LOUIS
En l'année 1556, le comte de Taxis fonda un établissement de poste dont le service se fit entre Bruxelles et Vienne. Cette création nouvelle obtint un grand succès sous Charles-Quint, qui fonda une poste permanente allant des Pays-Bas en Italie; et en 1681, Charles II, puis, en 1686, l'empereur Léopold élevèrent à la dignité de prince le comte Alexandre de Taxis.
Cet office de Tour et Taxis a traversé les révolutions. Chassée de Belgique, sous la république et l'empire, cette administration féodale reparaît sur la rive gauche dn Rhin, en 1814, rétablie par les alliés.
En 1623, le gazetier rimailleur Loret annonçait à Mlle de Longueville la création d'
Un certain établissement
(Mais c'est pour Paris seulement),
De boites nombreuses et drues
Aux petites et grandes rues,
Ou par soi-même ou son laquais.
On pourra porter des paquets,
Et dedans à tonte heure mettre Avis, billets, missive ou lettre, Que des gens, — commis pour cela — Iront chercher et prendre là...
Et si l'on veut savoir combien Coûtera le prix d'une lettre (Chose qu'il ne faut pas omettre) Afin que nul ne soit trompé, Ce ne sera qu'un sou tapé.
La rime est assez riche et les vers honteusement plats. Au contraire, l'avis au public qui crée cette poste est composé avec une naïveté charmante. Il prévoyait tout avec une paternelle bonhomie et apportait une grave et importante innovation. Le voici tel qu'il fut imprimé primitivement :
INSTRUCTION POUR CEUX QUI VOUDRONT ESCRIRE D'UN QUAR- TIER DE PARIS EN UN AUTRE, ET AVOIR RESPONCE PROMP- TEMENT DEUX ET TROIS FOIS LE JOUR SANS Y ENVOYER PERSONNE, PAR LE MOYEN DE l'eSTABLISSEMENT QUE SA MAJESTÉ A PERMIS ESTRE FAICT PAR SES LETTRES, VÉRI- FIÉES AU PARLEMENT, POUR LA COMMODITÉ DU PUBLIC ET EXPÉDITION DES AFFAIRES.
« On faict a sçavoir à tous ceux qui voudront escrire d'un quartier de Paris en un autre, que leurs lettres, billots, ou mémoires seront fidellement portés et diligemment rendus à leur adresse, et qu'ils en auront promptement responce, pourveu que lorsqu'ils escrir.ont ils mettent avec leurs lettres un billet qui portera port
paye, parce que l'on ne prendra point d'argent, lequel billet sera attaché à ladite lettre ou mis autour de la lettre, ou passé dans la lettre, ou en telle autre manière qu'ils trouveront à propos, de telle sorte néanmoins que le Commis le puisse voir et Poster aysément.
« Chacun estant adverty que nulle lettre n'yresponce ne sera portée qu'il n'y aye avec icelle un billet de port payé, dont la datte sera remplie du jour et du mois qu'il sera envoyé, à quoy il ne faudra manquer si l'on veut que la lettre soit portée.
« Le Commis Général qui sera au Palais vendra de ces billets de port payé à ceux qui en voudront avoir pour le prix d'un sol marqué et non plus, à peine de concussion, et chacun est adverty d'en achepter pour sa nécessité le nombre qu'il luy plaira, afin que lors que l'on voudra écrire l'on ne manque pas pour si peu de chose à faire ses affaires. Et en cet endroit, les Soliciteurs sont advertis de doner quelque nombre de ces billets à leurs Procureurs et Clercs afin qu'ils les puissent informer à tous momens de Testât de leurs affaires, et les pères à leurs enfans qui sont au Collège et en Religion pour sçavoir de leurs nouvelles; Et les Bourgeois à leurs Artisans, les Tourières des Religions, les Portiers des Collèges et Communautés, et les Geolliers des Prisons feront aussi provision de ces billets.
« La première raison de ces billets de port payé est, que puisque le principal subjet de cet esta-
blissement est pour avoir prompte responce, cela ne se pouroit pas si les Commis qui porteront lesditcs lettres clans les maisons estoient obligés d'attendre par tout le pavement du port d'icelles.
« La seconde raison vient de ce que comme Ton écrit d'ordinaire plustost pour ses affaires que pour les affaires d'autruy, il est plus juste que celuy qui escrit paye le port que celuy auquel ladite Lettre est adressée. Et mesme s'il veut responce, il peut en ce cas envcloper dans sa lettre un autre billet de port payé afin que celuy qui le sert le face plus librement quand il verra qu'il ne lui coustera rien.
« La troisiesme raison est, parce que plusieurs voudront escrire à des personnes ausquelles par considération ils ne voudront pas faire payer le port, comme lors que les Soliciteurs escriverit à leurs Advocats ou Procureurs et les bourgeois à leurs Artisans pour sçavoir des nouvelles de leurs besognes, etc. Et qu'ainsi il seroit toujours nécessaire qu'il y eust des lettres ou on mist port payé, il est sans doubte que l'on ne porteroit pas si asseurement celles l'a que les autres sur lesquelles il y auroit port deub, d'où s'ensuiroit la ruine dudit establissement qui est fait pour la cômodité publicque, ce qui n'arivera pas lors qu'elles seront toutes d'une mesme sorte, et ou on aura non seulement mesme interest, mais encores plus de facilité de les porter.
« Pour la facilité de faire tenir ses lettres et pour en avoir responce deux et trois fois par jour d'un bout
de Paris à l'autre sans y envoyer exprès : Le Roy par ses Lettres, a permis pour cet effect de mettre en chaque quartier plusieurs Boettes, lesquelles sont placées de sorte qu'il ny a point de maison qui ne soit très proche de quelqu'une de ses Boettes, et ou on ne puisse en un instant sans se destourner y faire porter ses lettres.
« Il y a aussi plusieurs Commis desquels chacun vuidra les Boettes de son quartier trois fois le jour, à six heures du matin, à onze, et à trois et les portera au Bureau qui est dans la Cour du Palais.
* Et aumcsme temps on luy donnera tout ce qui sera pour les maisons de son quartier, où il portera lesdites letlres depuis 7. heures iusques à 40, et depuis mydy jusques à 3, et depuis 4. heures du soir jusques à ce qu'elles soient toutes rendues, ce qu'il fera facillement et promptement n'ayant qu'à les laisser dans les maisons sans attendre le payement port desdites lettres.
« Les lettres n'y les responces ne seront point prises dans les maisons mais dans les Boettes seulement.
« Ces lettres seront cachetées ou non, comme il plaira à ceux qui escriront.
« Ce qui est à observer lors que l'on escrira est de mettre au dessus de la lettre, billet ou mémoire « A Monsieur rue
« El lors la lettre sera portée chez luy.
« Et comme l'on escrira souvent à des personnes qui se trouveront plus tost au Palais que chez eux, en ce
cas, si l'on veut, l'on mettra au dessus de la lettre pour plus prompte expédition à Monsieur au
Palais, ou en la rue et si la lettre n'est prise
au Palais, elle sera portée après l'heure du Palais passée, à la maison.
