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L'ORGANISATION D'UNE ARMEE DES TRAVAUX PUBLICS

Nous verrons ensuite s'il y a lieu de tirer parti de cet essai pour la France; mais je le crois indispensable pour l'Algérie.

Voilà pourquoi je dis que l'organisation des travaux publics préalables, entrepris par l'État, doit être et serait l'acheminement à l'intelligence de l'organisation des colonies civiles ; parce qu'en effet , il y aurait alors, entre le corps des travaux publics d'Algérie et les colonies civiles, presque le même rapport que celui qui existera nécessairement, sans rencontrer d'obstacle d'opinion ou de fait, entre Y armée et les colonies militaires.

En d'autres termes, les corps savants de l'armée me paraissent tout prêts à fonder assez facilement des colonies militaires, au moins sous le rapport constitutif; ils ont beaucoup à apprendre sous le rapport exécutif, en ce qui concerne le travail agricole et la vie de l'agriculteur; mais les éléments principaux y sont, chez les soldats surtout, dans quelque corps de l'armée qu'on les prenne.

Le génie civil me paraît, au contraire, étranger jusqu'ici, même à Vidée d'organiser des colonies civiles; d'ailleurs, il est très-loin de connaître Y ouvrier, comme l'officier de troupes connaît le soldat. Ayant sous ses ordres des masses qui exécutent des travaux, il a bien une assez forte puissance executive, surtout pour les travaux de terrassement, qui seraient dominants dans cette œuvre préparatoire; mais ces masses n'étant pas organisées, ne faisant pas corps avec lui, il n'a pas la force constitutive que pourtant appellent et promettent les intelligences très-supérieures qui le composent , et que les ouvriers désirent et faciliteront plus qu'on ne le croit généralement.

Ajoutons aussi, pour qu'on ne se hâte pas de tirer une conséquence trop prompte de ce que je viens de dire, que le génie civil est beaucoup plus propre que tout autre corps de l'administration à concevoir et diriger l'organisation des travaux de fondation de tous ces villages ; et par une raison fort simple, c'est que là il s'agit de création et de travaux à diriger, et que tous nos

autres administrateurs ne dirigent pas de travaux et ne créent pas , ils administrent ce qui est. D'ailleurs , quelles sont les études antérieures , obligatoires , que nos sous-préfets ou conseillers de préfecture ou auditeurs au conseil d'État ont faites, qui donnent un gage de leur capacité pour fonder un village? Je n'en sais rien; mais je ne leur connais pas à' études obligatoires , ni de concours qui prouvent qu'ils sont aptes même à administrer1; tandis qu'.au contraire les ingénieurs n'obtiennent les fonctions qu'ils remplissent qu'après examen de capacité par les maîtres de l'art, et après de nombreux concours.

Disons-le d'ailleurs franchement , 1 Algérie a déjà prouvé, de la manière la plus manifeste, l'incapacité créatrice et la pratique routinière de ce que nous nommons en France particulièrement l'administration ; je ne parle ici ni de ces fractions de l'administration qu'on appelle la justice , renseignement public , les eaux et forêts ; ni même des finances , de l enregistrement et des douanes; parce que, dans toutes ces parties, il y a plus ou moins , mais enfin il y a des conditions obligatoires d'aptitude à la fonction; je parle de ce qui gou-

1 M. le comte Beugnot disait à la tribune de la Chambre des Pairs, le 8 juin dernier : « Le Gouvernement a fondé, dans différentes facultés, des chaires de droit administratif ; eh bien! la connaissance du droit administratif n'est exigée ni des préfets, ni des sous-préfets , ni des conseillers de préfecture! »

verne politiquement toutes ces différentes parties de l'ordre civil, de ce qui devrait leur donner l'inspiration, la direction ; en un mot je parle de la direction des affaires civiles de l'Algérie , depuis son chef à Paris, jusqu'au dernier commissaire civil et au dernier maire d'Algérie.

Et j'en appelle à l'avenir, pour faire oublier le passé.

Or, pour l'avenir, confier la fondation des villages coloniaux à d'autres qu'à ceux qui savent faire des routes , des canaux , des plantations , bâtir des maisons , faire des terrassements, conduire des ouvriers, ce serait absurde ; car ceci est un chantier de travail , dont le chef doit , avant tout , être compétent travailleur.

En France , où nous nous inquiétons très-secondairement du but pour lequel nos villages sont fondés depuis des siècles , but qui subsiste pourtant toujours , puisque c'est la culture , nous les laissons aller comme ils veulent , ou comme chacun veut , et nous appelons cela administrer ; mais en Algérie , le but est clair, il ne date que d'aujourd'hui : c'est pour fonder des villages qu'on réunira des hommes, sous la direction d'un homme ; il faut donc que cet homme sache fonder des villages, et, je le répète, les administrateurs, en tant qu'administrateurs, n'ont jamais appris cela nulle part, et n'ont même pas besoin de le savoir en France , où les villages et villes qu'ils administrent sont fondés.

