UNE
L'Allemand prononce : pfeifle
Le Hollandais : piip.
Le Danois : pibe.
L'Italien : pipa.
Et le Français né malin dit : Célextine.
Certainement, chers lecteurs, on collectionne les pipes, comme autre chose et cela depuis longtemps. Vous ne vous en doutiez pas; ce sont les gens les plus sérieux qui s'en chargent.
Voulez-vous en avoir de nombreux exemples puisés dans l'histoire — et ailleurs, dans mes souvenirs, surtout dans Larousse?
En dressant son inventaire, après sa mort, on trouva chez le duc de Richelieu, le premier ministre de Louis XVIII, une suite étourdissante de pipes splendides. Ce fait, consigné dans les mémoires du temps, est assez bizarre pour un hommequiprisait seulement.
L'ancien duc de Deux-Ponts, à Carlsberg, possédait une collection de pipes estimée plus de cent mille florins. Certains jours, assez rares, il donnait aux étrangers des cartes pour la visiter en détail.
Le général Yandamme, l'un des héros de l'armée de Sambre-et-Meuse, lorsqu'il mourut en 1830, laissapour toute fortune soixante mille francs de pipes réalisés en vente publique, — le reste s'en était allé en fumée.
Théophile Gautier raconte dans son Voyage à Constantinople, qu'un râtelier de pipes de cent cinquante mille francs n'est pas rare chez les hauts dignitaires et les riches particuliers de Stamboul.
Vous le voyez, malgré ses nombreux détracteurs,
Quoi qu'en dise Aristote et sa docte cabale, Le tabac est divin et n'a rien qui 1 égale.
Il possède des disciples fervents qui, dans leur enthousiasme, lui élèvent pieusement des temples ou, si vous le préférez, des musées artistiques.
Du reste, vous n'en douteriez pas, si, comme moi, vous étiez allés la semaine dernière boulevard Malesherbes, 63, chez le baron Oscar de Watteville, visiter une collection commencée depuis quarante ans bientôt et devenue considérable grâce à des relations étendues, à une profonde érudition, et, ce qui ne gâte rien, à une grande et persévérante patience.
Là, vous eussiez constaté une fois de plus avec l'écrivain, qu'il n'y a rien de nouveau sous le soleil, ce qui veut dire que l'origine de la pipe ne date pas, comme on le croit généralement, de la découverte de l'Amérique, mais qu'elle se perd dans la fumée des temps.
Il y a la pipe préhistorique ! Elle est au musée Campana. J'en doutais, mais il n'y a pas à le nier. M. de Watteville en possède un surmoulage. Je l'ai vue; son galbe, des plus simples, n'a rien qui s'écarte beaucoup de la fabrication actuelle. On dirait d'un chapeau pointu comme en portent l'été les canotiers de Bougival. Évidemment, elle était en deux morceaux, ainsi que l'indique un trou préparé pour recevoir un tuyau dans le récipient.
Mais ce n'est pas là le seul spécimen connu. Il y en a d'autres. Dans le district de Delemont du Jura Bernois, on a découvert de nombreuses pipes en fer recouvertes, comme les antiques, d'une patine lustrée. Figurez-vous l'une de ces pipes bretonnes sans lesquelles vous ne trouvez pas un seul paysan sur les côtes du Finistère et vous aurez aisément une idée de ces pipes étroites et penchées, au petit fourneau économique, emmanché d'un bout de gros tuyau. Provenant des habitations lacustres, elles ne sont pas rares en Suisse. A Neufchâtel, à Lausanne, à Genève, on en rencontre dans les Musées et les gardiens attirent sur elles -l'attention de tous les visiteurs.
En ce qui me concerne, je me souviens maintenant d'avoir vu en Normandie sur le chapiteau d'une église romane du douzième siècle, un homme coiffé du bonnet traditionnel, fumant tout guilleret sa bonne vieille bouffarde. J'avais cru, je l'avoue, à la mystification d'un sculpteur moderne. Je m'étais dit qu'un beau jour huche sur l'échafaudage, pour se
distraire de l'ennui du travail des réparations quotidiennes, il s'était amusé à cette fumisterie. Mais il paraît qu'il n'en est rien. Comme je citais le fait à M. de "Wateville, il me répondit que le fumeur était mentionné dans les ouvrages les plus sérieux des archéologues comme remontant à l'époque de la construction de l'église.
Sans nous arrêter plus longtemps adonner des preuves convaincantes de l'antiquité de la pipe, constatons, puisque cela paraît bien établi, le besoin pour l'humanité de serrer entre ses dents l'extrémité d'un long appendice et d'occuper le souffle de ses poumons à autre chose qu'à respirer. Évidemment Jean Nicot n'ayant pas encore, dans ces temps reculés, importé à la cour de France la terrible plante appelée, en 1560, V herbe du grand prieur, ce n'était pas elle que fumaient nos pères. Était-ce de la sauge, des feuilles de noyer ou du tilleul comme celles que votre serviteur a fumées, mélangées avec de l'anis, lorsqu'il était sur les bancs du collège? J'avoue que la tradition ne nous a rien fait connaître à ce sujet. L'historien César qui s'étend longuement sur les mœurs des Gaulois, reste muet sur ce chapitre-là.
Cette réunion de tous les instruments chers aux fumeurs pour se livrer à leur innocente passion, abonde en documents précieux pour l'ethnographie des peuples et M. de Watteville a eu bien raison de s'en occuper avec amour. Ce n'est pas un musée qu'on a devant soi, mais c'est l'histoire de la civilisation à
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travers les âges sur notre pauvre planète qui s*ofTre à vous, lorsqu'on est chez lui.
De tous les côtés où se portent les regards se trahit la passion du maître de la maison. Ce ne sont que trophées et longs cordons de pipes entassées. L'effet décoratif produit est le plus agréable qu'on puisse imaginer. Ici des panoplies arrangées avec art tapissent les murailles comme des soleils dont les tuyaux sont les rayons, là des lullés rouges de l'Orient, disposés avec art. forment une étoile à cinq branches : plus loin, arrangée à l'instar du Musée d'artillerie, une croix de Saint-André se compose de briquets de toute sorte: partout grimpent, comme des branches de lierre le long des espaliers, les pipes de toutes les nationalités.