« Ce qui est encores à observer, est que tous ceux qui yront au Palais, auront soin en entrant ou sortant de passer au Bureau ou d'y envoyer, sçauoir s'il n'y point de lettre pour eux.
« Il y a des Boettes dans le Palais affin que comme on voudra escrire quelque billet, ou y faire responce qui soit portée promptement, cela se puisse facilement.
« L'une de ses Boettes est dans la grande Salle, et les autres dans la Coup pour la commodité de ceux qui ne vont dans la Salle.
« Ne se servira et n'escrira par celte voye qui ne voudra, mais ceux qui n'ont point de valets, ceux qui en ont de malades, ceux qui en ont besoin à la maison, ceux à qui, on veut espargner de la peine, ceux qui en ont et qui ne sçavent pas les rues, n'y les logis, ceux qui en ont de paresseux, ou qui ayment à se promener, et qui disent après qu'ils n'ont rien trouvé, ceux qui en ont qui vont voir leurs parens, et gens de leurs pays au lieu de faire ce qui leur est commandé, trouveront une grande commodité et facilité par cette voye.
« Le marchand qui ne peut quitter sa Boutique qu'il ne perde quelque occasion de vendre.
i8i COLLECTIONS ET COLLECTIONNEURS
« L'artisan qui ne peut laisser son travail, et à qui le temps est si cher et qui est obligé souvent d'envoyer advertir celuy qui luy a commandé de la besogne, qu'il luy manque encore quelque chose, Gomme les Tailleurs de l'estoffe, de la soye, et les aures de mesme.
« Ceux qui sont atachez au service de quelqu'un comme sont tous les domestiques qui n'ont pas la liberté de sortir.
« Ceux qui sont incommodez de leur santé, ou de leurs créanciers.
« Ceux qui sont enfermez dans des prisons, dans des Religions et dans des Collèges, qui n'ont point de valets.
« Les Soliciteurs qui ont affaire à tant de monde, et qui outre leur Juges ont besoin du Procureur, de l'Advocat, du Clerc, et Secrétaire et autres.
« Les Gens de Cour qui courent toujours et qui ne font pas bien souvent la moitié de ce qu'ils voudroient faire.
« Enfin les gens de peine et de plaisir, les diligens et les paresseux, les escoliers et les Pères, les sains et les malades, les gens de Cloistre et du monde, les Maistres et les valets, les riches et les pauvres : Et en un mot presque tous les hommes et toutes les femmes, auront besoin et se serviront très volontiers de cette commodité.
« Pour les Faux-bourgs S. Iacques, S. Marcel, S. Victor, S. Antoine, S. Martin, et S. Denis, il y aura une
maison à la porte desd. Faux-bourgs ou toutes les lettres ou responces qui seront pour ceux qui logent ausdits Faux-bourgs seront mises : Et ou les particuliers les envoiront quérir si bon leur semble, et ne seront portées lesdites lettres dans les maisons desdits Faux-bourgs, si ce n'est aux Religions et Communautez; l'esgard des Faux-bourgs S. Germain, et Faux-bourgs S. Michel, les lettres seront portées dans les maisons de ceux qui y demeureront.
f S'il y a faute par les Commis de porter toutes les lettres, on en advertira le Bourgeois qui sera nommé en chaque quartier. Et lors on fera raison et satisfaction .
« Les Commis commenceront à aller et à porter ses lettres le Aoust 1653, on donne ce temps là,
afin que chacun aye loisir d'achepter des billets.
« Ceux qui demeurent ou qui vont pour quelque temps à leurs Maisons de Campagne proche de Paris, et aux environs, Comme S. Denis, S. Cloud, et autres lieux, auront soin de porter avec-eux de ces billets de port payé, afin que lorsqu'ils voudront escrire à Paris, ils puissent donner à qui que ce soit venant à Paris, leurs lettres avec un desdits billets, qui les mettant dans la première Boette qu'il rencontrera, elles seront rendues à leur adresse. »
Ce billet de port payé, voilà le premier timbreposte. Mais c'est le rara avis. Quels sont les collectionneurs qui pourraient l'exhiber avec un légitime
orgueil? Seul peut-être, M. Feuillet de Gonches possède la place d'un de ces billets qui entourait une lettre de Pelisson à Mlle de Scudéry.
Savez-vous à qui revient l'honneur de l'inv ni ion des timbres-poste? Ne cherchez pas, c'est à l'Angleterre, s'il faut en croire la gracieuse légende que voici :
En 1837, dans un district du nord de l'Angleterre, un voyageur s'était arrêté clans une auberge d'assez triste apparence. Il se reposait tranquillement quand un facteur apporta une lettre pour l'hôtesse qui n'était autre qu'une jeune fille blonde et charmante. Celle-ci prit la lettre, regarda l'enveloppe un instant et demanda le prix du port.
— Deux schellings, dit le facteur.
— Ah! fit la jeune fille, c'est trop cher , je ne puis donner pareille somme.
— Soit, répondit le facteur, je remporte la* lettre. Ému par cette scène, le voyageur offrit de payer
les deux schellings. La jeune fille ne voulait pas, et le facteur était déjà parti quand il le rappela pour acquitter le port. Puis, très intrigué, il questionna l'hôtesse sur les motifs de sa résistance, et lui arracha cet aveu :
Cette lettre venait de son frère, mais, trop pauvres pour payer la taxe, le frère et la sœur correspon-
daient au moyen de signes convenus tracés sur l'enveloppe.
Le voyageur, qui était sir Rowiand-IIill, membre de la Chambre des Communes, quitta l'auberge tout préoccupé de son aventure.
Après une lutte assez longue, la Chambre des Communes acceptait l'affranchissement de 1 penny (2 sous) par lettre, et sir Rowiand-Hill était officiellement chargé de diriger l'émission des premiers timbres-poste.
Autre anecdote citée par un de mes amis.
Un vieux marchand polonais, — ce que dans le quartier du Marais on appelle un Polak — se présentait régulièrement tous 1ljs dimanches matins à la poste restante à Paris, et là, avec un empressement bien naturel de la part de celui qui attend des nouvelles du pays, il demandait s'il n'y avait pas pour lui une lettre de Cracovie.
Il s'en trouvait toujours une, mais toujours sans affranchissement; en la lui présentant, l'employé réclamait un port dû assez considérable. Avec une ponctualité sans pareille, le Polonais après avoir jeté un coup d'œil sur l'enveloppe de la lettre, la restituait, sans en prendre connaissance. Tant et si bien qu'à là fin remployé intrigué lui demanda pourquoi, alors qu'il semblait si désireux de recevoir des lettres, il les refusait sans exception :
- — Je puis vous l'expliquer d'autant plus librement, répondit le Polonais, que je suis sur mon départ. Les
lettres coûtent cher et voici ce que nous avons imaginé les miens et moi pour nous transmettre gratis de nos nouvelles.
