‹ Colonisation de l'AlgérieChapitre 22 sur 53 · XIII. — Je passe maintenant à la colonisation civile · texte numérisé non relu

XIII. — Je passe maintenant à la colonisation civile

Bône, comme centre, avec un triple rayonnement, à l'Est vers La'Calle , au Sud vers Guelma , à l'Ouest vers El-Harrouch,parIelacFzara, et retour sur Philippeville;

tel est le tracé général de la triple route que suivra la colonisation civile dans la province de Constantine.

Ces trois routes présentent un développement de soixante à soixante-dix lieues; le territoire qu'elles commandent a une surface de près de cinq cents lieues carrées, et les tribus qui s'y trouvent sont peu nombreuses, peu puissantes, presque toutes soumises depuis que nous occupons Constantine.

La colonisation la plus rapide ne saurait donc couvrir une aussi vaste étendue de terres , généralement fertiles, qu'après longues années; aussi n'ai-je indiqué ces trois routes que comme des directions qu'il fallait suivre progressivement, sur lesquelles on devait marcher pas à pas, mais au moins avec un but à atteindre, un système : celui de relier Bône aux trois points qui sont évidemment les lieux de passage, par lesquels on se rendra un jour de Bône à Tunis , aux grandes plaines du Midi et aux montagnes de l'Ouest. La Calle, Guelma et El-Harrouch sont les lieux vers lesquels il faut marcher, et chaque année devrait être consacrée à pousser avec habileté €t prudence la colonie civile vers ces trois points , à réédifier une borne miliaire sur ces trois anciennes routes romaines , d'Hippône à Carthage , à Cirta, à Stora.

Afin de ne pas compliquer cette idée, je viens de négliger un point qui appelle néanmoins immédiatement et impérieusement la colonisation civile ; je veux dire la route de Philippeville à Constantine, principalement

dans la partie qui sépare Philippeville d'El-Harrouch , cette partie devant se relier à la communication d'El- Harrouch à Bône.

Dans les huit lieues qui séparent Philippeville d'El- Harrouch, il n'y a qu'un très-petit nombre de Kabiles ; ce territoire est une vallée assez étroite, bordée de mamelons qui sont tous propres à la culture ; le Safsaf , qui la forme, est une petite rivière qui, en tout temps, a un peu d'eau, depuis El-Harrouch du moins.

J'ai supposé à Philippeville trois mille soldats, parce que j'avais en vue la protection à donner, pour leur installation, aux colonies civiles qu'on devrait se hâter de placer sur la route d'El-Harrouch , et parce que je songeais aux travaux qu'il faudrait faire aussi, de ce point, dans la direction du lac Fzara, pour rejoindre la colonie qui , partie de Bône , s'avancerait de ce côté, avec le secours d'une partie des trois mille hommes que j'ai supposés à Bône.

Remarquons que la milice de Bône et celle de Philippeville suffiront presque pour la garde de ces deux villes aujourd'hui déjà fermées, surtout lorsque les tentatives coloniales augmenteront la population, et que les villages coloniaux leur serviront, pour ainsi dire, d'avantpostes etdéclaireurs. Les six mille soldats que j'ai supposés sur ces deux points, seront donc presque toujours en campagne y pour la protection des villages et des travailleurs ; et , d'un autre côté , les garnisons de Guelma et de Constantine , toujours assez fortes , do-

mineraient les tribus des Zerdéza , qui , au Sud de la route d'El-Harrouch à Bône, pourraient seules inquiéter les colonies qui se formeraient sur cette ligne.

Disons en passant que ces campagnes, faites en vue de la production , seraient par conséquent très-différentes, sous plusieurs rapports, des campagnes faites en vue de la destruction.

Représentons encore par des chiffres ce que je viens de dire.

