LETTRE DE M. LE V. -AMIRAL CLOUÉ
Paris, le 25 Juin 1888.
Mon cher Commandant,
On me cite un article du Cosmos , dans lequel vous invoquez l’autorité de mon nom, pour appuyer des arguments sur la nécessité d’imposer aux capitaines, deux routes de navigation d’aller et retour, qui seront portées sur leurs cartes.
Il est très vrai, que dans une note que j’ai ajoutée au travail du lieutenant de vaisseau Serpette, « La navigation en temps de brume », j’ai émis cette idée au courant de la plume, préoccupé que j’étais de trouver un moyen d’éviter les occasions d’abordage.
Mais j’ai émis cette idée un peu trop vite, je l’avoue, tant elle me paraissait naturelle, et l’examen plus appro* fondi de la question, m’a démontré depuis, que cette solution si simple en apparence, n’est pas susceptible d’être adoptée.
En admettant, ce dont je doute beaucoup, que l’on puisse par une entente internationale, adopter des routes d’aller et de retour, il y a :
i° Les points de départ des divers ports anglais et français qui entraînent à des croisements de routes un peu en dehors de l’entrée de la Manche, et c’est justement un des endroits où il"y a le plus de chances de rencontre et par suite, de collision.
20 Les bâtiments à vapeur à grande vitesse, seuls, pourraient suivre exactement ces routes, grâce à leurs puissan-
tes machines. Mais par certains temps forcés, ils seront dans 1’obligatîon: de modifier leur route ; de plus,, à certaines époques, sur la ligne de l’Amérique du Nord, les banquises ne permettront pas de suivre le tracé règlementaire indiqué sur les cartes.
3° Les bâtiments à vapeur de moindre puissance, s’écarteront encore plus de cette ligne, dès qu’une forte brise les obligera à établir les voiles-goëlettes pour soulager leurs machines.
4° Enfin, il y a les bâtiments à voiles. J’ai dit il est vrai, dans la note sur laquelle vous vous appuyez, qu’ils s’efforceraient de naviguer en dehors de la route tracée aux navires à vapeur.
Mais en y songeant de nouveau, je ne peux me dissimuler qu’il y a toutes les chances possibles pour que le voilier qui fait bonne route dans les environs de la ligne où les chances de rencontre d’un vapeur sont possibles, continue néanmoins, en se promettant tout simplement de veiller.
5° Les mers sont sillonnées aujourd’hui par tant de lignes de paquebots., qu’une règlementation des routes à suivre, ne me paraît pas pouvoir faire l’objet d’une convention internationale. La route des Anglais n’est pas celle des Français ni celle des Allemands, etc. Et si une collision a lieu en dehors de la route prescrite : il y aura toujours un des navires (sinon les deux) qui prouvera que c’est par suite d’un cas de force majeure, qu’il s’est écarté de la route réglementaire.
6° En résumé, si j’ai manifesté le désir de voir se produire une entente internationale sur les routes de navigation : je suis obligé de reconnaître, après y avoir bien réfléchi, que ce n'èst que de la théorie , et que cela n’a dans la pratique aucune chance de conduire au résultat désiré et recherché.
L’espèce de changement d’opinion que l’on me reprochera peut-être, prouve tout simplement que je suis un homme consciencieux. Il n’y a que ceux qui ne travaillent pas, qui ne modifient pas leur jugement sur certaines questions.
Veuillez donc, mon cher Commandant, ne pas vous autoriser de mon nom au Congrès de Washington, ou ailleurs, si ce n’est dans le sens de la présente lettre, que je vous autorise parfaitement d’ailleurs, à publier dans votre Revue , si cela vous convient.
Veuillez agréer, mon cher Commandant, l’expression de mes sentiments très distingués.
Vice-Amiral C. CLOUÉ.