C'est donc l'ingénieur civil qui doit être directeur

du travail de fondation des colonies civiles ; qu'on l'appelle commissaire civil si l'on veut , mais que le commissaire civil soit un ingénieur, c'est là le point indispensable.

IV. — Peut-être, en voyant que j'assigne ces travaux de fondation des colonies militaires et des colonies civiles aux corps savants de l'armée et au corps savant , constructeur t de l'administration civile , se récriera-ton sur le nombre d'employés et d'officiers instruits qu'exigerait alors le service de l'Algérie : on aurait doublement tort ; d'abord, parce qu'on ne fait pas des colonies à la douzaine ; ensuite, parce que si nous n'employons pas à commencer la colonisation les hommes capables de la faire, il vaudrait beaucoup mieux ne pas l'entreprendre. Ne craignons pas d'augmenter en Algérie le nombre des hommes capables de créer, de fonder, de produire l ; ils n'y sont pas si nombreux que l'excès soit de longtemps à craindre ; augmentons aussi les attributions de ceux qui s'y trouvent déjà , afin de leur donner un excitant qui les y attache , qui en appelle d'autres, et qui empêche l'Algérie d'être un trop-

1 Les deux places de Bône et de Philippeville ont l'une et l'autre, depuis longtemps et constamment, cinq à six ingénieurs militaires , un personnel nombreux des douanes , du domaine et même des eaux et forêts; mais un seul ingénieur civil de deuxième ou même de troisième classe, embrassait dans son service cinquante à soixante lieues de côtes et un territoire considérable.

plein administratif où s'écoulent les hommes qui ne peuvent pas trouver place en France. Songeons enfin que dans le génie , en France , il y a beaucoup d'hommes qui se lassent de rester quinze à vingt ans capitaines , et de faire remettre des tuiles et des vitres aux casernes; que, dans l'artillerie, c'est au grade de lieutenant que Ion consacre vingt années ; or, commander l'exercice du canon pendant près d'un quart de siècle, c'est un peu monotone; enfin que, dans les ponts-et-chaussées et les mines , nous avons beaucoup d'ingénieurs que le Gouvernement prête à l'industrie , et qui probablement , s'il ne les prêtait pas , le quitteraient , pour cesser de ne rien faire ou de faire briser des cailloux sur les routes.

Non , ces corps ne sont pas plus au dépourvu que toutes les autres branches de l'administration ; et l'avancement n'y est point tellement rapide, que l'on doive craindre de leur donner une occasion de plus de mériter des grades et d'augmenter la considération dont ils jouissent déjà.

Je sais bien que les ingénieurs des ponts-et-chaussées ne sont pas parfaits ; je n'ignore pas les plaintes si souvent portées en France contre eux, et je partage l'opinion que ces plaintes sont très-souvent justes. Mais de quoi se plaint-on? Précisément de choses qui tiennent à ce qu'ils ne sont pas , en France , dans la position que je leur suppose en Algérie. On se plaint de ce qu'ils projetait et exécutent lentement ; de ce que

leurs travaux coûtent cher et sont mal surveillés ; de ce qu'ils sacrifient souvent Futile à l'art ; enfin , de ce qu'ils sont presque toujours étrangers aux exigences et aux habitudes locales.

Sans doute leur lenteur serait bien plus grande encore en Algérie, s'ils étaient obligés d'envoyer, comme ils le font aujourd'hui , tous leurs projets , même les plus minimes, à Alger, delà à Paris, où, dans certains cas, ils passent à la guerre, à la marine et toujours aux bureaux des ponts-et-chaussées. Leurs travaux y seraient relativement bien plus chers et plus mal surveillés qu'en France, si leur troupe de travailleurs n'y était pas organisée , disciplinée , et pour ainsi dire enrégimentée. Ils sacrifieraient l'utile à l'art si, dans ces entreprises coloniales , il n'était pas de toute évidence que c'est l'utile qui est le but presque unique , ce qu'on ne peut pas dire d'un pont sur un grand fleuve, ou d'une route royale. Enfin ils seraient encore plus étrangers aux besoins locaux des colonies de l'Algérie qu'ils ne le sont à nos départements, s'ils n'en étaient pas eux-mêmes les fondateurs , et sion les faisait changer annuellement , ou du moins très-fréquemment de résidence , comme on le fait en France.

V. — Or, on n'a qu'à prendre à peu près le contraire de ces quatre habitudes de l'administration en France , habitudes qui , continuées en Algérie , y sont et y seraient surtout des vices funestes , et l'on aura précisément posé des principes qui me paraissent convenables

et indispensables pour la fondation des colonies civiles.

