PERSONNEL ET MATERIEL DES COLONIES CIVILES ET MILITAIRES
I. — Pour bien limiter le champ de ce chapitre, je renvoie à la conclusion, qui traite spécialement du gouvernement de l'Algérie, tout ce qui se rapporte à l'organisation des Européens dans les villes ; ici je m'occuperai uniquement des colonies agricoles, civiles ou militaires.
La position des lieux favorables à l'établissement de ces colonies étant déterminée, le travail théorique à faire immédiatement serait : le plan des villages et des fermes, des limites de leur territoire , des moyens de défense , d'irrigation et d'assainissement, avec éludes
des cultures possibles et des procédés agricoles convenables.
Ce double travail théorique d'ingénieur et d'économiste appartient bien évidemment à deux corps qui ont déjà rendu de grands services en Algérie, comme ils en rendent en France, mais qui n'ont pas encore été mis à même de manifester leur capacité colonisatrice. Le génie civil des ponts-et-chaussées et le génie militaire (auquel il faut adjoindre l'artillerie qui construit aussi) ont bien construit des ponts, des routes, des casernes, des hôpitaux , des blockhaus ; mais il y a loin de là à construire et établir un village de cultivateurs en Algérie , même un village pour des Européens et non pour des indigènes.
S'il suffisait de copier Vaugirard ou Maisons-Laffîtte, il n'y aurait pas même besoin d'ingénieurs, et les moindres maçons feraient l'affaire ; mais il y a là un problème neuf, qui n'a pas même encore été posé, que je sache , et à mon grand regret , à l'école des ponts-et-chaussées, ni à l'école de Metz, et dont nous n'avons ni épure, ni relief.
Le génie civil et le génie militaire français ont fait naturellement en Afrique ce que nous y avons fait en toutes choses; jusqu'à présent ils y ont importé la France, purement et simplement. Leurs casernes et hôpitaux , et leurs routes , ne dépareraient aucune province de France, et n'y paraîtraient pas des constructions extraordinaires, étranges; au contraire, plusieurs
embelliraient nos villes et nos départements, et sembleraient des œuvres nationales, indigènes, appropriées à nos usages et à notre climat.
Il y a plus, la nécessité nous a fait souvent chercher, en Algérie, des moyens d'habitation très-prompts; les mêmes nécessités étant fort rares en France, notre imagination n'est pas habituée à une grande fécondité sous ce rapport ; et le génie civil et le génie militaire ont pris la règle et l'équerre, ont tracé de longues lignes droites, ont planté verticalement des planches dans ces lignes parallèles, ont recouvert ces deux plans parallèles de deux autres plans de planches formant un angle obtus; c'est ce qu'on nomme des barraques.
Jamais pareille idée ne serait venue à Abd-el-Kader ou bien à Méhémet-Ali ; j'ai vu celui-ci réunir des milliers d'ouvriers au barrage du Nil , et leur faire construire, comme par enchantement (par un Français cependant) , des casernes où il n'y avait pas une planche, pas une poutre, pas une pierre, pas un clou, trèspeu de chaux, pas de vitres ; habitations saines, fraîches en été, suffisamment chaudes en hiver. C'étaient des murs épais de briques séchées au soleil , mélange de terre, de paille hachée et de quelques particules de chaux; briques absolument semblables à celles que faisaient les Juifs de Moïse sous les Pharaons ; l'invention n'est pas neuve. Ces murs, largement espacés, renfermaient entre eux un ou deux rangs de piliers des mêmes
briques , et tout cela supportait un toit plat , composé ainsi : des rondins de deux à trois mètres ( que nos ingénieurs connaissent bien , puisque les Algériens n'en employaient pas d'autres dans leurs maisons , à Alger même), recouverts d'un lit de cannes de joncs et de roseaux , enduit d'un assez épais glacis d'un mortier semblable à celui des briques, avec proportion de chaux un peu plus forte dans la couche supérieure de ce glacis.
