mélancolie, comme le Democède des Caractères, de La Bruyère.
— Il m'en manque un! Je n'ai jamais pu le trouver : l'Essai sur ïescrime, par Moreau, maître d'armes et capitaine retraité, Nantes 1815 ; Gomard en parle. Voilà tout ce que j'en sais. En votre qualité de Nan-
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tais, vous connaissez probablement ce rarissime volume.
— Mon cher maître, lui dis-je. ce livre est en effet introuvable aujourd'hui, mais je puis vous donner quelques renseignements sur l'auteur et sur son digne fils,' qui ont professé les armes avec grand succès pendant près de soixante ans. à Nantes.
— Vous m'intéressez vivement.
— Voici le peu que je sais, car j'étais bien jeune lorsque William Moreau, le rival des Lozès, des Bertrand et des Gordelois, m'apprit à me mettre en garde et à faire des appels du pied droit.
Joseph Moreau était né à la Rochelle en 1772. Son père, Moreau de Moriani, avait habité Saint-Domingue. Joseph servait, en 1793, dans le 2e bataillon de la 86e demi-brigade de la Charente-Inférieure, lorsque, sur la route de Talmont à Avrilley. il reçut une blessure à la main gauche et on dut l'amputer du médius. Il quitta le service et vint à Nantes. Il avait fait souvent des armes avec Saint-George, qui le tenait pour un tireur exceptionnel. Jusqu'en 1848, il donna des leçons et fit de nombreux élèves à sa salle d'armes, située près du cours Henri IV. A cette époque, il eut la malencontreuse idée de se couper un cor au pied avec un rasoir et mourut en deux jours du tétanos, laissant le souvenir d'un maître de premier ordre, aussi fort que Chaiiemagne, Camp oint ou Codrozy.
Son fils William lui succéda. Jusqu'en 1869, il donna des leçons, d'abord rue de Gorges, puis ensuite
rue du Chapeau-Rouge. Sa réputation était excellente, son cœur d'or, son bras de fer. Pas un Nantais aimant l'escrime qui n'ait gardé de lui un excellent souvenir. Tenez, puisque vous aimez les anecdotes sur l'escrime, voulez-vous que je vous en raconte une que je tiens de mon ami Charles Mellinet, qui a reçu des leçons des deux Moreau et qui possède aussi de précieux livres sur l'escrime. 11 s'agit d'un duel de William. Je le crois inédit.
— Vous savez que je suis passionné pour tout ce qui touche à l'escrime, je vous écoute.
— : William Moreau, de passage à Bordeaux, avait donné un assaut avec les maîtres d'armes de la ville.
Rentré à son hôtel, il faisait ses préparatifs de départ lorsque survint M. X**% duelliste célèbre, mais inconnu de Moreau.
— Je suis désespéré, dit M. X*** à Moreau, de n'avoir pas été prévenu de votre assaut, car j'ai le plus vit désir de tirer avec vous.
— Je le regrette infiniment, monsieur, répondit Moreau, mais n'ayant pas l'honneur de vous connaître, il m'eût été, vous l'avouerez, bien impossible de vous prévenir.
A ces paroles polies, M. X*'* continua la conversation sur un léger ton de persiflage, en insistant plus qu'il ne le devait sur le regret qu'il éprouvait de n'avoir pas été prévenu, et en laissant comprendre que Moreau l'avait fait avec intention et redoutait pour sa réputation de tirer avec lui.
Devant ces insinuations réitérées. Moreau perdit patience, quitta son ton plein d'urbanité et dit sèchement à son interlocuteur :
— Décidément c'est une affaire que vous cherchez. — Je suis à votre disposition.
M. X*** accepta immédiatement la rencontre.
Des témoins furent constitués, un duel à l'épée eut lieu dès le lendemain matin sur les bords de la Garonne.
Après quelques passes,, Moreau attaqua son adversaire à fond, mais en se fendant, son pied glissa. Son adversaire, comme si la chose était prévue, en profita pour lui donner un petit coup u"épée dans la main gauche. Moreau était gaucher.
Nouvelles attaques de Moreau, suivies d'une deuxième et d'une troisième glissade et de coups d epée reçus dans la main gauche.
Puis, suivant ce qui était convenu, après dix minutes de combat, il y eut une suspension d'armes pour laisser les adversaires se reposer, car une blessure sérieuse devait mettre seule fin au combat.
Pendant ce repos Moreau se rendit au bord du fleuve pour se laver la main couverte de sang, et il se disait : « Évidemment mon adversaire a choisi avec intention ce terrain. Il le connaissait d'avance. Son but est de nvengourdir le bras avec les piqûres qu'il m'a faites, car il se donne bien de garde de m'attaquer franchement. Lorsqu'il verra mon bras s'alourdir, il en profitera certainement pour me donner un coup d'épée en pleine poitrine. »
Le combat ayant recommencé, Moreau cette fois se tint sur la défensive, et, de son pied droit sondant le terrain, changea peu à peu de position. Tout à coup il sentit sous ses pieds le sol devenir ferme et résonnant. Alors profitant d'une absence d'épée de son adversaire, il partit à fond et lui fit une dangereuse blessure.