Ainsi : 1° indépendance et par conséquent responsabilité personnelle très-grande du chef de colonie civile , pour tous les détails d'exécution du plan général adopté et ordonné par le gouverneur général. Surveillance, par inspections fréquentes du directeur général des colonies civiles ou de ses délégués , mais non par correspondance, qui ne surveille rien et qui entrave tout.

2° Organisation des travailleurs, avec le nombre de piqueurs , conducteurs et ingénieurs adjoints, nécessaires pour l'ordre et la promptitude dans le travail et l'économie dans les dépenses communes.

3° Rappel constant au but qu'on se propose : ce sont des villages de paysans et non des résidences princieres que Von veut; par conséquent, /'art consiste ici précisément et uniquement dans /'utile. La première pierre posée ' porterait cette inscription et le nom de l'ingénieur fondateur.

4° Engagement de rester , sauf démission, et par conséquent promesse de laisser, sauf destitution, jusqu'à l'accomplissement des travaux de fondation or-

1 Pourquoi Rome a-t-elle tant inscrit de noms et de choses sur la pierre? Parce qu'elle voulait apprendre aux hommes à fonder des choses durables. — Ce qui n'est inscrit que dans des journaux ne dure qu'wnjowr, hommes et choses.

donnés par le Gouverneur général et acceptés par Tingénieur fondateur qui s'engage à les réaliser.

Mais trouvera-t-on des hommes qui consentiront à prendre un pareil engagement, qui consentiront à rester en Algérie jusqu'à l'accomplissement de pareille œuvre? — D'abord, fonder un village en Algérie est bien une œuvre très-difficile, mais elle n'exige pas un siècle; ensuite, si l'on ne trouve personne qui consente à mettre à cette œuvre le quart du temps qu'on passe à commander une compagnie de sapeurs ou une demi-compagnie de canonniers, la colonisation est impossible; car une colonisation ne se fait pas, et surtout ne commence pas , en sautillant de chef en chef , en faisant la navette comme nous la faisons depuis douze ans. On ne trouve personne aujourd'hui qui s'attache à l'Algérie, parce que l'on n'y fonde rien, et qu'on ne s'attache pas du tout à un pays dont on brûle les arbres et les moissons et dont on tue les habitants ; mais à celui où l'on plante, où l'on bâtit, où Ion donne la vie à des enfants ; et aussi à un pays où l'on fait une œuvre dont le mérite vous est attribué.

Aujourd'hui , par exemple , un officier du génie imaginerait un projet sublime , il n'en faudrait pas moins qu'il mît sur son projet : « Fait sous la direction du chef du génie, » lequel chef n'aurait souvent pas eu personnellement la moindre idée du projet. — Un officier d'état-major fait une carte , le ministère la publie ; on y voit bien le nom du graveur ou du litho-

graphe , et ceux du ministre et du directeur du dépôt de la guerre ; mais le nom de Y auteur *est absent.

Je me suis déjà montré , dans cet ouvrage , assez partisan du collectisme à l'égard des choses; j'avoue qu'à l'égard des personnes , et surtout en Algérie, j'aimerais un peu plus d'individualisme.

Je l'ai déjà dit, pour la gloire et la fortune de la France, il faut que l'Algérie donne gloire et fortune aux individus que la France voudra employer à fonder la colonisation ; ne nous bornons pas à illustrer le nom du brave, en badigeonnant ce nom au coin de la rue ou de la place où il est mort ; songeons à lui de son vivant et pour plus d'un jour : cela coûte plus cher, mais cela produit davantage.

J'ai dit tout ce que j'avais à dire, pour le moment, sur le chef des travaux préparatoires de fondation; parlons actuellement de l'organisation de sa troupe, et des travaux qu'il lui fera exécuter.

Je n'ai pas l'intention, ou mieux encore , la prétention d'organiser ici, d'un trait de plume, une armée de travailleurs , ses règlements, son code, et de les mettre en parallèle avec les lois qui régissent notre armée. Il a fallu plusieurs siècles pour transformer en armée régulière les bandes indisciplinées de nos barons du moyen âge ; je ne crois pas qu'en un jour on puisse organiser les bandes indisciplinées que lèvent au hasard les seigneurs actuels de l'industrie. Toute chose a son

commencement, X organisation du travail aussi bien que la colonisation de l'Algérie ; et ces deux grands problèmes , qui préoccupent aujourd'hui vivement la France, sont heureusement si intimement liés, que résoudre l'un serait résoudre l'autre. Or, nous ne coloniserons pas l'Algérie sur tous les points à la fois, faisons de même pour organiser le travail.