Remarquons qu'une grande partie des maisons de l'Algérie étaient bâties, à très-peu près, de cette manière : en une espèce de pisé recouvert d'une terrasse de pisé ; et cependant, nous avons porté à Sétif des plateaux qui coûtaient deux ou trois francs à Philippeville , et qui , si je suis bien informé , revenaient à vingt-un francs, rendus à Sétif!
Nos blockhaus sont encore des inventions inimaginables pour l'Algérie. La plupart d'entre eux étant sur des lieux élevés, sont par conséquent très-généralement sur le roc ; une tour en pierre aurait pu y être faite avant que le blockhaus ait eu le temps d'arriver de Toulon à la côte d'Afrique.
Et tous les bâtiments que nous élevons sont percés aux quatre faces de larges fenêtres ; et nous les campons en plein soleil, sur des places ou dans des rues aussi larges que nous pouvons les faire, comme si nous pensions que les Orientaux ne font des cours intérieures et de très-petites fenêtres grillées à l'extérieur que pour
cacher leurs femmes, et non pour se garantir du plus redoutable rival, du soleil * !
Philippeville , la seule cité de notre création complète, est située sur deux collines, et la vallée que ces deux collines forment par leur rencontre 2 est naturellement la grande route de Constantine et la rue principale de Philippeville ; mais quel est le plan des deux parties de la ville située sur ces deux collines trèsescarpées ? — L'échiquier , la ligne droite et l'angle droit; ce qu'il y a, certes, de plus simple au monde;
- « Quelques uns croyaient l'ancienne forme plus convenable pour la salubrité. Ces rues étroites et ces bâtiments élevés ne faisaient pas , à beaucoup près , un passage aussi libre aux rayons du soleil ; au lieu que maintenant toute cette largeur qui reste à découvert, sans aucune ombre qui la défende, est en butte à tous les traits d'une chaleur brûlante. » Tac, Ann., xv, 43 , à propos de la restauration de Rome après l'incendie de Néron.
7 Le passage suivant de Varron (1. xn, t. 2) est assez curieux, parce qu'en faisant le contraire de ce qu'il conseille , on a fait de Philippeville, ou du moins de plus de la moitié de cette ville, le lieu d'habitation le plus insalubre de l'Algérie : « Dandum operam ut potissimum sub radicibus montis sylvestris villam ponas, ubi pastiones sint latœ ita ut contra ventos qui saluberrimi in agro flabunt. Quae posita est ad exortus aequinoctialis aptissima, quod aes-
tate habet umbram , hieme solem advertendum etiam si quae
erunt loca patuslria. . . » Et Columelle ajoute que , dans les lieux malsains , c'est le nord qu'il faut regarder ; or, à Philippeville , pas une maison ne peut regarder le nord , sauf l'hôpital, qui y est tellement exposé , qu'il est glacé en été comme en hiver, condition peu favorable aux malades.
mais ce qui fait, de la moitié des rues, des escaliers ou des ravins à peine praticables, même pour des piétons, et ce qui expose les habitations et les habitants de cette ville maritime et desséchée à toutes les enfilades du vent et du soleil ; en revanche , le mur d'enceinte est parfaitement et mathématiquement défilé du feu des Arabes ; or, les Arabes tuent bien quelques hommes chaque année à Philippeville ; mais le soleil, le vent et les vapeurs de la mer, le vent et les vapeurs de la terre, les tuent par centaines.
Le pays est neuf, nous avons dû y faire des écoles ; cela n'a rien d'étonnant. Beaucoup de faits de cette nature ont été souvent signalés ; je n'aurais même pas parlé de ces derniers, si je ne devais pas ajouter ceci : personne n'aurait mieux fait que ceux qui ont fait, et il est certain aussi que ce sont eux qui peuvent seuls faire bien aujourd'hui ce qui a été mal fait précédemment par eux.
Je le dis encore, le problème n'a pas été nettement posé au génie civil et au génie militaire ; qu'il le soit, et ces corps le résoudront.