Aussi le soir de cette rencontre, comme M. X*** était un duelliste redouté, les jeunes gens de Bordeaux firent une ovation à l'heureux vainqueur.
Ce n'est pas raconté comme vos duels de maîtres d'armes, mon cher maître, mais voilà ce que je sais de William Moreau.
— Je regrette de n'avoir pas connu ce duel plus tôt. Il eût figuré dans mon livre, me répondit Yigeant.
Là-dessus nous nous quittâmes en nous serrant la main.
Quelques instants après je descendais la rue de Rennes, enveloppé dans mes pensées et songeant à tous ces grands escrimeurs disparus.
Indifférent à tous ceux qui me coudoyaient, je n'entendais ni le bêlement plaintif de la corne des tramways, ni le roulement des lourds omnibus à trois chevaux se dirigeant vers le boulevard Saint-Germain.
Ne regardant pas devant moi, j'allais d'un souvenir à un autre. Tout ce que je venais de voir et d'apprendre me revenait à la mémoire.
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Chacun de ces maîtres drapé dans un suaire m'apparut sortant, l'un après l'autre de sa tombe, un livre d'une main, une épée de l'autre, prêt à professer sa méthode.
Puis il me sembla que ce chœur aérien se préparait à un assaut infernal, et peu à peu je les vis aux prises les uns avec les autres. Sous leur linceul ils avaient tous conservé le costume de leurs portraits : les uns revêtus du pourpoint et du haut de chausse, les autres nus comme des athlètes des Jeux olympiques. Ceux-ci portaient la veste d'armes et ceux-là le tricorne. Un casque comme coiffure pour les anciens, un masque à treillis pour les modernes.
Vigeant, un fleuret sous le bras, dans l'attitude de Y Arlequin, le chef-d'œuvre du sculpteur de Saint- Marceau, examinait curieusement les diverses phases du combat et retenait pour ses livres l'enseignement qu'il avait sous les yeux.
Le Perche ferraillait avec le vieux Pons qui criait à chaque instant : A moi! Passé!
Saint-Didier s'escrimait à son tour, éclairant avec une lanterne la figure martiale de Lafaugère cherchant à pénétrer le sentiment du fer de son partenaire.
Girard Thibaut bondissait avec impétuosité autour de Gomard calme et dédaigneux, opposant à la fougue de son adversaire un jeu serré et méthodique.
Capo Ferrus, l'air fatal, la dague d'une main et l'épée de l'autre, luttait avec Liancourt gracieux, sou-
riant et aimable dans la tenue enrubannée d'un danseur de menuet. Près de lui Philibert encourageait son confrère du geste et de la voix.
Pacheco de Narvaez, une longue rapière au bout du bras, avançait et reculait par soubresauts à chaque attaque foudroyante de Grisier, tandis qu'Alexandre Dumas, à leurs côtés, applaudissait des deux mains.
Couvert par sa garde en porte de fer, Marozzo, semblable à la statue de la Résistance, portait à Bertrand un coup formidable de tête par une passe en avant.
Bertrand lui, l'œil dur et menaçant, un léger fleuret dans la main, écartait la terrible et lourde pointe déjà à deux doigts de sa gorge et ripostait de pied ferme en plein corps, malgré la retraite de son adversaire.
La figure de l'Italien exprimait autant d'étonnement que d'épouvante, il ne pouvait comprendre par quel miracle d'adresse et de rapidité il avait pu être atteint dans sa retraite.
Le meilleur progrès accompli par l'escrime au xvne siècle, lui était inconnu — la riposte de tac.
Cette mêlée était merveilleuse, les uns par la force, les autres par l'adresse, tous par le talent, accomplissaient des prodiges de valeur. Du cliquetis des épées jaillissaient des étincelles qui m'éblouissaient parfois comme des éclairs.
Je regardais alors Vigeant. Il ne pouvait détacher ses yeux de ce tournoi gigantesque. A un certain
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moment il étendit le bras pour arrêter les combattants et fit signe qu'il voulait parler...
— Batignolles, Clichy, Odéon! entendis-je tout à coup, et le rêve s'évanouit. Car c'était un rêve que, tout éveillé, je venais de faire en marchant.
Combien de temps avais-je été ainsi absorbé! Je ne le sais. Mais j'étais sur le boulevard Saint-Germain et il n'y avait plus devant moi que le bureau des omnibus, quelques voyageurs impatients et le contrôleur appelant les numéros de sa voix monotone.
— C'est égal, dis-je en présentant mon ticket, je ne regrette pas ma journée chez Vigeant.
Voyons ! n'êtes-vous pas de mon avis?