Le jour où le Gouvernement, et non pas un individu quelconque , aura organisé un seul régiment de journaliers salariés de l'industrie, sera semblable à celui où Charles VII a organisé le premier corps de sondars. L'armée a fait cesser progressivement la concurrence militaire que se faisaient entre eux les seigneurs féodaux et qui ruinait le peuple ; l'organisation des travailleurs mettra fin à la concurrence industrielle que se font entre eux les seigneurs de l'industrie, et qui engendre le paupérisme de nos jours, par la réduction inévitable du salaire et l'augmentation inévitable aussi des heures et des jours de travail.

Dans l'industrie privée, réduction du salaire au minimum indispensable à la vie matérielle et à l'entretien de la force mécanique de l'ouvrier, et élévation de sa tâche m maximum qu'il peut atteindre.

Organiser le travail, ce serait, au contraire, substituer à un salaire précaire et arbitraire une solde assurée, constante ou progressive selon le mérite, et remplacer une tâche, qui croît nécessairement aujourd'hui à proportion de l'accroissement des besoins légi-

times et réels de famille, de maladie ou d'âge, par une tâche proportionnée à ces besoins.

Solde, avancement, retraite, voilà trois mots qu'il faut introduire dans la langue industrielle et faire connaître à ïouvrier, au soldat de l'industrie. Le Gouvernement seul peut consacrer ces mots ; il doit seul avoir la gloire de donner au peuple les choses qu'ils représentent ; car c'est la véritable acception que doit recevoir, de nos jours, l'excellent mot d'Henri IV.

Et il faut aussi que l'ouvrier ait , comme le soldat , pour ses infirmités et ses blessures , les nobles invalides du travail, et non l'hôpital de l'indigence ; enfin , il faut que, plus heureux sous ce rapport que le soldat, il ait les joies de la famille.

VI. — Je viens de prononcer le grand mot caractéristique de l'œuvre ; au soldat, la gloire, l'honneur, la patrie; à l'ouvrier, une femme et des enfants qui lui donnent du cœur à l'ouvrage.

L'organisation des travailleurs n'est donc pas une réunion régulière ^individus, mais une réunion régulière de familles; voilà pourquoi elle se lie si bien à la colonisation de l'Algérie , et en est le prélude gouvernemental indispensable. La fondation régulière d'un premier village devrait être, pour ainsi dire, X école normale de la colonisation future; c'est là que les associations puiseraient leurs directeurs de villages, leurs chefs de fermes et d'ateliers, leurs économes.

Niera-t-on maintenant, s'il s'agit de fonder une pa-

reille base à la colonie, que ce soit au Gouvernement à faire les dépenses préalables dont j'ai parlé? — On lui permet bien d'avoir des pépinières de mûriers pour l'Algérie, étonne lui permettrait pas d'avoir une pépinière de gouvernants de l'Algérie ! Ce serait folie; mais malheureusement la folie est du domaine de l'homme.

VIT. — La fondation du premier village colonial est donc, selon moi, celle de V école normale pratique de colonisation. Et qu'on ne chicane pas sur cette dépense; le défaut d'apprentissage au gouvernement colonial, ou bien cet apprentissage fait sur les boulevarts de Paris, nous coûte assez cher pour que nous en inventions un meilleur. Que l'on n'épargne pas non plus, sous prétexte des besoins pressants delà France, remploi d'un bon nombre d'hommes très-capables : la colonisation est un des besoins les plus pressants de la France , aussi pressant même que les chemins de fer, pour lesquels on pique notre amour-propre national, en disant que les étrangers nous devancent; pour l'Algérie, ils se moquent de nous , et c'est bien pis , car ils ont raison.

Surtout , que cette école normale ne soit pas fondée à la porte d'Alger; il vaudrait presque autant la fonder à Versailles : c'est entre Bône et Guelma , ou près de Philippeville , qu'elle doit être ; là est la vraie colonie civile agricole d'Algérie ; à Alger elle est factice et en serre chaude.

Outre les ponts-et-chaussées qui nous donneraient les

chefs, les principaux officiers de cette troupe coloniale modèle, nous avons aussi en France des écoles d'arts et métiers, des eaux et forêts, de médecine vétérinaire ; nous avons des fermes modèles , une administration des haras , des conseils et sociétés d'agriculture ; enfin nous avons de quoi composer facilement tout Y étatmajor de cette école normale pratique , et même le cadre des sous-officiers, ce qui permet de n'y employer que des hommes ayant de véritables titres à diriger et administrer une œuvre aussi spéciale, et d'en exclure absolument tout directeur ou administrateur de fantaisie.

Arrivons donc enfin aux soldats, aux familles agricoles.