Les compter ! tâche impossible ! autant vaudrait se charger de faire en un jour le dénombrement de la population de Paris.
Pipes longues ou courtes, rondes ou carrées, larges ou étroites, ayant la forme d'un œuf ou celle d'un entonnoir.
Les unes en bois, légères aux dents, défiant les chutes, incassables dans les poches, accessibles à toutes les bourses.
Les autres en terre, entourées de guirlandes, d'emblèmes, et représentant des types historiques ou des charges que n'aurait pas reniées Dantan. Très remarquable la tète de Thiers et très grotesque celle du dictateur Gambetta.
Celles-ci d'une seule pièce, celles-là de plusieurs morceaux, avec des bouts d'ambre, de corne ou d'ivoire.
Pipes lilliputiennes ! Pipes gargantuesques ! Pipes du huis clos et du farniente.
Doux charmes de ma solitude, Charmante pipe, ardent fourneau, Qui purges d'humeur mon cerveau Et mon esprit d'inquiétude.
Pipes populaires fabriquées en Belgique ! Pipes de l'étudiant du temps de Murger, portant
La culotte d'ébène et le turban d'ivoire.
Pipes en racines des Pyrénées, taillées au couteau et ressemblant à une pyramide allongée.
Pipes Kummer, comme y tenait Alphonse Karr, ou en écume de mer, comme vous le voudrez.
Roseaux creux où l'on fumait d'abord en Espagne les feuilles de tabac avec un mélange de myrrhe, d'aloès et de substances odoriférantes.
Brûle-gueule du grognard, qui a inspiré à Béranger sa chanson du vieux caporal :
J'ai ma pipe et vos embrassades, Venez me donner mon congé.
Pipes que les dandys arborèrent crânement, mais sans succès, sur le boulevard de Gand, en 1848, pour révolutionner la haute fashion.
Pipes orientales aux fourneaux en argile rougeàtre. ciselés et dorés, et tout leur assortiment de tuyaux avec lequel les Asiatiques voyagent en les rassemblant dans un fourreau, comme nous le faisons pour nos cannes et nos parapluies. Tuyaux de toutes sortes recouverts de velours multicolores ou d'étoffes de soie bariolée. Tuyaux en bois de cerisier lisse comme du satin grenat. Tibias de lièvres montés en argent. Os d'albatros garnis d'or. Tiges de jasmin sans callosité et d'une jolie teinte blonde.
En un mot. tout ce que les potiers, les peintres, les sculpteurs, les orfèvres ont pu inventer de soins, de prévenances, de bons procédés, de délicatesse exquise et d'attention scrupuleuse pour embellir et rendre plus commode, ô fumeurs, l'instrument de votre félicité, la pipe qui vous procure de si agréables satisfactions.
Il y en a partout, c'est une avalanche, un déluge, c'est l'éden des pipophiles, c'est un foyer de conspiration ouvert contre les membres de la tribu des tabacophobes. Vous en trouvez sur les tables, vous en voyez sur les dressoirs. Les cheminées en sont encombrées et tous les meubles en contiennent, sans compter celles que l'on ne voit pas et qui, vu leur fragilité, sont ramassées dans les tiroirs, comme les pipes en verre de Murano, si charmantes avec leurs ornements en émail bleu.
C'est l'hymne à la pipe chantée de tous côtés, c'est un poème plus complet que celui de Barthélémy, comme je l'ai dit en commençant, c'est enfin l'histoire
universelle racontée par la pipe — et pourquoi pas? Ne la retrouve-t-on pas mêlée sans cesse aux événements et aux chroniques de nos meilleurs écrivains?
Saint-Simon dans ses Mémoires parle de l'escapade des princesses à Marly. Le Dauphin, en rentrant chez lui, un soir, les trouva fumant des pipes qu'elles avaient envoyé chercher au corps de garde des Suisses.
Jean Bart, le héros légendaire des bureaux de tabac, qui l'exhibent en guise d'enseigne et le représentent sur leur carotte rouge à bord d'un vaisseau anglais, fumant tranquillement auprès d'un baril de poudre, Jean Bart allumait sa pipe dans l'antichambre du grand roi, à Versailles, au grand scandale des courtisans musqués de l'époque.
Pendant la guerre de Hollande les troupes étaient approvisionnées plus régulièrement de tabac que de vivres et bien souvent cette ration, remplaçant le pain, servait à engourdir les tiraillements de l'estomac.
Pour assurer son courage, le général Moreau demanda sa vieille pipe avant d'être amputé des deux jambes, et ne la quitta pas un instant pendant la cruelle opération.
Lassalle, qui mourut en héros à Wagram, à la tête de ses hussards, chargeait souvent la pipe à la bouche. C'était un fumeur intrépide. Il fit un jour des prodiges de valeur pour atteindre un feld-maréchal autrichien qui, la veille, pendant un armistice, n'avait pas voulu lui vendre une magnifique écume. Il le fit prisonnier et, dit le poète Barthélémy, il revint au camp.
En emportant la pipe et le propriétaire.
En récompense de ses hauts faits d'armes, Napoléon donna à Oudinot une pipe en écume enrichie de pierreries et représentant un mortier traîné sur un affût. Tenir de l'empereur ce souvenir lui plaisait mieux qu'une décoration ou un sabre d'honneur.
Les quatre sergents de la Rochelle voulant montrer que les approches de la mort n'altéraient pas leur sang-froid, attendirent en fumant leur pipe le moment de monter à Téchafaud.
Sous notre République, un ancien ministre de la justice n'est-il pas aussi célèbre par sa passion pour la pipe que par ses discours à la tribune?
D'autres citations abonderaient sous notre plume; mais nous nous en tiendrons pour le moment à ce vers :
Je préfère une once de tabac à un nonce du pape.
Voltaire.