Sur l'enveloppe où j'ai toujours le temps de jeter les yeux, ma femme écrit le mot : Monsieur, ma fille met mon prénom, mon fils mon nom : c'est mon gendre qui se charge de la poste restante et ma petite-fille qui écrit Paris. Comme cela j'ai sans bourse délier et en reconnaissant l'écriture des miens, des nouvelles de toute la famille.
Bientôt tous les pays du monde suivirent l'exemple de l'Angleterre. En 1849, parurent en France les premiers timbres, à l'effigie de la République. La Turquie, comme toujours, fut la dernière en Europe à se soumettre à cette innovation. La première émission ne date chez elle que de 1863.
Ce n'était pas tout que de créer le principe du timbre-poste. Après la théorie, la pratique. La fabrication présentait des difficultés qui furent bientôt surmontées. Au moyen de tours à guillocher, les graveurs obtinrent des dessins d'une ténuité extrême. Les timbres étaient déjà d'un bel aspect, c'était l'agréable. Il fallait songer à l'utile; or, il est dans la nature des peuples de n'être jamais satisfaits. Les voyageurs qui jadis ont roulé en diligence se plaignent maintenant de la lenteur du train rapide qui les emporte à toute vitesse.
De même, les Anglais oubliant déjà le progrès réalisé, criaient bien haut contre la difficulté qu'ils éprouvaient à coller et à séparer les timbres. Afin de les satisfaire, en 1851, sir Archer imagina de pointiller les feuilles pour pouvoir détacher rapidement chaque timbre, sans le secours des ciseaux. Nous n'en savons rien, mais nous sommes persuadés qu'il y a encore des mécontents.
On dit que les chiffres ont leur éloquence, je livre ceux-ci à vos méditations. La Monnaie de Paris, où étaient imprimés jadis les timbres-posle français, émettait alors une fois par an, à époque fixe, 12 millions de feuilles de 150 timbres, soit en chiffres ronds 1.800 millions de timbres de différents prix.
Et encore faut-il faire la part de la fraude, car il paraît qu'il y a des faux monnayeurs de timbres.
Un dernier mot à propos de la fabrication des timbres. Les différentes couleurs de ces petits carrés de papier, leur dessin d'une si grande finesse, fatiguent beaucoup la vue des ouvriers occupés au classement, aux maniements divers des timbres-poste. Beaucoup d'entre eux contractent des affections nerveuses, dont le résultat est d'amoindrir l'intensité et le bon fonctionnement de leur système optique.
Récemment, l'Administration des postes, ayant dressé la statistique des lettres qu'elle transporte,
constata avec stupéfaction que leur nombre était de beaucoup supérieur à celui des timbres-poste.
D'où pouvait venir cette différence ? M. Cochery s'émut. Il avait entendu parler de certaines communautés religieuses qui collectionnaient les timbres à outrance dans un but soi-disant charitable, tel que l'achat d'un lit dans un hôpital pour un vieillard indigent ou le rachat d'un petit Chinois destiné à périr dans le fleuve Jaune. Il fit ouvrir une enquête, mais de ce côté-là on ne découvrit rien que de très régulier. Tout au plus les communautés avaient-elles eu tort de propager cette fable qu'il suffisait d'un million de vieux timbres pour racheter un petit Chinois.
. En même temps, la police opérait une descente, suivie d'une saisie, chez deux marchands de timbresposte, d'origine italiennne, établis à Paris, mais là encore, on ne découvrit aucune fraude.
Enfin, à force de chercher, on apprit un jour qu'il existait, à Genève, une usine où se faisait le lavage des timbres. Or, voici ce qu'était cette usine : un étranger annonçait dans les journaux français des remèdes spéciaux; il vendait à diverses maisons de commerce, en rapport avec la France, les timbres qu'il recevait en échange de ses produits, y ajoutant ceux qui affranchissaient ses lettres et qu'il avait préalablement nettoyés. Et voilà tout ! Il n'y avait vraiment pas de quoi crier si fort !
M. Arthur Maury, le célèbre marchand de timbres
poste pour collections, auquel nous empruntons cette anecdote, s'exprime ainsi dans un petit placard intitulé : La vérité sur le lavage des timbres :
« C'était la première fois que nous faisions pareille découverte; d'ailleurs nous n'avons jamais prétendu que de faux monnayeurs de ce genre n'existaient point, n'en sachant rien : nous avons seulement dit que cela nous semblait tout à fait impossible, vu le temps que demandait le travail multiple du choix des timbres, du lavage, du gommage un par un, et surtout vu la difficulté de placer ce produit frauduleux, car il faudrait de grandes maisons de commerce ou de banque comme complices. Combien M. Naquet (M. Naquet fait partie de la commission chargée par le ministre des postes et télégraphes de trouver un type de timbre défiant la contrefaçon et le lavage), combien M. Naquet pourrait-il laver et regommer de timbres dans un jour? Mettons cent. À 15 centimes, cela fait 15 francs. Supposons qu'on veuille les placer en détail, il faudrait bien perdre une journée en faisant une remise aux complices. Voilà un triste métier qui ne rapporterait pas cent sous par jour. »
Et M. Maury conclut de la sorte :
« Mais puisque des expériences de laboratoire — qui réussissent à peu près une fois sur vingt, et encore si on opère avec des timbres nouvellement oblitérés — prouvent qu'on peut les remettre à neuf, il faut sans délai prendre des précautions, car le timbreposte, agent merveilleux de contrôle et de comptabi-
lité, ne doit pas pouvoir être soupçonné. La seule chose pratique est que l'impression soit délébile. » Le vœu de M. Maury doit être exaucé.
A côté du commerce des timbres à l'usage des malins et des ambitieux qui veulent se substituer à la maison Cochery et Cie, il y a le commerce honnête, mais quelque peu étrange, des fournisseurs de collections.
C'est vers 1860 que se fondèrent les premières maisons de commerce de timbres, et le premier marchand à Paris fut un nommé Laplante, qui y fit une petite fortune. Il habitait rue Christine, n° 2. C'était, à l'époque^ une puissance en son genre.
Aujourd'hui, on trouve à Paris plus de 150 marchands de timbres, sans compter les spécialistes, comme Arthur Maury, Charles Roussin, Bailleux, et surtout à Bruxelles, comme J.-B. Moëns.
Tous ces notables commerçants figurent au Bottin. Parmi eux, il y a même un malin qui a peut-être troqué son nom véritable contre un autre clans le genre d'Aabert ou d'Aacart, pour être, à l'aide de deux A consécutifs, placé le premier de par la loi de l'alphabet. Où Pamour-propre va-t-il se nicher?
Tel marchand que je pourrais nommer, vend jusqu'à deux millions de timbres et trente mille albums
par an. Sa maison de commerce est assise sur les bases d'une véritable administration. Entrez-y, vous y serez ébahi du nombre des employés, de l'ordre qui y règne.
Dans les grandes banques, on range méthodiquement ainsi les titres et les coupons. Là aussi le classement des timbres-poste se fait d'une manière on ne peut plus minutieuse, et ce ne sont pas les casiers et les petits compartiments qui manquent.