VIII. — Si le choix scrupuleux d'officiers et sous-officiers, spécialement propres à cette œuvre modèle, est indispensable, celui des familles ne l'est pas moins. Le Gouvernement ne saurait faire, sur ce point, ce qu'il a fait jusqu'à présent en Algérie , c'est-à-dire laisser faire; il faut qu'il fasse un choix, qu'il enrôle qui il veut, et non qu'il accepte qui voudra venir; mais pour cela il faut qu'il y ait concours de demandes, et, par conséquent, attrait pour les familles. Quelles seront donc les conditions séduisantes qui pourront exciter ce concours? — Les voici.

Indépendamment de ce que cette entreprise coloniale serait faite par l'État et non par des individus, ce qui est une garantie, sous une foule de rapports im-

portants , surtout pour Y ouvrier, surtout pour ie père de famille ; indépendamment de ce que son chef et son état-major inspireraient confiance, par leurs titres très - évidents à la direction d'une pareille œuvre , ce qui n'arrive pas souvent dans les entreprises individuelles de l'industrie , le Gouvernement allouerait à tous les chefs de famille une solde fixe et les rations;

Il fournirait les instruments de travail et les semences, pendant toute la durée des travaux préalables de fondation du village, durée qui serait celle de l'engagement contracté par les familles ;

Les produits de tous les défrichements entrepris pendant et pour les travaux préparatoires de fondation , seraient distribués aux familles seules et non à l'étatmajor, en raison des accroissements de leurs membres, et aussi pour réparer les pertes individuelles qu'elles auraient pu éprouver par accidents naturels ou par les Arabes ;

Le titre de chef de famille fondateur donnerait droit à la direction d'une partie déterminée des fermes construites plus tard sur ce territoire, lorsqu'il serait concédé à des sociétés coloniales privées, et cette condition serait une des obligations imposées à la société soumissionnaire de la concession. Toutefois, ce droit, dont l'exercice ne serait d'ailleurs obligatoire pour aucun chef de famille , s'il préférait rester employé dans le corps des travaux publics de la colonie, ne pourrait être exercé que par ceux qui auraient obtenu, du directeur

des travaux publics , le brevet de chef de famille de première classe ;

Ceux-ci rempliraient seuls les grades de sous-of liciers dans le corps des travaux publics d'Algérie, et pourraient parvenir au grade à' officier ou d'ingénieur;

Le chef de famille de première classe aurait deux autres familles sous sa direction ;

L'engagement, pris seulement pour la durée des travaux de fondation d'un village , pourrait se renouveler pour un autre village, et alors les années de service , comptées pour les familles réengagées , donneraient droit à une haute paie; alors aussi, mais seulement alors, chacun de leurs membres commencerait à jouir du droit à une retraite proportionnée au nombre de ses années de service , même s'il quittait le corps après l'expiration du second engagement ;

Tous les ouvriers mutilés, du jour même de leur engagement, acquièrent le droit aux invalides du travail ;

Tous les enfants sont instruits gratuitement ;

Tous les malades sont soignés gratuitement;

Il y a assurance gratuite pour chacun, contre les désastres naturels , bien entendu avec la pénalité légale ou le refus d'indemnité contre ceux de ces désastres qui seraient reconnus simulés, ou volontaires, ou commis par imprudences prévues par les règlements. . TX. — Ce règlement de service et les peines disciplinaires qui en maintiendraient l'exécution, nécessai-

rement ne sauraient avoir place ici , du moins dans leurs détails; j'indiquerai seulement quelques principes généraux qui me paraissent devoir servir de règle , et je mettrai ces principes en regard de ceux qui , naturellement , dominent dans le service et la justice militaires.

J'ai dit que le caractère dominant de l' organisation des travailleurs , surtout par rapport à celle des soldats , c'est que l'une serait une réunion régulière de fanulles , et que 1 autre est une réunion régulière de célibataires. J'ajoute que le but constant et l'occupation journalière de la réunion de ces familles, ce serait la production; tandis que les travaux, les instruments, le but et les moyens d'une réunion de soldats, tendent à la destruction , ou tout au moins à la consommation, et que dans les colonies militaires, quoi qu'on fasse , le travail productif ne sera même que secondaire.

Le règlement de travail et la pénalité disciplinaire devront donc porter l'empreinte de ces différences.

X. — Le bien-être de la famille, voilà ce qu'il faut faire surtout respecter par le règlement, et c'est là que se trouve aussi le ressort de la pénalité.

Le sentiment de la personnalité chez tout militaire, officier ou soldat , de la personnalité et de ses droits à legard des inférieurs, voilà ce que fait respecter le règlement militaire ; et la pénalité roule, avec raison et justice , sur l'orgueil personnel que certaines punitions

frappent , ou sur les appétits consommateurs qu'elles gênent ; enfin le code militaire a poussé la logique jusqu'à la dernière limite , car il inflige comme peine , comme peine honteuse , le travail lui-même !