Supposons qu'on appelle, sur ce littoral de Bône et de Philippeville , un nombre de colons égal à ces six mille soldats. — Deux mille devraient être placés entre El-Harrouch et Philippeville , dans la vallée du Safsaf ; mille près d'El-Harrouch , dans la direction de la route de Bône ; et les trois mille autres seraient placés autour de Bône , dans les directions de La Calle , de Guelma et d'El-Harrouch ; et chacun de ces milliers de colons aurait mille soldats pour auxiliaires et pour appui.

C'est dans ces proportions qu'il faudrait commencer et continuer. Lorsque je parlerai plus tard des villages, j'indiquerai d'une manière plus précise comment cette marche de la colonisation civile doit être effectuée.

Il y a deux autres points occupés sur la côte , Jigelii et Bougie, qui, jusqu'ici, n'offrent aucune chance de succès pour la colonisation civile , et qui ne sont pas même propres à la colonisation militaire , si ce n'est quand on pourra réaliser la communication de Bougie à Sétif, dont je vais dire quelques mots.

Jusqu'à présent on n'a pas essayé , et cette réserve est aussi prudente quelle est rare , on n'a pas essayé d'opérer par la force cette jonction qui serait pourtant d'un bien puissant intérêt politique. On a pensé sans doute que cet avantage, obtenu ainsi, serait probablement payé bien cber ; qu'il serait d'ailleurs précaire , ou du moins qu'il exigerait, pour sa conservation, l'emploi du moyen par lequel on l'aurait obtenu, la force. En effet , les populations kabiles que cette route traverse, ont la réputation d'avoir été, de tout temps, indomptables ; leurs tribus sont fortes , et leur territoire est presque partout inabordable. C'est là le centre de toutes les tribus kabiles qui peuplent la côte , depuis l'Édough, près de Bône, jusqu'à Matifou, près d'Alger. Aussi la ligne qui joint les Portes-de-Fer à Bougie, estelle, géographiquement et politiquement , une limite naturelle des deux provinces , dont le Jurjura semble être le gardien. Cette limite est celle que la civilisation romaine n'a, pour ainsi dire, pu dépasser qu'avec ses armes , mais qu'elle n'a presque pas pu faire franchir par la charrue coloniale; c'est la limite de la Mauritanie Sétifienne et de la Mauritanie Césarienne , c'est-àdire le point où tout ce qui était à l'Est était plus romain qu'africain, tandis que tout ce qui était à l'Ouest, au contraire, était plus africain que romain.

Et pourtant, la route de Sétif à Saldœ (Bougie) a existé aux temps des Romains : nous-mêmes, depuis que nous connaissons un peu mieux ces féroces Kabiles , nous

savons que c'est une race laborieuse , industrieuse , commerçante, attachée au sol qu'elle cultive, sur lequel elle plante et bâtit; nous savons que cette nation est belliqueuse lorsqu'on l'attaque chez elle , mais que, rarement, si ce n'est pour exercer des représailles , elle porte la guerre hors de chez elle ; nous savons , en un mot , que ce peuple féroce se défend lorsqu'on l'attaque , et lorsqu'il croit qu'on veut le dépouiller , mais qu'il est vraiment d'assez bonne composition lorsqu'il croit avoir intérêt à l'être.

C'est donc une œuvre diplomatique et non militaire, une affaire d'intérêt et non de gloire; c'est presque une convention commerciale qui pourra seule nous faire obtenir, d'une manière sûre et durable , cette importante communication de Sétif à la mer. Je suis convaincu que du moment où Sétif aura , au lieu de militaires seulement, une colonie militaire, le chef de cette colonie obtiendra promptement ce qu'aucun Gouverneur, fort heureusement, n'a voulu se décider à prendre de force. Jusque-là , toute idée de colonisation à Bougie serait impraticable.

Les mêmes considérations s'appliquent à Jigelli, qui ne sera qu'une caserne et un hôpital , tant qu'on ne communiquera pas , de ce point , avec Constantine par Mila , en traversant le pays des Rabiles.