Bien plus, la maison ne dédaigne pas la puissance de la presse; elle possède un journal, un organe officiel de ses idées. Des chroniqueurs spéciaux annoncent au public tout ce qui se passe dans le monde où l'on s'occupe de timbres. Livres, journaux, revues, les timbromanes ont tout cela.- Ils n'ont plus rien à désirer.
Et ne me demandez pas comment les marchands se procurent les quantités de timbres qu'ils débitent. C'est un réseau aussi difficile à débrouiller que l'intrigue d'un roman de Gaboriau.
Pourtantles principaux fournisseurs sont les bureaux de tabac, les courtiers marrons, les agents américains et une foule de petits industriels. Des échanges s'opèrent à travers des milliers de lieues. Rien n'arrête les timbrophiles, ni la distance, ni le coût des communications.
La vente se fait en gros et en détail, par la poste, par le télégraphe, par le téléphone. Les grandes mai-
sons expédient de tous côtés aux petits débitants des paquets cachetés portant leurs marques, leurs chiffres, et contenant des douzaines de timbres, les uns communs, les autres rares. Et tous ces paquets sont achetés depuis dix centimes jusqu'à... des prix fabuleux.
Il arrive souvent à un marchand de timbres de recevoir par courrier une commande de 500 francs, et chaque jour des Allemands, des Anglais, des Américains, flanqués de lourds albums, viennent s'approvisionner de nouvelles marchandises, car lorsqu'il n'y en a plus, il y en a encore, et les négociants qui sont à court de timbres n'ont qu'à s'adresser directement à l'administration des postes de chaque nation. Elle leur donne au prix coûtant des timbres neufs de toute nationalité.
Mais on ne s'improvise pas plus facilement collectionneur de timbres qu'on ne se met dans la peau d'un notaire ou dans celle d'un pêcheur à la ligne. Il faut faire, une école et passer par l'inévitable série de déboires que procure l'inexpérience.
Pour les débutants, il existe des manuels, des catalogues descriptifs où peuvent se puiser les premières notions de la timbrophilie. C'est d'abord le Moniteur du collectionneur de timbres-poste, qui paraît à Manchester; le journal le Timbre-poste et le Catalogue de J.-B. Moens; Y Ami des timbres-poste de Ch. Roussin;
LES TIMBRES-POSTE ET LA TIMBROMANIE !9o
the Philatelist, de Londres; der Philatéliste de Dresde: la Revue orientale et américaine, qui se publie à Paris et donne les prix courants des timbres-poste; le Magasin pittoresque ; le Cours du commerce: le Timbrophile: Y International ; Y Heure de loisir; que sais-je? Quelques-uns de ces organes ont peut-être disparu, mais il s'en fonde d'autres tous les mois. Les collectionneurs n'ont que l'embarras du choix et en fait de documents, ne pas oublier de consulter le journal fait par le Grand Jacques en 1863.
En dehors de ces publications, des albums ont été créés pour guider le collectionneur sur la façon de disposer sa collection.
M. Arthur Maury a publié des albums et un catalogue qui passent pour le modèle du genre et constituent un véritable travail de bénédictin. Les timbres-poste, les enveloppes, les timbres-télégraphe, préalablement recherchés, y sont classés par ordre d'émission, avec les valeurs et les couleurs, et chaque timbre est décrit dans la case même qu'il doit occuper.
Ce catalogue renseigne aussi les amateurs sur les prix courants des timbres, depuis les ordinaires qui valent un sou, jusqu'aux rarissimes qui valent deux ou trois cents francs. Et ne croyez pas qu'une collection de timbres assez complète soit à la portée de toutes les bourses. Je n'exagère pas en disant qu'une pareille collection revient au bas mot de 50 à 100,000 francs.
Aussi les grandes collections particulières sont-elles
rares. Je vais sans doute bien vous surprendre en vous disant que la plus importante appartient à M. de Ferrari, un érudit de première force. Il y a quelques années, ce collectionneur émérite acheta successivement le fonds d'un marchand de timbres-poste bien connu, et celui d'un amateur; puis il s'attacha ces deux messieurs, le premier comme conservateur en chef, le second comme conservateur adjoint. La grande Catherine, on s'en souvient, procéda ainsi avec son ami Diderot, et ne trouva rien de plus délicat, après avoir acheté sa bibliothèque, que de le nommer conservateur à vie avec un traitement digne de lui et digne d'elle. Depuis, la collection s'est accrue dans des proportions considérables, et son propriétaire achète encore tous les jours. Il a déjà dépensé, dit-on, près d'un million et demi rien qu'en timbres-poste, et tel est le travail que nécessite une semblable entreprise qu'il y a une manutention spéciale avenue du Coq. C'est là que se font les achats, les échanges, le triage et le classement des timbres. La bibliothèque, qui ne contient pas moins de deux à trois cents volumes, se trouve, dit-on, en Silésie. Ne cherchez jamais à la voir même en faisant le voyage. M. de Ferrari s'est promis de ne l'ouvrir au public que lorsqu'elle serait complète, et les gens bien informés prétendent que le classement des timbres demandera encore neuf ans de travail. Ceux qui sont pressés ont donc le temps d'attendre.
Tout autre est M. Arthur de Rothschild, dont la
collection de timbres-poste est évaluée à deux cent mille francs environ. M. de Rothschild n'est point jaloux de ses richesses, il les étale au contraire avec une certaine complaisance, et ses amis et tous ceux qui sont quelque peu timbrophiles peuvent être admis à feuilleter les cent et quelques volumes merveilleusement reliés dont se compose sa collection particulière.
M. de Rothschild, qui a publié un livre sur les postes, a recherché les variétés de nuances, de filigranes, de dentelures, de dimensions. Il a souvent douze spécimens pour un seul et même timbre. Aussi sa collection est-elle citée avec respect dans le monde timbromane à côté de celle de M. Philbrick, le Lachaud du barreau anglais.
Du reste, M. de Rothschild n'est pas un collectionneur ordinaire. Il a au plus haut degré l'amour de l'art et, il y a quelques années, il a fondé, avec le concours de MM. Donatis, L. Monnerot, Ph. de Bosredon, Legrand, Ph. de Ferrari, H. Durieu, Yorick Carreton, Schmit de Wilde, baron Aymar de Saint- Cand, Ch. Nicot, Ch. Martel, S. Koprowski, H. Skepper et W. Cossmann, une Société timbrologique qui a pour objet l'étude des timbres considérés, soit en euxmêmes, soit dans leurs rapports avec la chronologie, l'histoire et la géographie, avec l'administration et les finances, avec la linguistique et les beaux-arts.
Cette Société française de timbrologie a son siège rue de Grammont. Elle est présidée par son fondateur, M. Arthur de Rothschild lui-même. Elle se
compose : i° de membres titulaires; 2° de membres correspondants; 3° de membres libres.
Les dames peuvent faire partie de la société. La cotisation annuelle des membres titulaires est de 20 fr. : celle des membres correspondants, de 10 fr. Les membres libres sont ceux qui, en raison de services rendus à la timbrophilie, sont, sur la proposition du conseil, appelés à faire partie de la société sans être soumis à ses obligations.