Ancien directeur des lettres et des sciences au ministère de l'Instruction publique, commissaire du gouvernement aux Expositions de 1867 et 1878, le baron de AVatteville est un homme d'une grande courtoisie, à la parole enjouée et facile. Il a toujours pitié des profanes qui le visitent et il sait leur faire avec une bonne grâce charmante les honneurs de sa collection, sans qu'ils aient à découvrir ce qu'elle renferme
de plus intéressant au point de vue de l'art ou de la rareté.
Je ne dirai pas tout ce que j'ai vu chez lui, ce serait trop difficile et la mémoire la mieux exercée n'y suffirait pas, mais seulement ce que j'ai retenu de ma courte visite parmi les spécimens les plus curieux.
Voyons d'abord dans les époques éloignées les premières pipes à tabac connues. Celles -là viennent d'Amérique et datent d'avant la conquête du Mexique, le royaume dévasté par Fernand Cortès. On ne les rencontre plus que dans les tombeaux des Aztèques de Montezuma. Les Mexicains comprenaient les pipes à la façon des drageoirs du seizième siècle. Pour eux c'était un objet d'art sur lequel ils sculptaient des personnages fantastiques comme ceux qui grimacent sur les portails de nos cathédrales gothiques. M. de Watteville possède plusieurs de ces pipes incrustées de burgau et couvertes de bas-reliefs très fouillés. Elles sont toutes longues et plates. L'une des plus curieuses est celle qui représente la théogonie du pays. Les dieux se dévorent sans pitié au fur et à mesure qu'ils surgissent du ciseau de l'ouvrier. Ce précieux vestige d'une civilisation disparue a été l'objet d'une trouvaille. Il était la propriété d'un ébéniste ignorant qui le vendit trois francs comme bras de fauteuil.
Voici la pipe en hématite. Chez les Peaux Rouges le rite sacré contient l'obligation de fumer. Ce n'est pas comme chez nous une distraction, c'est un devoir religieux qu'il faut accomplir. Aroilez-vous la face,
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membres de la Société contre l'abus du tabac qui lirez peut-être ces lignes : selon les Indiens, il n'y pas de plus beau privilège accordé à l'homme, car ils tiennent pour rien celui que nous apprécions tant en Europe et qui consiste à boire sans soif, pour consacrer notre supériorité sur les animaux.
Pas de délibération sérieuse chez eux, sans avoir.au préalable fait apporter le calumet de la paix qu'ils fument, assis en cercle, avant l'ouverture de la discussion. Gela donne ainsi aux orateurs le temps de préparer leurs discours. Inutile d'insister, n'est-ce pas ? vous connaissez tous votre Fenimore Gooper.
M. de Watte ville, dont la mémoire est inépuisable, aime à conter des anecdotes en montrant sa collection ; il est surtout très ferré sur les mœurs exotiques. Je tiens de lui que dans le Far- West, sur la ligne du Transcontinental qui va de New-YorkàSan-Francisco, assez loin des mines d'or de cette cité, se trouve un gisement d'hématite. Ce minerai de fer est une substance très dure, possédant des propriétés particulières pour confectionner les calumets. C'est l'écume de mer des Peaux-Rouges. Pas de bonne pipe pour eux, si elle n'a pas été taillée dans un morceau d'hématite. Toujours en guerre par suite de leur humeur belliqueuse et de leurs incessantes rivalités, les Indiens ont neutralisé cette mine inépuisable de satisfactions pour tous. Chacun, seul et sans armes, peut y aller en tout temps et en pleine sécurité, chercher la précieuse matière. Jamais aucune tribu n'a songé à faire la
conquête de ce sol béni des fumeurs. La Caaba qui recouvre à la Mecque le tombeau de Mahomet n'est pas plus vénérée par les croyants du Prophète que, par les Peaux-Rouges, l'endroit où se rencontre l'hématite enviée.
Tout l'art délicat de la Renaissance se retrouve dans les pipes en buis sculptées pendant cette période. Celles de M. de Watteville, ciselées, dorées, enjolivées par la main des habiles ouvriers du moment, reproduisent des personnages en costumes élégants. Quelquesunes, avec leurs scènes animées et pittoresques, sont tout un poème de Ronsard. Rien de trop beau à cette époque pour recevoir et brûler Yherbe à la reine, la Médice'e, ainsi qu'elle fut baptisée tout d'abord à la cour de Catherine de Médicis.
Au contraire, sous Louis XIV la pipe se fait austère comme Mme de Maintenon sur le retour. Elle est en terre, toute simple, petite, le fourneau microscopique et le tuyau très gros. Qui ne la connaît? Elle est dans tous les tableaux de buveurs des peintres flamands. Greuze disait :
— Montrez-moi une pipe, je reconnaîtrai si elle appartient à une figure de Teniers.
Je n'ai pu m'empêcher de demander à M. de Watteville, au moment où il décrochait d'une panoplie l'un de ces spécimens et me le montrait, si ce n'était pas la pipe dans laquelle la grande Mademoiselle avait fumé,
Souillant sa lèvre rose à la pipe des Suisses.
— Le champ est libre aux suppositions. Cela n'a rien d'impossible, me répondit-il en riant.
L'histoire nous rapporte qu'on fumait déjà beaucoup sous le grand roi. La ferme des tabacs rapportait gros, près de deux millions. Aujourd'hui cependant nous avons quelque peu augmenté ce revenu. Malgré la contrebande il dépasse le chiffre fabuleux de 315'millions. Mais dans ce temps-là, ce plaisir était laissé aux mousquetaires et aux manants. Les grands seigneurs le dédaignaient. Comment voulez-vous du reste qu'un marquis du bel air imprégnât d'une odieuse odeur ses canons et ses manchettes. Il prisait. Aujourd'hui le cigare a changé tout cela. Tout homme qui ne fume pas est un homme incomplet.
La collection qui nous occupe renferme un souvenir de la guerre du Canada, une hache d'abordage en fer forgé, incrustée d'argent et sortant de la manufacture «l'armes de Versailles. Cette hache est creuse et peut servir de pipe. Le manche forme le tuyau et la pique contient le fourneau. C'est là un présent royal de Louis XV aux chefs indiens qui, avec Montcalm, Bougainville et le chevalier de Levis, avaient soutenu la cause française au Canada. Aussi porte-t-il la date de 1763, celle dutraité de paix où la Nouvelle -France fut cédée à l'Angleterre.