XIV. — Dans la province d'Alger, la question est déjà résolue par le fossé d'enceinte , limite en dehors de laquelle aucune tentative de colonisation civile ne

devra être faite. Ici , les difficultés consisteront , en grande partie, dans letat de la propriété ; nous en avons déjà parlé, et nous y reviendrons quand nous nous occuperons de la forme des villages et du mode de concession. Je pourrais donc me dispenser de parler de la province d'Alger pour la question qui nous occupe, c'est-à-dire pour déterminer la place où doit se faire la colonisation civile, si cette grande mesure, le fossé d'enceinte, n'était pas, à elle seule, tout un système de colonisation algérienne.

En effet, quoique le fossé d'enceinte ne soit qu'une réduction sur petite échelle des systèmes présentés par M. de Prébois et le général Rogniat, cette mesure n'étant appliquée qu'à Alger, le système colonial auquel elle se rapporte décide donc que c'est seulement à Alger qu'il faut faire de la colonisation civile. Examinons sur quel principe général repose ce système, auquel se rattachent des questions de la plus haute importance.

Ce principe est fort simple, et peut se formuler ainsi :

En cas de guerre européenne maritime , Alger doit être un port militaire français de premier ordre , capable de se suffire à lui-même pendant un blocus , au moyen d'une colonisation qui serait à l'abri de l'attaque des Arabes.

Trois conséquences capitales découlent immédiatement de ce principe.

1° Etablissement d'un port militaire de premier ordre;

2° Agrandissement considérable de l'enceinte de la ville, et fortifications as premier ordre;

3° Fossé d'enceinte renfermant le territoire colonial, et défense de ce fossé par une suite de forts, de redoutes, de blockhaus.

Et en outre, ces trois mesures seraient tellement coûteuses, qu'une autre conséquence en résulte : elles absorberaient toutes les ressources du budget de l'Algérie, ou du moins une part si considérable, qu'il faudrait complètement négliger les autres parties de la colonie, jusqu'à ce que ce triple résultat fût obtenu.

XV. — Certes, si une guerre maritime avait lieu, il serait très-avantageux à la France de posséder, hors de son territoire, et à une assez grande distance de ses côtes, et même le plus près possible de la côte d'Afrique, un port militaire de premier ordre. J'en juge par les regrets que j'éprouvais en visitant et admirant Malte, qui fut un instant, et d'une façon bien merveilleuse, l'un des plus brillants fleurons de notre couronne. Les beaux travaux que nous avons faits à Corfou peuvent également nous faire gémir d'avoir perdu les îles Ioniennes; quelques Français même ont pu songer aux Baléares ; d'autres peut-être ont rêvé Tunis, et Napoléon-le-Grand avait pris Alexandrie.

Mais comment la côte de l'Algérie a-t-elle pu inspirer une pensée de cette nature , et l'inspirer aujourd'hui? Comment, dans un pays où nous avons pu à peine poser le pied , et où nous sommes encore près-

que partout bloqués du côté de la terre , avons-nous pu arriver à concevoir un système algérien, basé sur la supposition que nous serions en outre bloqués du côté de la mer ?

L'Algérie est à peine tenable contre les Arabes, et nous songeons déjà à donner aux Anglais le désir de nous y prendre un port militaire de premier ordre , comme ils ont fait de Corfou, de Malte, de Gibraltar ! C'est absurde ! Attendons au moins que l'Algérie soit de force à se défendre contre les Arabes , et , si nous avons la moindre prudence politique , n'essayons de faire d'Alger un port comme Toulon, que lorsque nous aurons en Algérie , comme nous avions pour Toulon en 1794, le moyen de reprendre Alger, même aux Anglais, par terre.

Xous nous défendrons en Algérie contre les Anglais, si nous y pacifions , organisons et gouvernons les Arabes ; ce n'est pas le fossé d'enceinte qui fera tout cela.