La société se réunit, en séance ordinaire, le premier jeudi de chaque mois, à huit heures du soir, et, en cas de fête, le jeudi suivant.
Toute discussion étrangère à l'objet des travaux de la société, et, notamment, toute controverse religieuse ou politique est rigoureusement interdite. Sont également prohibées toutes les opérations ayant pour objet le commerce ou l'échange des timbres pendant les séances ou par l'entremise de la société.
La société a un Bulletin qui paraît tous les ans, et elle a commencé un catalogue général de la collection des timbres-poste.
Seulement, j'ai bien peur que ce catalogue n'ait le sort du Dictionnaire de l'Académie et qu'il ne soit jamais terminé.
Revenons maintenant à nos collectionneurs. A côté des collections superbes dont nous avons déjà parlé, il y en a quelques-unes qui, sans avoir la même importance, méritent cependant d'être signalées.
De ce nombre est celle du docteur Legrand, de Neuilly. M. Legrand est un timbrophile convaincu; il a publié dernièrement un ouvrage sur les timbres du Japon; mais sa collection est sous clef et nul ne peut voir les 100,000 timbres dont elle se compose.
Aient ensuite la collection de M. de Bosredon, ancien conseiller d'État sous l'Empire. M. de Bosredon a publié différents ouvrages et notamment une bibliographie assez complète.
On me dit aussi que Pierre Zaccone possède une belle collection de timbres. Du reste, les timbromanes ne se comptent plus à Paris, et ils se rencontrent un peu partout. Rien que dans le monde du théâtre admirez les collectionneurs de marque et de qualité : Léonide Leblanc; Eiram, qui vient d'être engagée à l'Odéon; Alexandre, de la Gaité ; Montaubry, de l'Opéra-Comique. Par exemple, ne cherchez pas de timbrophiles parmi les peintres. On n'en connaît pas un seul.
C'est pourtant l'Angleterre qui a mis la timbromanie à la mode. Mais les insulaires d'outre-Manche sont plus pratiques que nous autres Français. Us ont des trucs pour se procurer des timbres à meilleur compte. Témoin ce brave banquier de Londres qui, ayant promis à son neveu une collection de timbres-poste, ne trouva rien de mieux pour tenir sa parole, en dé-
boursant le moins d'argent possible, que de faire inscrire d&nsle Times l'annonce suivante :
Mariage. — Une j eune personne , âgée de vingt ans, brune, jolie, ayant huit cent mille francs de dot et deux millions à revenir, épouserait un honnête homme, même sans fortune. Les lettres seront reçues jus qu à la fin du mois à V adresse H. C. Million, au bureau du journal.
Grâce à cet ingénieux stratagème, notre homme put réunir, en moins d'un mois, plus de vingt-cinq mille timbres et offrir à bon compte à son neveu l'une des plus riches collections du monde.
Mais comme, ici-bas, tout est imité, ce procédé économique a été employé par des spéculateurs que les tribunaux, sévères mais justes, comme M. Pet-de- Loup, ont traités d'escrocs, et condamnés comme tels.
Avec les timbres, des amateurs habiles et intelligents ont fait des spéculations avantageuses, tout en suivant les lois de la probité commerciale. Ainsi, l'un des marchands des plus connus ayant acheté, avant que l'unité italienne fût consommée, tous les timbres des petits Étals, tels que les États de l'Église, Modène, Parme, Toscane, Naples, a gagné là -dessus toute une fortune. Et cela se comprend; ces timbres, étant devenus introuvables, ont atteint des prix énormes sur le marché.
Chose assez curieuse, les ventes de timbres-poste qui ont eu lieu à l'hôtel Drouot n'ont pas réussi. On a
dû se contenter d'une bourse officielle des timbres. Cette Bourse d'un nouveau genre se tenait d'abord aux Tuileries, ensuite au Luxembourg, pujs, un beau jour, elle disparut pour reparaître ailleurs quelque temps après.
Un dimanche, vers cinq heures, je remontais en flânant les Champs-Elysées, m'arrêtant parfois devant les guignols, chers à Charles Nodier, lorsqu'au coin de l'avenue Gabriel et de l'avenue Marigny, en face de l'Elysée et de l'hôtel Laffitte, je tombai tout à coup au beau milieu d'une foule compacte.
Et c'étaient des cris, des bousculades, un brouhaha! J'aurais pu me croire dans le temple de Mercure, à l'heure où les agents de change et les coulissiers luttent autour de la corbeille, — non, j'étais en plein dans la Bourse des timbres-poste.
C'est là que les débutants viennent acquérir, à leurs dépens, la science nécessaire. On y voit des boursicotiers de tout âge et de toute grandeur, des petits, des gros, des moyens, des élégants et des bohèmes. Toutes les conditions sociales, toutes les professions, toutes les nationalités y sont représentées. Rien de plus curieux que ce spectacle. De ci, de là, des vendeurs passent dans la foule en criant leurs marchandises. Us portent en bandoulière des gibecières où les timbres sont entassés comme la monnaie dans les sacoches des encaisseurs.
Et l'on feuillette les albums, on lit les journaux timbrophiles, on discute, on marchande, on vocifère.
De temps en temps, au milieu du tumulte, on entend de ces offres :
— J'ai du 60 Kopeck bleu.
— Qui veut de l'Uruguay 1872?
— Je prends du Geylan 1873 à 30 centimes.
— Je vends du Turc 1862. Il est en papier pelure.
— Il y a marchand du Pérou 1866 à 40 centimes.
— J'achète du Président 1849 !
— J'ai de l'Empereur lauré et de l'Empereur non lauré.
— Quel est le cours des Colombie?
— Qui veut des Gap de Bonne-Espérance ?
Un marchand élève un paquet au-dessus des têtes.
— Il y en a 1,500 pour 25 centimes, clame-t-il.
— Envoyez ! répond quelqu'un.
Quelques instants après, c'est au tour de l'acheteur à détailler sa marchandise.
— Pas cher ! 25 timbres Empire français pour un sou !
C'est pour rien, en effet.
Des paquets de timbres ordinaires se vendent sans être ouverts et parfois l'acheteur crie en décachetant l'enveloppe : voleur! canaille! vieux filou ! C'est très amusant. Je suis persuadé que, la veille du marché, plus d'un a la fièvre et se demande avec angoisse si les Guatemala monteront ou si les Shangaï descendront, ou même si quelque krach formidable n'enverra pas dans le septième dessous les Nouvelle-Ecosse 1857.
Quelques-uns de ces bouts de papier de un à deux centimètres carrés sont cotés à des prix fabuleux.
Le plus rare des timbres français, celui de un franc, couleur orange, émission 1849, vaut 200 francs neuf et 60 francs s'il est oblitéré. Avis à ceux qui en possèdent.
Le Haïrai de la première émission, avec des chiffres au lieu de dessin, s'échange couramment contre un billet de mille francs, s'il est en bon état de conservation.
Les deux timbres de la Réunion de 1852, l'un de 15, l'autre de 30 centimes, tirés sur papier à lettre azuré, à l'aide d'un cliché typographique, valent plus de mille francs les deux.
