SCÈNE XI
Bertrand. Ce que je voulais dire , c'est bien simple. Je voulais dire que, sauf le respect de toute la compagnie, nous nous amusons à la moutarde. Laissons aux curés à faire des sermons. Nous autres, nous n'avons pas besoin de tant de beaux dictons pour convenir de nos faits. Quand j'étais avec Jean Chouan, il ne nous en disait jamais bien long. Il disait : « Si nous allions surprendre les bleus à la ferme des Herbages? » Nous disions : « Oui. » Il disait : « Avez-vous des cartouches? y a-t-il des pierres neuves à vos fusils? » Nous disions : « Oui. » Il disait : « Buvons un coup, marche, et vive le roi ! » Nous trinquions et nous partions.
Edouard. Bravo î morbleu ! c'est M. Bertrand qui remportera le prix de l'éloquence !
Bertrand. Moi, en venant ici, je m'imaginais que vous n'aviez pas besoin de toutes ces belles harangues pour vous animer à bien faire. Je croyais tout bonnement que nous allions commencer le branle ; je croyais, une supposition, qu'on m'aurait dit : Sanspeur, vous allez surprendre le poste de gendarmerie de ***. — Vous, monsieur de Mâchicoulis, révérence parler, vous ferez sonner le tocsin chez vous. — Vous, vous tâcherez de mettre la main sur le préfet... Comme cela, sans plus de façon. J'avais apporté des cartouches et j'avais empli ma gourde de bataille.
Le raron de mâchicoulis. Diable! comme il y va!
Le comte. Nous n'en sommes pas encore là, Dieu merci.
Le comte de fierdonjon, à Bertrand. Mon ami , vous n'êtes pas ici avec les hommes de Jean Chouan -, vous êtes avec des gentilshommes instruits, c'est bien différent. Écoutez avec respect et en silence ce que vous ne pouvez comprendre.
Bertrand. Je ne dis pas, mais...
Le marquis de malespine. Nous ne vous demandons pas votre avis.
La comtesse. Messieurs, si nous gardions nos discours
pour un autre moment?... Maintenant nous avons tant) de choses importantes à régler ! Vous venez d'élire un président, mais nous avons bien des points importants à fixer. Par exemple, quel nom portera notre société? Il nous faut un nom. Dans l'histoire, quand on parlera de nous, il faudra nous nommer. *
Le comte de fierdonjon. Eh bien ! l'histoire dira : Le comte de Fierdonjon... monsieur des Tournelles...
Le comte. Ma femme veut dire qu'il serait bon que toutes les personnes qui coopèrent à cette entreprise portassent un nom générique, un nom collectif.
Edouard. Ah! les noms collectifs ; cela me rappelle mon latin : Turba ruit ou ruunt.
Le comte de fierdonjon. Fort bien; et pourquoi ne nous appellerions-nous pas les vrais gentilshommes?
Edouard. Non , il faudrait un nom qui sonnât bien à l'oreille, comme dans les mélodrames : Les Chevaliers
du Cygne Les Francs Juges. Si nous nous appelions
les Chevaliers de la Mort ! cela est beau et harmonieux.
Le chevalier de thimrray. Pourquoi pas? Dans le fait, c'est un assez beau nom.
Le comte. Oh! c'est un peu trop terrible; j'aimerais mieux...
La comtesse. Prenons plutôt un nom qui rappelle le but de notre conjuration : les Amis du malheur. Ce nom vous plaît-il? N'est-ce pas la cause du malheur que nous défendons? Ce nom nous ralliera tous les cœurs généreux.
Edouard. Bonne invention! Adopté.
Bertrand. Les Amis du malheur ! comme cela, si on crie qui vive, et si on ne répond pas : Amis du malheur v'ian! un coup de fusil
) Edouard. Le compère va lestement en besogne. Vous avez fait la guerre, hein?
Bertrand. Mais, monsieur, pendant longtemps je n'ai pas fait d'autre métier.