Je crois l'avoir dit, on fume de tout. La mode si capricieuse est actuellement au tabac. Rien ne dit que pèis tard un autre combustible ne lui prendra pas toute sa vogue. Je n'en veux pour exemple que cette pipe
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en ivoire faite dans la défense d'un mammouth fossile. Elle fut achetée par M. de Watteville à l'Exposition universelle dans la section russe. Cette pipe sert aux peuplades un peu sauvages du nord de la Sibérie, à fumer des champignons vénéneux. Terrible engin de plaisir pour ceux qui s'y adonnent. Quelques aspirations les grisent en un clin d'œil. Deux ou trois bouffées, de plus que la dose voulue, les feraient tomber foudroyés comme un bœuf piqué par une épingle trempée dans de l'acide prussique.
Il ne faut pas que j'oublie de mentionner la série des pipes du Nil blanc et du Nil bleu, provenant en grande partie de la collection formée par le célèbre égyptologue Jomard. A elle seule, elle vaudrait bien tout un chapitre. Chacune de ces Nubiennes a son caractère particulier. « Dis-moi quelle pipe tu fumes », peut-on dire à coup sûr dans la haute Egypte, aux habitants des bords du Nil, pour savoir l'endroit du fleuve où ils résident.
Rangées symétriquement comme des fusils dans un râtelier, les unes sont montées avec des bambous ou des roseaux, les autres avec des pattes d'aigle ou des cornes d'antilope; presqje toutes portent, à l'extrémité de leur tuyau, une grosse boule creuse destinée à contenir le foin mouillé que la fumée, pour se ^fraîchir, doit traverser avant d'arriver jusqu'aux lèvres. Dans ce pays torride où le soleil brûle quelquefois les cervelles comme un coup de pistolet, les réfrigérants, très appréciés, jouent un grand rôle. Pour les peupla-
UNE COLLECTION DE PIPES • loo
des primitives d'Assouan ou de l'île de Phylée, la pipe, à la fumée glacée, remplace le sorbet au marasquin de nos élégantes du Café Napolitain.
Dans la fabrication de ses pipes, chaque peuple a révélé ses soucis, ses habitudes et ses préoccupations particulières. Les pipes d'Orient résument les mœurs de ce pays.
Dans la Turquie d'Asie, l'ambre du bouquin, cette anche du fumeur, doit être laiteux, presque opaque ; on ne le veut à aucun prix translucide, car il ne permettrait pas ainsi de reconnaître immédiatement le poison dont quelques femmes esclaves dévorées de jalousie, se plaisent à le badigeonner au moment d'offrir le chibouque à leur seigneur et maître.
M. de Watteville possède quelques bouquins d'ambre qu'il a payés un prix fou. Les plus beaux relèvent de la joaillerie pour la valeur de la matière et du travail. Ils sont enrichis de grenats, de turquoises, de coraux ou de pierres précieuses. Dans le nombre on en rencontre un très simple, mais très rare, venant de l'Arabie Pétrée. Ce bouquin, que ne quittent guère les fumeurs du pays, formé par un mélange d'étain et d'une autre matière inconnue, mauvais conducteur de la chaleur, ne s'échauffe pas ; il reste toujours glacial sur les lèvres. Nos chimistes n'ont pas encore trouvé le secret de cet alliage.
A Brousse, pour fumer le blond latakié, tabac haché très fin en longues toulfes soyeuses, un inventeur a
su flatter l'indolence orientale en créant un lullé de poterie rouge, muni de deux petites roulettes. Sans avoir à faire aucun effort, sans interrompre son extase contemplative, on peut changer de place sa pipe et la promener d'un mouvement facile autour de soi, comme un chariot d'enfant. C'est le syharitisme du fumage. La mollesse asiatique apprécie fort tous ces raffinements qui ajoutent heaucoup de douceur à cette position horizontale que les Turcs affectionnent tant, couchés sur des divans encombrés de coussins.
Mais ces tuyaux, longs comme les trompettes des anges de Fra Angelico, ne sauraient convenir aux nomades de la Mésopotamie ; sans cesse en voyage sur le dos de leurs chameaux, il leur fallait quelque chose de moins encombrant, gardant sa couleur locale, ne tenant rien des mécréants. Ils ont créé (c'est à n'y pas croire si je ne l'avais tenu entre mes doigts) le brûle-gueule oriental, d'un seul bloc, en terre rougeâtre, à tuyau très court avec un embout imitant le bouquin d'ambre. — Ce n'est pas ce qu'il y a de moins curieux dans cette collection que je décris au hasard de mes souvenirs sans tenir compte des règles ordinaires dé la transition.
Les habitants du Caucase, ces fiers Tcherkesses, sont de robustes gaillards à la poitrine solide pouvant aspirer comme un soufflet de forge; aussi leur faut-il à eux des pipes à deux fourneaux : bis in idem. A l'encontre de la pipe circassienne, la pipe du Gabon, fumée sous Féquateui\ n'a qu'un foyer, en revanche
elle est pourvue de deux tuyaux en roseau, ce qui permet, en opérant alternativement, d'en laisser tonjours un se refroidir.
Quelle est cette pipe gigantesque'? Elle vient de rOyapock. Bourrée d'herbes elle se tient perpétuellement allumée, les vestales du pays se chargent sans doute de l'entretenir. Ces énormes vaisseaux, le soir, produisent l'effet de lampions allumés, ou de cheminées d'usine, le long du fleuve. Ils sont percés de nombreux trous pour que chacun puisse y emmancher son tuyau et fumer à sa guise. Ce sont les idées phalanstériennes de Cabet transportées dans un autre hémisphère. Si le père Enfantin était un fumeur, il n'aurait pas préconisé d'autre pipe que celle-là qui résume si bien, en somme, la théorie du communisme.