Mais le phénix, rara avis, c'est celui de Y lie Maurice 1850. Qu'il soit rouge ou bleu, oblitéré ou non; pourvu qu'il porte Post office comme légende, il se vend 1,500 francs, ni plus ni moins. Tachez de le rencontrer, amis lecteurs, mais n'y comptez guère, car tous les chanceliers, tous les consuls ont été sollicités de tous les coins de l'horizon par des lettres suppliantes, pour retrouver la précieuse et minuscule pièce en question.
Entre ces glorieux timbres, si haut cotés, et le menu fretin qui se donne à deux pour un sou, il y a place pour la bonne moyenne des timbres petits bourgeois qui valent de un à cinq francs, et pour des spé-
cimens moins rares que les lie Maurice 1850 ou les Réunion 1852.
Ainsi le timbre du Mexique, Guadalaxara blanc 1/2 réal 1867 se vend oblitéré 250 francs.
Celui de la Guyane anglaise, rond, noir ou jaune 1850 — 275 francs, oblitéré. Le timbre télégraphique de Bavière 1870 est estimé 120 francs, neuf.
Celui d'Espagne, rouge 2 réaux 1851 , vaut 250 francs s'il est neuf et 100 francs s'il est oblitéré.
A propos de ce dernier timbre, il me revient en mémoire un fait de guerre assez curieux. C'était en 1873, don Carlos tenait la campagne avec ses bandes victorieuses, et le gouvernement espagnol avait besoin d'argent. Il eut l'idée de créer une série de timbresposte sur lesquels étaient écrits ces mots : Jmpuesto de guerra, et pour lever cet impôt de guerre. Il exigea qu'on se servît de ces timbres particuliers en sus de l'affranchissement ordinaire. Malheureusement, don Carlos, ayant eu connaissance de la chose, décréta les mêmes mesures que son cousin Alphonse XII; si bien que, menacés des deux cotés à la fois, les Biscayens, les Navarrais et les Catalans prirent le sage parti de ne plus écrire. Il n'y a qu'en Espagne où ces choses-là arrivent.
Maintenant, si l'on considère les timbres non plus en amateur ou en spéculateur, mais en flâneur et en
dilettante, on en trouve de fort jolis et parfois de fort étranges.
Il y en a de toutes les formes : de rectangulaires et c'est la généralité; de triangulaires, comme ceux du Cap de Bonne-Espérance; d'ovales, comme ceux du Brésil. Et si la plupart sont grossièrement exécutés, il en est quelques-uns qui sont gravés avec art et que l'on peut considérer comme des œuvres charmantes.
Il le savait bien, le mystificateur non moins anglais que rusé qui, désireux de se procurer une belle collection de timbres à bon compte, fit insérer un jour l'annonce dont suit la teneur dans les principaux journaux de Londres :
Pour vingt centimes (tico pence), envoyés en timbresposte à l'adresse X. B. Z., aux bureaux du journal, tout le monde recevra un magnifique portrait de Napoléon III, gravé par Barre, graveur de la Couronne.
Bien des gens ne se le firent, pas dire deux fois et envoyèrent la somme demandée. Mais quelle surprise au retour ! Le portrait gravé par Barre n'était autre qu'un timbre d'un centime à l'effigie de Napoléon III. Il n'y avait plus qu'à rire de la supercherie. C'est à quoi se résignèrent les naïfs qui s'étaient laissé prendre.
On ne croirait jamais que les timbres les plus élégants se fabriquent chez les peuples les moins artistes
qui soient au monde. J'ai nommé les Américains.
Il est vrai que les États-Unis, ayant changé souvent leurs modèles, offrent aux collectionneurs une très nombreuse variété de timbres-poste.
Les Yankees ont pris l'habitude de ne jamais écrire une lettre sans admirer quelques minutes le portrait d'un de leurs grands hommes.
Chez nous, le plus grand honneur qu'on puisse faire aux célébrités du jour, c'est de les vendre au printemps à la barrière du Trône sous les espèces du pain d'épice. Les Américains sont plus respectueux envers leurs gloires ; ils les collent en effigie sur leurs enveloppes et leurs paquets.
Peut-être suivrons-nous un jour leur exemple, et M. Cochery deviendra-t-il le grand dispensateur de la popularité! Ce jour-là, les photographes auraient une rude concurrence.
Mais les timbres américains ne sont pas toujours des portraits. Souvent ils représentent — ce qui vaut mieux encore — des scènes historiques, comme la découverte de l'Amérique par Christophe Colomb.
Dans un cadre minuscule, le hardi navigateur figure entouré de ses compagnons, au moment où il vient d'aborder à Hispaniola. Pour marquer sa prise de possession, il plante un étendard sur le sol nouveau qu'il donne au vieux Continent. Un autre timbre nous montre la déclaration de l'Indépendance en plein Parlement.
Parfois aussi ce sont des allégories. De belles figures
agréablement drapées élèvent clans leurs mains des emblèmes, puis des Indiens et des Indiennes qui rappellent Chactas et Atala ou les Natchez de Chateaubriand.
Parfois encore, ce sont de simples emblèmes. Une locomotive avec son tuyau évasé semble fendre l'espace ; un steamer glisse sur une mer tranquille.
En voici un, par exemple, qui ne laisse pas d'être comique : Un grand diable de Yankee, sorte de Juif- Errant, chargé d'un énorme sac et d'un non moins gigantesque portefeuille, fait d'immenses enjambées au-dessus des maisons et des monuments. Peut-être s'agit-il d'un financier honnête qui cherche la route du Canada.
Nos timbres-poste font assez triste figure à côté de ceux-là. L'allégorie qui s'y étale est difficile à saisir. Mercure, avec son caducée, serre la main à la Paix sur un autel de convention. Mais la difficulté la plus grave a été très habilement contournée. Ainsi, on ne voit pas, sur les nôtres, la figure de la République qui produisait l'effet de la tète de Méduse sur certaines personnes, lorsqu'elles décachetaient leur courrier. Si bien que l'on peut dire que nos timbres-poste sont neutres.
Combien sont plus jolis les timbres de Guatemala ! Sur les uns, un ara magnifique se campe fièrement au sommet du chapiteau d'une colonne cannelée. Sur les autres, une superbe Indienne, avec une forêt de che-
veux piqués déplumes de perroquet, montre fièrement les richesses de son corsage. 0 belle Indienne ! comme vous devez faire rêver d'amour les collégiens collectionneurs qui ont lu les Lucas de Marmontel \
En Egypte, un sphynx songe au pied d'une pyramide. En Chine, un dragon monstrueux vous menace. En Turquie, un croissant se découpe sur un fond sombre.
Dans l'Ile Nevis, on doit être charitable : le timbre du pays représente en effet une jeune fille pansant un malheureux blessé.
Le timbre de Perse donne le portrait du Shah. La loi musulmane défend aux fidèles de faire exécuter leur image, comme elle leur interdit de boire du vin. Mais il est avec le Koran, comme avec le ciel, des accommodements, et les enfants du Prophète ne se gênent pas pour transgresser sur ce point la loi de Mahomet.