Je le dis aussi , nous ne sommes pas encore maîtres de l'Algérie, uniquement parce que les Arabes savent (et nous le savons bien nous-mêmes ) qu'aucune Puissance européenne, surtout l'Angleterre, n'a encore reconnu notre domination , que le Sultan fait ses réserves, et que le premier coup de canon qui serait tiré contre la France nous forcerait à déloger sans tambours ni trompettes.

Pourquoi craindrais -je de dire ce dont personne

ne doute ? A quoi servent ces réserves diplomatiques , par lesquelles on s'efforce de cacher une vérité à ceux qui la savent aussi bien que vous et qui y croient même davantage? Que signifie cette manière de se dissimuler à soi-même ce que l'on sait Être ? Lorsque l'autruche ferme les yeux , elle croit , dit-on , qu'on ne la voit point ; passe pour l'autruche , mais l'homme î

Oui, nous ne sommes pas encore maîtres de l'Algérie, Abd-el-Kader nous résiste , les Arabes nous cernent à Oran , à Alger, à Bougie , ils ne veulent pas , eux aussi , nous reconnaître , parce que nous ne sommes reconnus par personne. Nous avons tenté de conquérir l'Algérie sur de petites tribus arabes , eh bien! pour la posséder tout-à-fait , il nous faut aussi la conquérir sur les grandes Puissances de l'Europe et sur la Turquie.

Et ceci vaudra mille fois ce port militaire de premier ordre que l'on veut établir sur une côte qui se refuse généralement à un pareil établissement , et dans un point de la côte qui n'est pas , à beaucoup près , le moins défavorable.

D'ailleurs, j'admets que ces considérations politiques soient fausses; j'admets, avec notre orgueil national, que nous devons posséder l'Algérie , malgré les Arabes , malgré l'Europe , malgré le chef de l'islamisme ; que nous pouvons y aborder, en toute sécurité , malgré la mer et les vents , malgré les éléments et les hommes ;

voyons donc à quelle condition ce port magnifique et cette ville immense pourraient se suffire contre un blocus de terre et de mer.

Ce grand port , et l'accroissement projeté de la ville , supposeraient une population de cinquante mille âmes au moins ; elle est de quarante mille aujourd'hui.

Or , combien faut-il d'agriculteurs pour fournir, à eux-mêmes et à cinquante mille hommes qui ne cultive ni pas la terre, les produits de la terre nécessaires pour la consommation générale?

Et si j'ajoute : les terres que les colons cultiveraient dans l'intérieur de ce fossé d'enceinte, sont généralement favorables à la culture du mûrier, de l'olivier, de la vigne, des fruits, mais elles le sont peu pour la culture des céréales et pour le pâturage ; le nombre des cultivateurs nécessaires à la nourriture de la population et des bestiaux devra donc être infiniment plus considérable , puisqu'il faudra , en outre , qu'ils fournissent à la consommation , en grains et en fourrages , des fermes où Ton fera particulièrement de la soie, de l'huile, du vin et du jardinage.

Ce n'est donc pas seulement cinquante mille citadins, composés de militaires , de bourgeois , d'administrateurs , de négociants , d'artisans , de marins , que les cultivateurs de grains et les éleveurs de bestiaux devront alimenter, c'est un nombre bien plus considérable.

Pour peu que l'on ait réfléchi à la proportion qui existe habituellement, dans nos sociétés, entre le nombre des hommes qui cultivent la terre et celui des hommes qui ne la cultivent pas, on sera effrayé de retendue du territoire et du nombre de colons qu'il faudrait pour mettre la colonisation en harmonie avec l'existence de cet immense port et de cette grande ville bloques; il faudrait l'opérer non pas par milliers d'hommes , mais par centaines de mille.