Un voyageur qui a traversé l'Afrique a rapporté du Congo à M. de Watteville un curieux appareil inventé pour priser par les sauvages de la côte. 11 se compose de deux roseaux très minces terminés par deux boules qu'ils introduisent dans les narines qu'elles bouchent alors hermétiquement. Il ne reste plus qu'à aspirer fortement le tabac râpé mis dans le creux de la main. Économie, bon marché et certitude de ne pas perdre ainsi un seul grain de la poudre sternutatoire. Pas si bêtes décidément, ces sauvages !
Dans les pays chauds la pipe à eau a généralement toutes les préférences des fumeurs. Rien de plus agréable du reste que cette fumée rafraîchie par l'eau qu'elle a traversée et dans laquelle toute son àcreté est
restée. Pour cela on se sert exclusivement du tabac de Tombeki rompu en petits morceaux et dont les senteurs enivrantes favorisent les poétiques rêveries.
Chez le baron de Watteville on rencontre les sortes les plus connues de cette pipe hydraulique : Ilouka en argent des bayadères de l'Inde, Kahalioun damasquiné des aimées de la Perse, Narghileh niellés et guillochés des sultanes favorites du Bosphore. Ces appareils, rangés en bataille sur une tablette, sont accompagnés de leur tuyau en maroquin rouge ou vert, s'enroulant comme des serpents en capricieuses arabesques pour permettre aux lèvres de filtrer, sans aucun déplacement du corps, la vapeur parfumée des feuilles odoriférantes.
Mais je reviens au tabac. On ne met pas dans les pipes que du Caporal, du Virginie, du Maryland, du Latakié. Tous les goûts sont dans la nature et le meilleur est celui qu'on a : Trahit sua quemque voluptas.
La Chine fume de l'opium.
L'Afrique, sur certains points, du chanvre.
La Perse, des feuilles de roses et des confitures sèches.
Le Japon, une composition opiacée.
Les Tcooukchis, chasseurs de fourrures de l'extrémité nord de la Sibérie, adorent la saveur acre de la sciure de bois imprégnée de jus de tabac.
M. de Watteville possède tout ce qu'il faut pour permettre instantanément, aux curieux qui le visitent, de se livrer, s'ils le désirent, à ces dégustations variées.
Ce sont, direz-vous, de véritables instruments de torture que vous vous garderiez bien, si vous étiez chez lui, de déplacer des murs où ils sont appendus avectout leur attirail. Pour vous, peut-être, mais pour les autres ce sont là, au contraire, des moyens d'oublier un instant, en se procurant une sorte d'ivresse légère qui caresse les nerfs; car partout en Orient et en Occident, fumer, qu'est-ce ? sinon obtenir une trêve à la tristesse, aux chagrins, aux préoccupations irritantes, aux pertes sensibles, par un étourdissement passager du cerveau.
II faut bien le reconnaître, la pipe fait vivre bien des gens. Le métier de culotteur de pipes est facile mais peu lucratif. En outre, la pipe est toujours l'amie de l'homme et le console souvent de la femme. « Je te laisse ma femme et ma pipe, a dit Gavarni. Prends bien garde à ma pipe ! »
Finissons cette longue nomenclature par les deux pipes d'honneur qui se dressent, en guise de candélabres, sur la cheminée du cabinet de travail. La première vient du Yemen, elle est d'un galbe élégant au foyer revêtu d'incrustations : la seconde appartenait à un derviche de Damas, elle est gigantesque, d'un travail exquis avec des nielles d'or et d'argent. Des tiges multipliées émergent de tous côtés, comme des tuyaux d"orgue, sur la noix de coco qui forme le récipient.
Je vous le dis, en vérité, collectionneurs mes frères, vous trouverez là toutes les pipes. Je crois que M. de Watteville ferait cent lieues pour en aller quérir une
nouvelle, si elle lui était signalée. Cependant il lui en manque une. Je la lui ai indiquée; il ne l'aura jamais. C'est celle du Thibet. Il lui faudrait pour cela transporter chez lui la montagne du pays. Quand les bergers veulent fumer, ils font en terre deux trous qui se rejoignent perpendiculairement, l'un reçoit le tabac, l'autre sert au fumeur à aspirer à même par le conduit qu'il a creusé. Le système est primitif, mais il ne coûte pas cher. Il ferait certainement chez nous l'affaire des Auvergnats qui, n'aimant pas les dépenses inutiles, fument si peu, par économie.
Après avoir reçu toutes ces explications, tourné et retourné pendant une heure dans cet arsenal de pipes, j'allais, en le remerciant, prendre congé de M. de Watteville quand j'eus l'idée de lui adresser quelques questions personnelles.
— Voulez-vous, lui dis-je, me permettre de vous' interwiever à la façon des reporters américains?
— Très volontiers, me répondit-il. Commencez, je suis à votre disposition.
— Pouvez-vous me dire, d'abord, ,à quelle époque vous avez eu l'idée de faire cette collection ?
— Je suis devenu collectionneur d'une singulière façon. Tout enfant, mon père, qui occupait de hautes fonctions au ministère de l'Intérieur, me conduisit un jour chez le prince Elim Metchersky, général russe
qui avait dans son fumoir un assortiment de pipes vous faisant des yeux doux de quelque côté qu'on se retournât. La décoration très variée de cet intérieur me frappa beaucoup et je résolus d'arranger plus tard le mien de cette façon. J'avais dix ans et je commençais bientôt mes achats. Vous pouvez juger de leur multiplicité.
— Quelle est, selon vous, la meilleure de toutes les pipes?
— Je ne vous répondrai pas en gascon, c'est celle qu'on aime le mieux. Selon moi, tous les tuyaux qui ne sont pas assez poreux pour absorber la nicotine, sont mauvais. La pipe en terre d'un seul morceau qui est, je le reconnais, fort bonne, se casse trop facilement . La pipe en terre rouge de Marseille avec un bout en merisier de Hongrie ou d'Arménie qu'il faut avoir soin de changer tous les huit jours, me paraît réunir toutes les conditions désirables.
— Avec autant de pipes et autant de tentations devant les yeux, sous les espèces les plus séduisantes, vous devez être un fumeur enragé ?
— Moi. me répondit tranquillement le baron, je fume la cigarette.
Un peu plus il m'aurait dit qu'il faisait partie de la Société contre l'abus du tabac.