Le timbre de Cachemire est imprimé avec un cachet en caractères sanscrits. Celui du Japon est couvert d'.orncments et de caractères nationaux.
Comme dernière curiosité, je vous signalerai l'enveloppe postale gravée par Mulready, laquelle parut en Angleterre immédiatement après la proposition de sir Iiowland-IIill à la Chambre des communes. Sur une enveloppe, grande comme nos cartes postales, une Britannia quelconque, casquée et bien édentée, étend les deux bras pour laisser partir des messages ailés. Autour d'elle, tous les peuples du
monde, y compris un troupeau d'éléphants, lisent ou griffonnent avec ardeur. Naïve allégorie de l'Angleterre dominant le monde de son ilôt !
Les collectionneurs, en butte à tant de déboires, sont aussi exposés aux dangers de la contrefaçon. Les timbres faux sont bien plus nombreux que les vrais,, et peut-être une collection de ces timbres apocryphes serait-elleplus intéressante qu'une collection ordinaire.
La demande dépassant l'offre dans tous les pays, des industriels fabriquent de quoi satisfaire les timbrophiles novices. C'est, je crois, la Belgique, celte terre classique de la démarque et de la contrefaçon, qui a donné le signal. L'Amérique est venue ensuite, et les Yankees, gens pratiques, ont trouvé tout simple de faire retirer officiellement sur les vieilles planches les timbres disparus de la circulation.
Heureusement pour les amateurs, des experts sont là dont le jugement est infaillible. L'expertise pour un timbre coûte cinq centimes, celle d'une collection se traite à forfait.
Le grand arbitre à Paris, c'est M. Arthur Maury. Il est pour les timbres ce que sont les Charavay pour les autographes, Mannheim pour les faïences, Ferai pour les tableaux, Porquet pour les livres.
Malgré toutes les précautions, d'habiles escrocs arrivent cependant à les tromper. Témoin le fait suivant :
210 COLLECTIONS ET COLLLGTIONNLURS
Les collectionneurs savent combien les timbresposte de l'Afghanistan sont rares et combien on s'en procure difficilement. Ce pays n'avait fait aucune émission postale avant 1870 : du règne, de Chere-Ali dont le souvenir est présent à tous les esprits, datent seulement les premiers de ces fameux timbres afghans d'une grande dimension, portant la tête de tigre, surmontée de l'indication de la valeur du timbre inscrite en toutes lettres.
Dernièrement faisait son apparition à la Bourse des timbres un nommé Schamyl, et quelles ne furent pas la surprise et la joie des habitués de l'endroit, en apprenant par l'étranger l'arrivée à Marseille de l'exdirecteur général des postes de Caboul.
Grâce à cette heureuse circonstance, ajoutait Schamyl, un habile et hardi escroc, les amateurs pourraient se procurer des timbres fort rares, le directeur ayant apporté dans des malles des spécimens curieux et très anciens (datant de 1293, assurait-il encore). Leur valeur, avait-il bien soin de faire remarquer, devait, par le seul fait de leur ancienneté, s'élever à plusieurs centaines de francs.
Les collectionneurs, marchands et amateurs suffisamment alléchés, préparés bien à point pour se laisser gruger, Schamyl annonce l'arrivée à Paris des bienheureuses malles.
Par malheur pour le faussaire, un Anglais conçut quelques soupçons : l'authenticité de cet arrivage lut paraissait très douteuse. Mû par un pressentiment, il
se rend chez notre voleur et lui demande l'adresse du prétendu ex-directeur des postes de Caboul.
Schamly donna l'adresse sans se faire prier, mais personne ne put la déchiffrer. Les soupçons grandissaient. On soumit quelques-uns des timbres à des experts qui, après un minutieux et long examen, n'hésitèrent pas à déclarer tous ces timbres absolument faux.
Heureusement Schamyl n'avait pas eu le temps de mettre sa marchandise en circulation. Sans cela, que de victimes eùt-il fait !
En Allemagne, où la fièvre timbromane sévit avec le plus de force, il y a un Berlinois qui s'intitule expert es timbres-poste, et à qui ce métier rapporte bon an, mal an. une cinquantaine de francs par jour.
En outre, il forme pour les esprits bizarres des collections très complètes de timbres faux.
Tous les amateurs de timbres-poste ne se bornent pas à en garnir des albums.
Quand on visite le couvent des frères de Saint-Jean de Dieu, autrement dit des Chartreux de Gand, on voit sur les murs du parloir une mosaïque étrange.
Une tapisserie, faite entièrement de timbres-poste, offre aux yeux étonnés les figures les plus diverses.
Les frères, armés d'une héroïque patience, ont rassemblé plus d'un million de timbres, puis ils les ont triés d'après leurs différentes couleurs. Cette opération
préliminaire ne dura pas moins de trois mois, puis commença le collage. Maintenant la tapisserie achevée provoque Fébahissement des visiteurs.
Sur les murs se dessinent un paysage chinois, un château espagnol, un chalet suisse, des chiens, des oiseaux, des papillons, des fleurs, des arbres, un kiosque et des Chinois.
En chiffres romains se détache le millésime 1882, au-dessus des lettres J. M. J. DE. DED. Une cheminée gothique entourée d'une banderole porte la formule fameuse : Ad majorem Del gloriam! Tout autour serpentent des franges, des arabesques et toutes sortes d'ornements.
Les chartreux ne sont pas les seuls à avoir employé ce bizarre procédé de tapisserie. L'exposition des arts incohérents, au nombre de ses chefs-d'œuvre, possède plusieurs dessins faits avec des timbres-poste; la patience et l'adresse s'y disputent la palme.
Je connais encore dans le département du Var une dame qui mit cinq ans à réunir 80,000 timbres anciens et contemporains avec lesquels elle a fait 17 rouleaux de tapisserie. Ces rouleaux sont en toile et s'adaptent les uns aux autres. Sans être aussi remarquée que celle des chartreux, cette tapisserie a réuni cependant le suffrage de bien des artistes.
Enfin, j'ai vu une fois en province, un buen retiro, de la nature de ceux où la lecture n'est qu'une occupation secondaire, dont le propriétaire, à l'esprit inventif, avait garni les murailles de la même façon.
Il montrait avec orgueil ce petit local, d'un aspect charmant d'ailleurs. Mais glissons et n'appuyons pas.
Envolons-nous plutôt vers les contrées éthérées où flânent les amoureux, et nous verrons à quel usage ceux-ci font servir les timbres.
Le langage des fleurs devenait suranné, ils ont inventé le langage des timbres-poste.
La clef est très compliquée, mais pour des amoureux quel problème serait insoluble ?
Placé sens dessus dessous sur le coin gauche de la lettre, le timbre signifie : « Je vous aime ». Dans le même coin, mais en travers : « Mon cœur est à un autre ». Droit dans le haut ou le bas de l'adresse : « À bientôt ! » La tète en bas, sur le côté droit, à l'angle : « N'écrivez pas davantage ». Dans le centre, au sommet : « Oui » , à l'opposé : « Non » . Enfin on lui fait exprimer tout ce qu'on veut, à ce bienheureux timbre : « M'aimez-vous » ou : « Je vous hais ». — Avant de consulter les paroles souvent menteuses du message, il faut examiner la façon dont le timbre a été apposé. Toute la lettre est là.