Dieu me garde de conseiller, par inversion , le service militaire comme punition honteuse dans les colonies civiles; seulement qu'il soit léger, et presque attrayant et de parade , sans cela nous ne coloniserions pas; nous n'aurions pas de bons colons agriculteurs, si nous voulions qu'ils fussent colons militaires.

Dans les colonies civiles , dans ces associations de familles agricoles , grande indépendance et sécurité de la famille, pour tout ce qui a rapport à l'intérieur de la famille, à sa consommation , au ménage; très-grande dépendance des individus dans le travail.

Chez les militaires, au contraire, surveillance minutieuse et dépendance absolue dans la caserne, dans la chambrée; mais, d'un autre côté, je me hâte d'ajouter, pour l'Algérie et pour les colonies militaires : que les manœuvres du travail ne soient pas régulières et assommantes comme les manœuvres de l'école de bataillon et le maniement d'armes; développons vigoureusement la valeur individuelle de nos hommes, habitués en France à sentir le coude du voisin , et qui sont excusables de perdre la tête lorsqu'ils n'entendent plus le commandement.

Quant à la pénalité spéciale des colonies civiles , je me garderai bien de présenter ces réunions agricoles

comme pouvant être un eldorado moral ; je sais trèsbien que la contrainte et la peine sont des conditions obligées dans toute réunion d'hommes. Toutefois, observons qu'il doit nécessairement y avoir une très-grande différence , non-seulement pour la forme , mais aussi pour l'importance du système pénal » entre deux sociétés , dont l'une a pour but défaire des soldats , et pour principale occupation de risquer la vie dans les combats, et l'autre de faire des cultivateurs et de conserver et améliorer la vie par le travail; l'une, sans doute, engendre des hommes braves et désintéressés , jusqu'à l'héroïsme d'une abnégation que l'on a nommée même un glorieux suicide; l'autre enfante des hommes laborieux et très-intéressés, quelquefois un peu lâches dans le duel avec l'homme , mais d'un courage persévérant et infatigable dans la lutte avec la nature. Chez les premiers, la pénalité peut être fort rude quand elle frappe sur la personne; elle ne saurait avoir que peu de prise sur les choses , pour des hommes désintéressés , qui d'ailleurs ne possèdent rien et ne se font pas gloire d'acquérir. De l'autre côté , au contraire , elle peut être sérieuse quant aux choses , c'est la partie sensible et palpable , mais elle doit être légère quant aux personnes, pour des hommes qui mettent sans cesse leur personne tout entière au service de leur intérêt.

Ceci est pour la forme de la pénalité ; quant à l'importance de son rôle, la différence n'est pas moins grande. L'encouragement à bien faire est le moyen de gouver-

nement qui correspond à la peine pour avoir mal fait ; or, dans une réunion d'hommes qui ont pour destination spéciale de défendre leurs concitoyens, mais aussi , et surtout en Algérie , de faire du mal à d'autres hommes (ennemis , il est vrai , de leurs concitoyens), il est nécessaire qu'une pénalité forte intervienne sans cesse, pour les empêcher d'étendre et d'appliquer à tous la faculté, l'habitude et les moyens qu'ils ont de faire du mal à l'homme. Ceci n'empêche pas qu'on doive les encourager , par des récompenses, à faire du bien aux hommes, directement et non pas seulement en tuant les ennemis de ces hommes , et même à faire du bien à leurs ennemis vaincus. Toujours est-il que pénalité et guerre sont deux mots qui vont bien ensemble , tandis que \dipaixzt le travail semblent plus propres à s'allier avec le mot récompense. L& peine a pour but de corriger, de détruire le vice ; c'est le combat de la vertu contre le vice , mais enfin c'est toujours le combat ; la récompense , au contraire , a pour but de faire naître et de cultiver la vertu : l'épi qui promet est le symbole de la paix , l'épée qui punit est celui de la guerre.

Ces choses sont tellement évidentes , qu'elles se réalisent sans cesse dans notre législation. En effet, la justice militaire , qui est toute criminelle et disciplinaire, a une bien autre importance, dans l'organisation de l'armée, que n'en a la justice criminelle et correctionnelle dans l'organisation civile , et elle est infiniment plus sévère pour la personne du coupable. D'un

autre côté, la justice civile , dont l'objet principal est presque étranger au soldat, a une importance capitale et une rigidité très-grande à l'égard des choses, dans la société non-militaire ; au sein de celle-ci , la justice criminelle , correctionnelle , civile et commerciale , est vivement attaquée dans ce qu'elle conserve d'impitoyable ou seulement de rude à l'égard des personnes , parce que cette rigueur est généralement considérée comme l'héritage d'un passé très-peu pacifique et d'une autorité toute militaire.