J'espère que mes charmantes lectrices ne m'en voudront pas d'avoir traité si longuement un sujet qui les intéresse si peu.
LES
LES
Octobre 1883.
Ne riez pas! la timbromanie n'est pas seulement L'apanage du jeune collégien qui cache dans son pupitre son album de collectionneur, ses pinceaux et son papier gommé, à côté d'une douzaine de vers à soie ou de bouquins défendus. Née, il y a une trentaine d'années, pour servir d'amusement aux enfants et leur apprendre entre temps un tantinet de géographie, elle a bientôt passionné de très graves personnages, sans compter les jolies femmes à qui elle a littéralement tourné la tète.
Manie frivole, direz-vous. Non point; la timbromanie touche à l'art, à l'histoire, à la diplomatie et à beaucoup d'autres sciences très longues à énumérer. Elle produit des géographes précoces, car l'enfant, qu'elle intéresse, connaît les cinq parties du monde bien plus vite par son manuel de collectionneur que par la géographie de mon vieux professeur Louis Grégoire.
C'est aussi pour lui un cours d'histoire. Sur l'album bariolé, semé de petits carrés de papier offrant toutes les couleurs de l'arc-en-ciel, se déroule rapidement
comme un récit des événements qui remuèrent les peuples. C'est encore pour l'enfant un véritable apprentissage de ce drame émouvant de la vie humaine. Quel triste défilé que celui des effigies des rois éplié" mères ou des grands hommes d'un jour ! L'enfant n'apprend-il point aussi par les timbres-poste que telle émission a été lancée à la suite de tel fait historique ? A coup sûr, à la voir si souvent reproduite, il ne peut douter longtemps que la reine Victoria ne soit la souveraine de l'Angleterre et des possessions anglaises, car son image figure sur un nombre infini de timbres extrêmement variés. Enfin, en feuilletant l'album d'un collectionneur et en voyant le soin qui a présidé à l'exécution de toutes ces images, il est aisé pour tous de se rendre compte des tendances artistiques de tous les pays qui pavent la mappemonde.
Vous le reconnaissez déjà, n'est-ce pas, ami lecteur, la timbromanie mène à tout, comme l'étude du droit? Munissez-vous des ustensiles nécessaires d'abord et de patience ensuite. Achetez des albums, des ciseaux, une pince, du papier gommé, des pinceaux, une loupe. Et si vous voulez devenir aussi savant qu'Klisée Reclus et plus profond que Littré, croyez-moi, livrezvous à cette passion, aussi inoffensive, assurément, que celle de la pêche à la ligne.
N'est-il pas bien grand, le rôle de ces petits carrés de papier qui voyagent sur toutes les parties du monde, distribuant de tous côtés les nouvelles en messagers fidèles?
Collés sur les enveloppes au-dessus de l'adresse, ces timbres font parcourir des kilomètres et des myriamètres aux mots d'amour, aux notes diplomatiques ou aux nouvelles les plus douloureuses et les plus terribles.
De tout temps on a entretenu des correspondances. Voyons depuis quand fonctionne la très utile administration des postes.
Les plus érudits n'ont point de documents sur l'histoire des postes avant le déluge. La Bible nous apprend seulement que la première lettre de faire part fut apportée à Noé sous la forme d'un rameau et que le premier facteur se présenta sous l'aspect d'une jolie colombe blanche.
D'après Hérodote, le grand Cyrus, roi des Perses et des Mèdes, installa la première poste pour lui. Il se servait de courriers à pied et à cheval, après avoir obtenu d'eux le serment de ne remettre ses missives qu'à celui qui devait les recevoir. C'est là le procédé ordinaire; mais Cyrus le perfectionna. Il pria quelquefois le réceptionnaire de la lettre de décapiter le messager pour s'assurer de sa discrétion. C'était là, convenons-en, un terrible moyen d'obtenir, autrement que par le serment, le secret professionnel.
A Rome, l'empereur Auguste organisa des relais, mais aussi seulement pour son usage personnel.
t L'historien Suétone désigne l'empereur Auguste comme ayant rétabli les relais de chevaux, qui, par
conséquent, avaient déjà été institués sous la République.
« Ces relais ou marnions servaient exclusivement au chef de l'Etat et à ses agents. Ils étaient entretenus aux dépens du public, qui ne pouvait en faire usage que par une faveur toute spéciale. Gomme on le voit, ces institutions, entièrement gouvernementales, n'ont aucune analogie avec l'organisation du service des postes tel qu'il existe aujourd'hui. »
Ainsi s'exprime M. J.-B. Moëns, dans l'introduction de son livre les Timbres -poste illustrés.
L'historien byzantin Chalcondyle, qui vivait au xvc siècle, raconte que les courriers turcs dont les chevaux étaient fatigués, avaient le droit de démonter le premier cavalier venu et de prendre son cheval; le service de Sa Hautesse le padischah devait passer avant tout. Il affirme encore que l'odabàchi ou chef des pages du sultan était chargé d'élever et de nourrir des courriers auxquels on avait enlevé la rate pour les rendre plus agiles et plus dispos. Avis aux amateurs de sport pédestre qui songent à se mesurer avec l'IIomme-vapeur ou veulent battre à la course l'Homme-télégraphe.
En France, sous Ghaiiemagne, l'Université obtint le privilège de transporter à son profit les lettres des particuliers. Enfin, en 1464, le 19 juin, Louis XI publia redit suivant, qui establit chevaux courants sur les grands chemins du royaume.
INSTITUTION ET ESTABLISSEMENT QUE LE ROY LOUIS XI, NOSTRE SIRE , VEUT ET ORDONNE ESTRE FAIT DE CERTAINS COUREURS ET PORTEURS DE SES DÉPESCHES EN TOUS LES LIEUX DE SON ROYAUME. PAYS ET TERRES DE SON OBÉIS- SANCE, POUR LA COMMODITÉ DE SES AFFAIRES ET DILIGENCE DE SON SERVICE ET DE SES DITES AFFAIRES.