Est-ce que l'Alger des Turcs aurait pu vivre , si cette ville n'avait pas attiré à elle les produits superflus des cultivateurs de l'Algérie entière? Songeons donc que jusqu'ici toute la population agricole de ce territoire de deux cent cinquante lieues de longueur, n'a pu alimenter qu'une quinzaine de villes dont la population ne s'élevait pas à cent cinquante mille âmes, et que cette population des cités de l'Algérie cultivait même en grande partie la terre. Chacun de nos colons produira plus qu'un Arabe, c'est possible, et je l'espère; mais il n'en résultera pas que les colons du fossé d'enceinte, fussentils quatre mille par lieue carrée , pourront produire , outre ce qui sera indispensable à leur propre existence et à celle des cultivateurs d'oliviers , de vignes , de mûriers , de jardins , de quoi nourrir cinquante mille citadins qui ne produiraient pas , à eux tous , un seul épi de blé.

Qu'est-ce donc alors que cette prétention de soutenir un blocus, au moyen d'une colonie renfermée dans une

-r- 247 — enceinte de quarante lieues carrées1, qui, fût-elle peuplée trois fois plus , et cultivée trois fois mieux que ne Test en moyenne la France, ne pourrait pas nourrir cinquante mille citadins? "

D'ailleurs, remarquons encore que les besoins, même de première nécessité, dune population européenne nombreuse , sont loin d'être satisfaits par les seuls produits que pourrait donner la petite colonie. Plus on suppose grand le nombre des hommes bloqués , même

' Au dire de M. le général de Berthois (séance de la Chambre ♦ des Députés du 26 avril 1842) , plus de la moitié de ces quarante lieues se compose de mauvaises terres, et quoique des colons lui aient assuré que l'enceinte pourrait contenir cent soixante mille araes , M. le général de Berthois , qui a fait faire ce fossé , estime qu'il n'y faudrait mettre que quarante mille habitants.

La population de la France n'est, en moyenne, que de douze cent cinquante-six habitants par lieue carrée, ou cinquante mille pour quarante lieues. Sur trente-sept mille deux cent cinquantedeux communes, il n'y en a qu'onze cent deux au-dessus de trois mille âmes , et six seulement de quarante à cinquante mille. Les trente-six mille cent cinquante communes au— dessous de trois mille aines renferment vingt-cinq millions d'habitants, et les autres huit millions. — Lo territoire de la Franco est de cinquante-deux millions sept cent soixante-huit mille six cents hectares , dont moitié en terre labourable; et sa population, de trente-trois millions cinq cent quarante mille neuf cent dix habitants; c'est donc, par habitant, un hectare cinquante-sept centiares, dont soixanteseize centiares de terre labourable. Quarante lieues carrées font soixante-quatre mille hectares.

Avec ces données, il est facile de juger le système.

quand la plus grande partie de ces hommes est composée d'agriculteurs, moins un blocus est supportable. En effet, les laboureurs n'ont-ils pas un besoin constant de 1er, de sel, d'épices , de linge, de drap, etc., toutes choses que ne produit pas , que je sache , le massif d'Alger?

Non, l'idée de défendre Alger contre une attaque formidable de terre et de mer, au moyen d'une ceinture coloniale qui n'est qu'une banlieue , n'est pas soutenable *; le massif , même cultivé par des Français, ne sera jamais que ce qu'il a toujours été, un jardin, mais non pas une terre.

Si nous voulions à toutes forces, sur la côte de l'Algérie , un grand port militaire , le seul point où l'on pût

1 M. le général Bugeaud dit, dans son rapport du 13 juin, déjà cité, en parlant de la soumission des montagnards, à l'Est et à l'Ouest de la Mitidja : « Alors nous aurons, autour de la Mitidja, V obstacle continu qui convient à une grande nation .. . Les montagnards garderont longtemps le souvenir de la rude guerre que nous leur avons faite , et cette pensée gardera mieux la Mitidja qu'un fossé garni de blockhaus, lequel , d'ailleurs, n'aurait pu enceindre toute la plaino qu'en y consacrant une 'armée qui, dans sa triste immobilité, aurait perdu plus d'hommes par les maladies que dans une guerre active. L'obstacle de l'Atlas nous demandera moins d'hommes pour le garder, et ces hommes ne seront pas paralysés. . . et cette grande barrière, loin d'être improductive, comme le serait le fossé, loin de fournir, etc., etc. »