Quant aux encouragements et à la récompense de la vertu, j'avoue qu'il y a, aujourd'hui, lacune des deux côtés, surtout dans la société civile; ou du moins, que cette partie de la justice humaine , qui approuve , élève et honore, est moins fortement organisée que celle qui blâme, dégrade et flétrit ; ce qui revient à dire que notre constitution religieuse et morale est en ce moment faible et malade , surtout dans les parties du corps social où il y a absence d'organisation. Organisons donc le travail.

XI. — Résumons tout ce qui précède sur la fondation des colonies civiles , en donnant à notre pensée une forme nouvelle.

Le corps des travaux publics d'Algérie serait constitué par ordonnance.

Son chef serait directeur général des colonies civiles.

Le directeur général aurait sa résidence dans la province de l'Est, à Bône.

Un directeur à Alger, un sous-directeur dans la province d'Oran , et un autre directeur - inspecteur à Bône , seraient ses représentants dans les trois provinces.

Le directeur général ou le directeur de Bône, son substitut, feraient eux-mêmes l'inspection des travaux coloniaux dans les trois provinces.

Le directeur général et les directeurs ses représentants dans les provinces, ne dirigeraient personnellement aucun atelier de travaux publics, pas plus qu'un général ne commande directement les régiments de sa brigade ou de sa division.

Les services jusqu'ici confiés au corps des ponts-etchaussées, à l'administration des eaux et forêts, à celle du cadastre , à celle du domaine , et qui auraient pu l'être à celle des haras, et toutes les mesures relatives à l'agriculture, rentreraient dans les attributions spéciales du corps des travaux publics d'Algérie.

Les employés de ces diverses administrations, placés en ce moment en Algérie, auraient option de faire partie du corps des travaux publics d'Algérie ou de rentrer en France pour y occuper un emploi dans leur administration f ; ceux qui resteraient n'auraient droit ensuite à rentrer dans leur corps en France, avec les

1 Cette clause ne rappellerait en France que ceux de ces employés qui s'intéressent peu à l'Algérie ; il n'est pas utile, il est mê-

avantages de leur grade et de leur ancienneté, que si la France abandonnait l'Algérie, ce qui n'est pas même supposante.

Un service de quatre ans , comme officier du corps des travaux publics d'Algérie, donnera droit à un congé de six mois , et au passage gratuit en France sur les bateaux de l'État.

Un ingénieur en chef sera préposé à la direction des travaux préparatoires de fondation de chaque circonscription coloniale , travaux qu'il s'engagera à diriger jusqu'à leur achèvement, c'est-à-dire jusqu'au moment où ce territoire colonial pourrait être concédé à une société privée.

Le village construit sur ce territoire portera le nom que son fondateur lui donnera.

Le chef de colonie aura sous ses ordres le nombre d'officiers et de sous-officiers du corps, suffisant pour la direction des familles de travailleurs et des travaux qui lui seront confiés , et dans les proportions ci-après fixées.

Deux ateliers de ce genre seront immédiatement établis dans la province de l'Est, près de Bône et près de Philippeville , et successivement dans les autres provinces.

me nuisible de les y conserver , et la clause suivante satisfait la seule exigence légitime.

XII. — Ces ateliers d'essai auront pour but de former les hommes qui , plus tard , seront naturellement le plus aptes à diriger les diverses entreprises coloniales des sociétés privées.

Les familles engagées seront groupées par trois, le chef de l'une des trois familles ayant autorité sur les deux autres.

Chaque famille se composera de l'homme , de la femme , de leurs enfants et d'au moins deux parents ou amis (îe corps ne reconnaît ni valets ni serviteurs), sur lesquels le chef de famille aura autorité.

Si le chef de famille n'a pas de femme et n'a que des enfants , un des amis quil amènera devra être marié.

Douze familles seront placées sous les ordres d'un officier du corps (ingénieur ordinaire de troisième classe), directeur du travail, qui aura pour sous-officiers les quatre chefs des groupes de trois familles.

Vingt-quatre familles formeront une compagnie , sous les ordres d'un officier du corps (ingénieur ordinaire de deuxième classe), directeur du travail, ayant sous ses ordres un officier du grade inférieur, chargé spécialement de la comptabilité et de l'administration du matériel de la compagnie.

Chaque atelier de fondation aura le nombre de compagnies jugé nécessaire pour le travail ; ce nombre devra être au moins de huit compagnies.

Le directeur de ce bataillon de huit compagnies

(ingénieur en chef) aura immédiatement sous ses ordres deux ingénieurs de première classe, chargés, l'un de la direction des travaux et du personnel , l'autre de Y administration et du matériel.

Le conseil général de l'atelier se composera , outre ces trois officiers supérieurs , du ministre de la religion, du médecin et de l'instituteur en chef * , secrétaire du conseil; il se réunira tous les huit jours.

Tous les jours , les chefs de compagnie se réuniront, h l'ordre du soir et du matin, chez le directeur.