Madame et jolie lectrice, la prochaine fois que vous recevrez une lettre, faites bien attention si le timbre est collé la tête en bas sur le coin gauche de l'enveloppe !
Cela voudra dire...
— A quoi bon ! vous le savez mieux que moi.
LES
MARIONNETTES DE M. MAURT
LES
Juillet 1884.
Mais oui vraiment, une collection de marionnettes! Arlequin et Pierrot, Polichinelle et la bonne grosse mère Gigogne ! Les uns pour se reposer de leurs exploits, les autres pour se consoler de leurs infortunes, tous gais et pimpants, roses et dorés, sont venus à Asnières demander, rue de l'Avenir, l'hospitalité à M. Maury.
Les marionnettes! que de souvenirs charmants éveille dans notre esprit la figure grimaçante de Polichinelle ! Après notre mère, c'est lui qui força notre premier sourire avec son chapeau de gendarme, ses deux bosses et ses grelots. C'est lui qui nous a appris à mettre un pied devant l'autre, au refrain si connu des mamans :
Comment font, font, font Les petites marionnettes?
Comment font, font, font?
Trois tours et puis elles s'en vont.
Oui, c'est Polichinelle qui fit nos premières joies, comme Croquemitaine nos premières frayeurs. C'est
lui qui nous donna le goût du théâtre et des spectacles de foire, et les marionnettes ses filles ont beau avoir été faites pour amuser les bambins, les grandes personnes s'en amusent encore. L'homme n'est-il pas toujours un grand enfant?
Il n'y a pas si longtemps que n'existent plus le Théâtre-Miniature et les fantoches Valatte qui ont eu tant de succès chez Robert-IIoudin d'abord, ensuite aux Folies -Bergère. Tout Paris a vu au Théâtre- Miniature la désopilante Pigale-Revue de Dralchauvin et Cadet, où les marionnettes avaient emprunté les têtes de Jubinal, de Ilaspail, de Bourbeau, de Tillancourt; et, tout récemment encore, n'a-t-on pas applaudi les Mins'trels aux Ambassadeurs?
Faute d'un moine, dit-on, l'abbaye ne chôme pas. Si les marionnettes ont fui, Guignol nous est resté et le gaillard n'a pas envie de mourir. Il tient toujours sa place aux Champs-Elysées et au Luxembourg, pour la plus grande joie des enfants et des nourrices, et vous savez sans doute qu'à Lyon il règne en maître. Lyon est sa bonne ville; le Grand-Théâtre et les Célestins ont beau renouveler leur troupe et leur affiche, il leur fait une redoutable concurrence avec son personnel qui ne change jamais et son vieux répertoire dont les principales farces sont le Mariage de Madelon avec Guignol et le Père G naffr on, cordonnier de son état. Il a même trouvé un maître éditeur dans la personne de M. Scheuring de Lyon. C'est vous dire que Guignol est toujours bien vivant, et quand même il viendrait à
disparaître de la place publique, il ne faudrait pas en conclure qu'il est mort. On le trouverait encore ce jourlà dans le grand monde avec les Pupazzi de Lemercier de Neuville, chez Edouard Gadol, chez Buguet le vaudevilliste, chez Maurice Sand qui a hérité de sa mère d'une vraie toquade pour les marionnettes, enfin chez M. Maury à Asnières, où il est, je vous assure, en bonne et nombreuse compagnie.
C'est dans un grand salon en rotonde, garni d'armoires et converti, pour la circonstance, en un véritable musée de cire que les poupées de M. Maury se racontent leurs aventures. Mais je suppose que leur repos ne sera pas de longue durée. La villa Maury ne me paraît devoir être pour eux ni un Panthéon ni un Hôtel des Invalides. J'ai même vu à l'entrée du jardin, sous une grande remise, un charmant petit théâtre en préparation. Je ne crois pas me tromper en affirmant que tous nos personnages à ficelles ne tarderont pas à travailler de nouveau et qu'ils provoqueront avant peu, devant la petite baraque quadrangulaire, de nombreux battements de mains mêlés d'éclats de rire.
Car si M. Maury est un collectionneur et un savant; si, secondé par ses lectures et son érudition profonde, il aime à raconter l'histoire des fantoches,, sans oublier d'en faire remonter l'origine aux plus beaux
temps de l'antiquité, sans oublier de citer Plaute et Térence, de parler fièrement des Athéniens abandonnant les Guêpes d'Aristophane pour aller rire devant les poupées de terre cuite articulées; si M. Maury est un savant, il est aussi et par-dessus tout un marionnettiste passionné, un imprésario militant et ses personnages ne chômeront pas longtemps...
Ah! l'amusante collection! elle vaut bien celle des gants, des jarretières, des filigranes, des billets de décès, des papiers timbrés, des boites d'allumettes et des pompons militaires dont raffolent certaines personnes. Elle vaut même mieux, cette petite comédie humaine, car elle a passionné les plus beaux esprits de notre temps. François de Neufchàteau ne dédaignait pas ce spectacle : avec son ami Nodier il y riait à gueule-bée, comme disait Rabelais. George Sand lui a consacré de belles pages dans son roman de Y Homme de neige, où elle dit qu'elle avait installé un guignol à Nohant. Les pièces étaient fournies par ses hôtes. Quiconque venait la voir était condamné à improviser une arlequinade, et tant pis pour celui qui n'était pas en verve : on le sifflait sans pitié comme un mauvais acteur.
Il y a quelques années, la rue de la Santé, à Batignolles, s'honorait d'avoir un petit guignol que les habitués avaient baptisé le Théâtre Erotique. Erotique
LES MARIONNETTES DE M. MAURY 22 i
en dit assez long. C'était Lemercier de Neuville qui en était l'organisateur et les habitués s'appelaient Paul Féval, Champfleury, Ch. Monselet, Alphonse Daudet, Théodore de Banville. La porte du théâtre, fermée au beau sexe, n'était ouverte qu'à de rares demoiselles, plus garçons que filles. Parmi les pièces du répertoire, on citait la Grisette et F Étudiant de Henri Monnier, et Scapin d'Albert Glatigny. Ça devait être très drôle! Monnier avait tant d'esprit et l'autre tant de verve ! Rappelez-vous son Jour de l'an d'un vagabond.
« Sur les murailles du théâtre, dit M. Delvau dans « l'un de ses livres, s'étendait une fresque peinte par « M. Lemercier de Neuville représentant une salle de « spectacle où les charges des spectateurs, fort res- « semblantes, se prélassaient dans les loges.
« Le théâtre au fond de la salle ne comportait pas c moins de seize pieds de profondeur et était ma- « chiné de manière à y représenter des féeries aussi « compliquées que la Biche au bois.
« Voici la composition du personnel :
« Bailleur de fonds et propriétaire : M. Amedée Rol-