Voici le programme :
Quelle est la forme à donner aux villages coloniaux agricoles, militaires ou civils de l'Algérie ; les premiers devant se livrer exclusivement à la grande culture collective, à l'éducation des bestiaux et des chevaux , et à des exercices militaires ; les seconds à la grande culture collective , mais aussi à la petite culture in-
m\ iduelle et aux professions industrielles qui se rattachent à l'agriculture? Les colonies militaires devant , par-dessus tout , former un corps , dont toutes les individualités soient constamment soumises à une seule volonté ; et les colonies civiles formant des sociétés de familles, dans lesquelles chaque associé a sa part d'indépendance plutôt dans la forme que par le fond.
II. — Lorsque ce plan sera fait et adopté, il faudra Y exécuter; or, il évident que cette exécution serait le premier acte à installation des colonies militaires, tandis qu'à légard des colonies civiles, ces travaux ne seraient que préalables et préparatoires ; car l'installation des colonies civiles, c'est-à-dire d'une réunion de familles , ne peut avoir lieu qu'après l'exécution des travaux généraux de protection, d'assainissement, d'irrigation, de délimitation, de communication, et même après l'achèvement des principaux établissements publics.
L'exécution de ces travaux préalables est bien un premier pas vers la fondation des colonies civiles ; elle doit, pour ainsi dire, présenter le modèle sur lequel se formeraient plus tard les communes rurales; mais c'est une œuvre d'intérêt public qui ne saurait être mise à la charge et confiée aux soins d'intérêts privés, à moins que ces intérêts ne fussent associés et constitués d'une manière analogue à la forme que l'État lui-même emploierait pour faire ces travaux.
Le génie militaire commencerait donc l'installation
des colonies militaires , et le génie civil préparerait seulement celle des colonies civiles.
Si nous examinons comment cette œuvre préparatoire serait entreprise par l'État, sous le double rapport du personnel et du matériel , nous préparerons ainsi nous-mêmes ce que nous aurons à dire sur l'organisation des colonies civiles. Si nous voulions aborder directement et immédiatement la question, nous aurions probablement plus de peine à nous faire comprendre ; il en serait de même si , commençant par les colonies militaires , qui , par leur nature , ont déjà leur principe d'organisation connu et admiré de tout le monde, nous passions, immédiatement après, à l'organisation des colonies civiles , qui sont, au contraire, des créations neuves.
III. — En France, les travaux civils et les travaux militaires ont de grandes ressemblances, mais ils ont aussi des différences capitales. D'abord, l'esprit qui les anime sort de la même source, l'École polytechnique, mère commune des ponts-et-chaussées et du génie militaire ; ensuite , ils se ressemblent par en haut, par X état-major ; mais ils sont fort différents par en bas , par la troupe. Des deux côtés, l état-major est organisé, constitué, il forme corps; mais l'un forme corps avec sa troupe, qui est elle-même vigoureusement organisée ; l'autre n'a pas de troupe , et ne commande qu'à des bandes de volontaires, sans aucun lien entre eux, et n'ayant avec leurs chefs que le lien ou plutôt
la chaîne du salaire journalier, chaîne pour le chef aussi bien que pour l'ouvrier.
Je n'ai pas à examiner s'il est bon pour la France d'avoir ainsi un corps dont la tête est fort belle et fort intelligente, mais qui n'a ni pieds, ni bras; et d'avoir des membres nombreux d'un corps très-robuste , qui sont privés de tête, et qui ne sont réunis que par un fil grossier de cuivre ; mais je suis convaincu que cela est et serait très-mauvais en Algérie, surtout si cette tête sans membres et ces membres sans tête, devaient concourir à la création très-difficile et tout-à-fait neuve de villages coloniaux.
La colonisation de l'Algérie est, à mes yeux, l'occasion unique et vraiment providentielle d'essayer, non l application de l'armée aux travaux publics, mais