1. Ledit seigneur et roy ayant mis en délibération, avec les seigneurs de son conseil, qu'il est moult nécessaire et important à ses affaires et à son Estât de sçavoir diligemment nouvelles de tous costés et y faire, quand bon luy semblera, sçavoir des siennes : d'instituer et d'establir en toutes les villes, bourgs, bourgades et lieux que besoin sera jugé plus commodes, un nombre de chevaux courants de traitte en traitte, par le moyen dequel les commandements puissent être promptement exécutés, et qu'il puisse avoir nouvelles de ses voisins quand il voudra, veut et ordonne ce qui en suit :
2. Que sa volonté et plaisir est que dès à présent et doresnavant, il soit mis et establi spécialement sur les grands chemins de sondit royaume, de quatre en quatre lieues, personnes fiables et qui feront serment de bien et loyalement servir le roy pour tenir et entretenir quatre ou cinq chevaux de légère taille, bien enharnachés et propres à courir le galop durant le chemin de leur traitte. lequel nombre se pourra augmenter s'il est besoin.
3. Pour le bien et surentretenement de la présente institution et establissement et générale observation de tout ce qui en dépendra :
4. Le roy , notre seigneur, veut et ordonne qu'il y ait en ladite institution et establissement et générale observation, et pour en faire l'establissement, un office intitulé : conseiller grand-maistre des coureurs de France, qui se tiendra près sa personne après qu'il aura esté faire ledit establissement, et pour ce faire luy sera baillé bonne commission.
5. Et les autres personnes qui seront ainsi par luy establies de traitte en traitte seront appelées maistres tenant les chevaux courants pour le service du roy.
6. Lesdits maistres seront tenus et leur est enjoint de monter sans aucun délay ni retardement et conduire en personne, s'il leur est commandé, tous et chacun les courriers et personnes envoyées de la part dudit seigneur, ayant son passeport et attache du grand-maistre des coureurs de France, en payant le prix raisonnable qui sera dit cy-après.
7. Porteront aussi lesdits maistres coureurs toutes dépesches et lettres de Sa Majesté qui leur seront envoyées de sa part et des gouverneurs et lieutenants de ses provinces et autres officiers, pourvu qu'il y ait certificat et passeport dudit grand-maistre des coureurs de France pour les choses qui partiront de la cour et hors d'icelles desdits gouverneurs, lieutenants
et officiers, que c'est pour le service du roy, lequel certificat sera attaché audit paquet et envoyé avec un mandement au commis dudit grand-maistre des coureurs de France, qui sera par luy establi en chacune ville frontière de ce royaume et autres bonnes villes de passage que besoin sera; ledit mandement adressant audit maistre des coureurs pour porter sans retardement lesdits paquets ou monter ceux qui seront envoyez pour les affaires du roy.
8. Et afin qu'on puisse sçavoir s'il y aura eu retardement et d'où il sera procédé, ledit seigneur veut et ordonne que ledit grand-maistre des coureurs et sesdits commis cottent le jour et l'heure qu'ils auront délivré lesdits paquets au premier maistre coureur, et le premier au second et aussi semblablement par tous les autres maistres coureurs, à peine d'être privez de leurs charges et des gages, privilèges et exemptions qui leur sont donnés par la présente institution.
9. Auxquels maistres -coureurs est prohibé et deffendu de bailler aucuns chevaux à qui que ce soit et de quelque qualité qu'il puisse estre sans le mandement du roy et dudit grand-maistre des coureurs de France, à peine de la vie. D'autant que ledit seigneur ne veut et n'entend que la commodité dudit establissement ne soit pour autre que pour son service; considéré les inconvénients qui peuvent survenir à ses affaires si lesdits chevaux servent à toutes personnes indiffé.
rem ment sans son sçeu ou dudit grand-maistre des coureurs de France.
10. Et afin que notre Très Saint-Père le pape et princes estrangers, avec lesquels Sa Majesté a amitié et alliance, par le moyen desquels le passage de France est libre à leurs courriers et mesagers, n'ayent sujet de se plaindre du présent règlement, Sa Majesté entend leur conserver la liberté du passage, suivant et ainsi qu'il est porté par ses ordonnances, leur permettant, si bon leur semble, d'user de la commodité dudit establissemént, en payant raisonnablement et obéissant aux ordonnances contenues.
11. Mais pour éviter les fraudes que pourraient commettre les courriers et messagers allants et venants en ce royaume, lesquels, pour ne se vouloir manifester aux bureaux dudit grand-maistre des coureurs de France et à ses commis qui y résideront en chacune ville frontière de ce royaume, passeraient par chemins obliques et détournez pour oster la connoissance de leur voyage et entrée en cedit royaume, prenant pour ce faire autres chevaux et guides :
12. Sa Majesté veut et leur enjoint de passer par les grands chemins et villes frontières pour se manifester aux bureaux dudit grand-maistre des coureurs et prendre passeport et mandement tel qu'il sera dit, à peine de confiscation de corps et de biens.
13. Seront lesdits courriers et messagers visitez par lesdits commis dudit grand-maître des coureurs,
auquel ils seront tenus d'exhiber leurs lettres et argent pour connoistre s'il n'y a rien qui porte préjudice au service du roy et qui contrevienne à ses édits et ordonnances, dont ledit commis sera bien instruit pour y rendre son devoir et pour ce luy sera donné par ledit grand-maktre des coureurs de France plein et entier pouvoir de faire en vertu de celuy qui luy sera attribué par la présente institution et par les lettres de commission qui luy en seront expédiées.
14. Après avoir veu et visité par ledit commis les paquets desdits courriers et conneu qu'il n'y ait rien de contraire au service du roy. les cachetera d'un cachet qu'il aura des armes dudit grand maistie des coureurs et puis les rendra audit courrier avec passeport que Sa Majesté veut estre en la forme qui suit :
15. Maistres tenants les chevaux courants du roy depuis tel lieu jusqu'en tieu, montez et laissez passer le précédent courrier nommé tel, qui s'en va en tel lieu avec sa guide et malle, en laquelle sont le nombre de tant de paquets de lettres cachetées du cachet de nostre grand maistre des coureurs de France, lesquelles ont été par moi veues et n'y ay rien trouvé qui préjudice au roy notre sire, au moyen de quoy ne lui donnez aucun empeschement; ne portant autres choses prohibées et deffendues que telle somme pour faire son voyage, et sera signé dudit commis et non d'autres personnes.
la.