Répétons, après M. le Gouverneur général : Le fossé d'enceinte ne convient pas à une grande nation. — Triste immobilité, ma-

rétablir sans violenter la nature serait Mers-el-Kebir ou Arzeu ; tousles marins, tous les ingénieurs le disent : en rétablissant a Alger, on n'augmente pas la force d'Alger à l'égard de l'intérieur, au contraire; et l'on rend cette position plus séduisante pour une attaque et plus difficile pour la défense , quand bien même on la fortifierait comme Metz.

Quant à cet agrandissement de l'enceinte de la ville, comment ne s'aperçoit-on pas que la population actuelle d'Alger est , pour la plus grande partie, factice ; qu'elle est une conséquence de l'état de guerre; que cette ville est peuplée d'une masse de militaires qui, il faut l'espérer, ne lui seront pas toujours nécessaires , et, par conséquent, d'une nombreuse population civile, espèce de cantiniers et de valets à la suite de cette armée ? Enfin , comment ne voit-on pas que toute la population maure tend à disparaître d'une ville où tout blesse ses mœurs , ses habitudes , sa croyance ?

L'aspect d'Alger changera complètement , le jour où la population française qui sera répandue dans cette province demandera à Alger des socs de charrue , des cuves , des pressoirs , des meules , au lieu de lui faire

ladie , paralysie, i m production, tels sont les mots que la conception du fossé inspire à M. le général Bugeaud , qui est plus à même que qui que ce soit d'eu juger les effets, puisque c'est sous son gou— vernemenl que cette conception ^e réalise.

les commandes qu'on lui fait aujourd'hui , des commandes d'alcool et d'absinthe. L'aspect d'Alger changera , lorsque les Arabes lui apporteront leurs grains et leurs huiles, lui amèneront leurs chevaux, et emporteront en échange des étoffes , du sucre , du café et des instruments aratoires ; alors on y verra autant de forgerons, charrons, bourreliers, qu'il y a aujourd'hui de cafés, de cabaretiers et de marchands de tabac; mais qui donc oserait dire , à l'avance , que lorsque cette population normale d'une véritable colonie aura remplacé la population factice d'Alger, l'enceinte d'Alger sera trop petite pour contenir cette population renouvelée ou mieux encore régénérée? Il y a eu deux choses funestes pour l'Algérie , ce sont : la colonisation par fermes isolées , et la colonisation par capitale, à l'instar de Paris. Alger a absorbé toutes les forces coloniales de la France , et les fermes des colons ont toutes été absorbées par les Arabes. Gardons-nous donc des fermes isolées, et gardons-nous aussi de vouloir faire un Paris, dans une contrée où nous n'avons pas encore su faire un village.

Or, tout cela tient à ce que si nous avons, dans notre organisation administrative, civile et militaire, des corps et des individus qui savent faire et ont l'habitude de faire des ports, des forts, des batteries, des murailles, nous n'en avons pas qui aient eu encore mission spéciale et habituelle de faire de V agriculture, d'étudier ses besoins , de la favoriser ; il en résulte que lorsqu'on

