SCÈNE XI
Tournelles , une voix ; M. de Thimbray, une voix. Diable! voilà qui est curieux; chacun a une voix seulement.
La comtesse. Quelqu'un m'a donné sa voix. Il s'est trompé, il voulait la donner sans doute à mon mari....
Edouard. Point du tout ; car c'est moi qui voulais vous nommer présidente.
Le comte de fierdonjon. Mais cela est extravagant!... Une femme ne peut nous présider.
Edouard. Vous dites, monsieur, que cela est extravagant? L'expression me semble si extraordinaire, que je vous prierai de la répéter.
Le comte de fierdonjon. Je disais, monsieur, que ce n'est pas l'usage d'appeler une femme au fauteuil.
Edouard. Mon usage, monsieur, est de ne jamais laisser passer une impertinence..., et...
La comtesse, bas. Edouard! Edouard!... (Haut.) Vite, vite! un second tour de scrutin. (Bas.) Edouard, votez pour mon mari. — Monsieur de Thimbray, votez pour mon mari ; il fera un excellent président. — Allons, Sanspeur, votez aussi, mon brave. J'écrirai pour vous, mon ami. C'est M. des Tournelles que vous préférez, (Bas.) n'est-ce pas?
Bertrand. Tout ce qui peut vous être agréable.
Edouard, dépouillant le scrutin. M. des Tournelles, une voix; M. de Fierdonjon, M. des Tournelles, M. des Tournelles, M. de Malespine, M. de Mâchicoulis, M. des Tournelles. — M. des Tournelles a quatre voix. — Allons, cousin, au fauteuil.
Le comte de fierdonjon, bas au marquis de Malespine, Déjà de la cabale ! Oh ! ie ne resterai pas dans cette galère-là.
Le raron de mâchicoulis, bas au marquis de Malespine. Elle veut tout gouverner.
Le comte. Messieurs, avant de commencer nos délibérations, que votre bienveillance m'autorise à présider, je
vous demanderai la permission de voo présenter quelques considérations générales sur l'état actuel des affaires de l'Europe. Je me flatte que vous ne les trouverez pas tout à fait dénuées d'intérêt.
( II tire de sa poche un discours écrit sur un assez grand nombre de petites feuilles de papier à lettres; ces feuilles ne sont point attachées les unes aux autres,)
Edouard. Comment! vous allez nous lire tout cela? Diable!
Le comte. Ce n'est écrit que d'un côté, et à mi-marge encore.
Le comte de fierdonjon, à part. C'est pour parler tout seul qu'il s'est fait nommer président.
(Le comte des Tournelles tousse, crache, met ses lunettes, et lit son discours d'une voix monotone et sans observer exactement la ponctuation, comme quelqu'un qui lit l'ouvrage d'un autre. Edouard cependant parle à r oreille de la comtesse, qui lui fait signe d'écouter. Il rien tient compte ; et elle, impatientée, lui tourne le dos. Il appelle alors le chien de Bertrand, le caresse, lui fait donner la patte, etc.; puis , pendant que le comte tient dans sa main une des feuilles volantes de son discours , Edouard en prend deux ou trois sur la table sans qu'il s'en aperçoive, les chiffonne en boule, et les fait apporter au chien, qui les met en pièces. Personne ne remarque V accident arrivé au discours.)
Le comte , lisant. « Messieurs , les voies de la Providence sont sublimes dans leur impé-né-trabili-té. Point de mal dans la nature qui n'ait son correctif. Quel poison si terrible par sa violence qui ne soit combattu avec avantage par les remèdes que nous offre sa bienfaisante main ? Et , par une prévoyance que l'on ne saurait assez bénir, nous voyons ces remèdes accumulés avec une tendre profusion dans les climats où l'homme semble exposé aux plus grands dangers. Les voyageurs qui ont