16. Lequel passeport demeurera es mains du dernier maistre coureur ou ledit courrier se sera arrêté pour iceluy estre apporté au bureau général dudit grand maistre des coureurs de France, et des passeports sera fait registre qui sera appelé registre des passeports.
17. Lesdits commis seront tenus et leur est enjoint aussitôt que lesdits courriers estrangers seront arrivez et qu'il aura sceu leurs noms, le sujet de leur voyage et la part où ils sont à faire courir un billet pour en donner advis à leur grand maistre des coureurs qui en advertira Sa Majesté, si ledit courrier n'allait en cour et prist un autre chemin que celuy où serait ledit seigneur, pour se manifester audit grand maistre des coureurs, pour le conduire au roy, soit qu'il fut envoyé vers luy ou non.
Et s'il trouve aucuns desdits courriers estrangers et autres entrants dans ce royaume et sortant d'iceluy par chemins obliques et faux passages détournez ou chargez de lettres ou autres choses préjudiciables au roy notre sire, lesdits commis les mettront es mains des gouverneurs ou leurs lieutenants en leur absence et les lettres ou paquets dont ils auront été trouvés saisis, seront envoyez par lesdits commis à leur grandmaître des coureurs qui les portera au roi pour sçavoir sur ce sa volonté et plaisir.
18. Et d'autant que la charge dudit conseiller, grand-maître des coureurs de France est moult d'im-
portanco et requiert avoir fidélité, soigneuse discrétion et sçavoir et qu'au moyen dudit office et de ladite charge les articles de l'institution et establissement dessus dit doivent être bien gardez, entretenus et observez et estant iceluy establissement moult utile au service et à l'intention du roy, requiert y avoir bien notables personnes pour le tenir.
19. Ledit seigneur veut et ordonne que nul ne puisse être pourvu dudit office sïl n'est reconnu fidèle, secret, diligent et moult addonné à recueillir de toutes contrées, régions, royaumes, terres et seigneuries, les choses qui luy pourraient contribuer et pour luy apporter les nouvelles et paquets qui lui adviennent par ambassade, lettres et autrement qui touchent en particulier et en général l'estat des affaires du roy et du royaume et faire de toutes choses requises et nécessaires vrays mémoires et escritures pour le tout par lui et non autres estre rapportées à Sa Majesté.
20. Veut et ordonne que celui qui sera pourvu de ladite charge soit compris de ses conseillers et autres officiers ordinaires, compté et enrollé en Testât de son hostel tout ainsi que l'un de ses conseillers et maistres d'hostel ordinaires à se trouver partout où le roy sera, sçavoir et entendre au roy ce qui pourra toucher les affaires dudit seigneur et l'en advertir et servir de ce qui sera nécessaire et touchera ledit estât.
21 Veut et ordonne que ledit grand-maistredes cou-
reurs de France ait l'entière disposition de mettre et establir partout où besoin sera, lesdits maistres coureurs, les déposséder si leur devoir ne font et pourvoir en leur place tel que bon luy semblera, même advenant vacation par mort, résignation ou autrement de leurs charges, lui a donné pouvoir d'y pourvoir et instituer d'autres en leurs places et en délivrer lettres, les faisant faire serment de fidélité et leur en donner actes sur lesdites lettres.
22. Veut et ordonne que ledit conseiller grand maistre des coureurs de France -pour l'entretenement de son estât après avoir fait serment au roy, es mains de son chancelier, de bien et loyaument servir, ait pour gages ordinaires la somme de huit cents livres parisis, lesquels seront pris sur les plus clairs deniers et revenus duclit seigneur, outre et par-dessus les droits et émoluments ordinaires qu'il prendra comme officier domestique ordinaire de l'hostel et maison dudit seigneur qui par autres lettres luy seront ordonnez et payez.
23. Et outre, il aura pension de mille livres par aulres lettres dudit seigneur pour son dit office qui luy sera assigné et ordonné chaque année.
24. Veut et ordonne que tous maistres coureurs qui seront par ledit grand -maistre establis, ayent aussi pour leur entretenement en leurs estats pour gages ordinaires, chacun cinquante livres tournois, et chacun des commis qu'il aura près sa personne et autres
lieux que besoin sera, chacun cent livres pour leur entretenement et veut que les uns et les autres pendant qu'ils serviront jouissent des mêmes exemptions et privilèges que les officiers domestiques et commensaux de sa maison.
25. Et à ce que les maistres coureurs ayent moyen d'entretenir et nourrir leurs personnes et leurs chevaux et qu'ils puissent commodément servir le roy :
26. Il veut et ordonne que tous ceux qui seront envoyez de sa part ou autrement avec son passeport et attache du grand-maistre des coureurs de France ou de ses commis payent pour chaque cheval qu'ils auront besoin de mener, y compris celui de la guide qui les conduira la somme de dix sols pour chacune course de cheval durant quatre lieues fois et excepté ledit grand-maître des coureurs qu'ils seront tenus de monter, sans rien prendre de luy ni de ses gens qu'il mènera pour son service allant faire ses chevauchées et son establissement et pour les affaires de Sa Majesté; ensemble ne prendront rien de ses commis qui voudront courir pour les affaires pressées du roy au moins trois ou quatre fois l'an.
27. Et quant aux paquets envoyez par ledit seigneur ou qui luy seront adressés, lesdits maîtres coureurs seront tenus de les porter en personne,, sans aucun delay de l'un à l'autre avec la cotte cy-mentionnée, sans en prétendre aucun payement ; ainsi se contenteront des droits et gages qui leur sont attribuez.
28. Veut et ordonne les susdits articles et institution dudit grand office conseiller grand-maistre des coureurs de France et autres choses des susdites, soient à toujours observez et gardez sans enfraindre.
Fait et donné à Luxies, près de Douions, ce dixneuvième jour de juin, mil quatre cent soixante et quatre,