demande au génie civil et au génie militaire , quel est l'emploi le plus utile à faire du budget que la France consacre à l'Algérie , ils répondent naturellement par ces mots : un très-grand port militaire , et une trèsgrande place de guerre , parce que c'est là , en effet , que ces deux corps sont habitués à déployer le mieux leur très-incontestable mérite. Or, tant que notre gouvernement colonial n'aura pas créé , pour l'administration de l'Algérie, un corps nombreux et puissant, capable de contre-balancer l'influence des constructeurs de cités, de forteresses et de routes royales, ou bien, tant que le gouvernement n'aura pas fait sentir aux deux corps du génie civil et militaire, que ce sont surtout des villages qu'il faut en Algérie ; que c'est presque uniquement cela qu'il veut ; que sans Y agriculture, r Algérie n'est rien, est moins que rien pour nous; qu'il faut, avant tout, qu'elle produise; en un mot , tant que le gouvernement ne fera pas de la colonisation, mais seulement de la guerre et de l'administration bourgeoise, urbaine et fiscale, l'Algérie nous coûtera bien des hommes et bien de l'argent , mais ne produira rien.

Je puis maintenant reprendre l'examen de la question posée , ou plutôt terminer cet examen ; car, pour la province d'Alger, le fossé d' enceinte limite , je le répète , le territoire où la colonisation civile peut et doit être entreprise ; et quant à la province d'Oran , je ne connais pas un seul point où il soit prudent d'essayer

de la colonisation civile , du moins à présent. Oran a bien aussi son petit fossé d'enceinte ; mais ce fossé qui trace autour de la ville une bande d'une demi-lieue de large , protège les Zméla , et c'est tout ce qu'on peut attendre de lui.

XVI. — Résumons tout ce que nous venons de dire de directement applicable au sujet de ce chapitre.

L'histoire, la géographie, l'ethnographie et la politique déterminent le partage de l'Algérie en deux zones , intérieure et littorale ; la première plus particulièrement militaire , la seconde plus particulièrement civile.

La zone intérieure militaire s'élargit à Y Ouest et finit en pointe vers Y Est ;

La zone littorale civile, au contraire, repose sur une large base à Y Est, et se termine en pointe vers l'Ouest.

Les mêmes considérations partagent l'Algérie en trois provinces, divisées naturellement, d'une part au Jurjura, de l'autre au Chélif; chacune de ces provinces comprenant une part des deux zones, militaire et civile, dans des proportions différentes ; savoir : Constantin e plus particulièrement civile; Oran (ou Mascara) plus spécialement militaire; Alger ayant le caractère mixte, qui détermine son importance capitale, comme centre géographique et politique de l'Algérie.

En conséquence :

1° Colonies militaires, surtout dans la zone inté-* Heure ;

— Colonies civiles , surtout dans la zone maritime;

2° Beaucoup de colonies militaires et fort peu de colonies civiles dans la province d'Oran;

— Plus de colonies civiles que de colonies militaires dans la province de Constantine ;

— Autant des Unes que des autres dans la province d'Alger, les colonies civiles ayant 'Alger comme centre, et les colonies militaires placées dans le rayonnement de Médéa, Miliana et Blida.

Dans la province de Constantine, l'ordre progressif à suivre est :

Pour les colonies militaires, joindre les trois points de Guelma, Constantine et Sétif ;

Pour les colonies civiles , joindre Bône à La Calle , et Philippeville à Bône , par El-Harrouch ;

Pour les unes et les autres, reunir les colonies militaires des cercles de Guelma et de Constantine aux colonies civiles des cercles de Bône et de Philippeville.

Dans la province d'Alger, l'ordre à suivre est :

Colonies civiles dans l'intérieur du fossé d'enceinte ;

Colonies militaires tendant de Médéa vers Hamza , de Miliana vers Mascara , de Blida vers Médéa et Miliana ;

Enfin , dans la province d'Oran , l'ordre à suivre est :

Colonies civiles urbaines, maritimes, et pas ou presque pas d'agricoles ;

Colonies militaires sur les routes de Mascara à Mostaghanem, et de Tlemcen à Oran, et plus tard, sur la route de Mostaghanem à Oran, et sur celle de Tlemcen à Miliana , par Mascara.

Tels sont , en termes généraux , les lieux et Y ordre de fondation des colonies civiles et militaires ; nous y reviendrons avec plus de détails dans les chapitres suivants.

Page 1