Le titre et la composition du conseil général indiquent suffisamment que , dans son sein , seront traitées les affaires générales, relatives au personnel , au matériel , au culte , à Y hygiène , à Y instruction ; tandis que c'est à Y ordre journalier que se régleront les affaires spéciales de police et de justice disciplinaire.

L'état - major d'un atelier de huit compagnies , c est-à-dire de cent quatre-vingt-douze familles , ou environ mille à douze cents âmes , se composerait donc :

1 On aurait tort do ne voir dans co mot qu'un maître d'école do village; l'officier auquel je donne ce nom, est plutôt Vinstrucleur des adultes ; mais il est chargé de veiller, en même temps, à l'instruction de l'enfance, instruction donnée, sous sa direction, par deux familles dont les chefs ont le rang de sous-officiers.

De trois officiers supérieurs ( un ingénieur en chef et

deux ingénieurs ordinaires de première classe). 3

Du prêtre, du médecin et de l'instituteur en chef. 3

De huit chefs de compagnie (ingénieurs ordinaires de deuxième classe) 8

De huit adjoints comptables ( ingénieurs ordinaires de troisième classe) 8

De seize chefs de demi-compagnies ( ingénieurs

ordinaires de troisième classe) 16

Ensemble trente-huit officiers. . . 38

Le nombre des sous-officiers conducteurs, chefs de famille de première classe , serait de soixante-quatre.

XIII. — La ration de tous, hommes et femmes, serait celle du soldat ; les enfants au-dessous de douze ans n'auraient droit qu'à demi-ration.

Les adultes seuls, hommes et femmes , au-dessus de quinze ans, auraient droit à la solde.

Une retenue de. . . pour cent serait appliquée à la réparation des instruments de travail confiés au travailleur, et le boni , s'il y en a , porté à sa masse individuelle.

La retenue spéciale pour le fonds de retraite sera de. . . pour cent sur la solde du travailleur et du sousofficier , et de . . pour cent sur les appointements de l'officier.

Chaque chef de famille aura un livret de comptabi-

lité, pour la solde des membres de la famille et la note des instruments qui lui seraient confiés.

La tenue , dans les jours de repos seulement , serait uniforme, obligatoire et fournie par l'État, pour les hommes et pour les femmes, ainsi que pour les enfants. Cet uniforme devra être porté par les travailleurs qui seraient chargés de missions ou auraient des permis d'absence qui les éloigneraient du territoire de l'atelier.

La durée et l'entretien de cet uniforme seront confiés aux soins des femmes , particulièrement responsables du manque de durée fixée et de propreté voulue.

Les sous-officiers auront double solde, mais pour eux personnellement, les membres de leur famille n'ayant droit qu'à la solde commune.

Les familles seront engagées pour toute la durée présumable des travaux de l'atelier ; ce temps est positivement fixé par le contrat d'engagement , signé par tous les membres adultes de la famille.

Toutes les peines, pour fautes dans le travail et pour indiscipline ou désordre dans l'atelier, seront prononcées par les chefs de compagnies , qui en feront rapport au chef du personnel, lequel décidera.

Les'Jautes qui compromettraient l'intérêt général seront jugées en conseil général.

La pénalité consistera principalement dans des retenues ou imputations sur la masse individuelle, et, s'il s'agit d'un chef de famille , sur la masse de tous les

membres de la famille ; elle consistera aussi dans les corvées pénibles, et même dans le renvoi du corps, pour les cas graves et par suite de condamnation à un emprisonnement de'plus de trente jours, prononcée par les tribunaux de l'Algérie.

Tous les produits du travail des terres défrichées appartiendront aux travailleurs.

Toutefois , un tiers de leur valeur sera porté à leur masse individuelle ; un autre tiers sera pour la caisse des travailleurs invalides ; le dernier tiers sera réparti également par compagnies et distribué annuellement , en primes d'encouragement de diverses quotités , aux travailleurs , hommes ou femmes , qui se seront distingués. Ces primes seront décernées par l'ingénieur en chef, directeur de l'atelier.

Les sous-officiers auront personnellement droit à trois parts dans la distribution du tiers affecté à la masse individuelle.

XIV. — La première année , on ne défrichera que des jardins pour les compagnies, et ces jardins seront plantés d'arbres.

La seconde année , on emploiera au défrichement et à l'ensemencement de terres labourables un jour par semaine.

La troisième année , on consacrera encore un jour à cette culture; mais chaque compagnie formera son parc de troupeaux , et l'on désignera les hommes et enfants chargés de leur garde et du pâturage.

La quatrième année , deux jours par semaine ■ seront consacrés à ces travaux , productifs pour le bataillon et pour les individus .

Les routes , les canaux et les limites seront plantés il' arbres.

Le matériel d'instruments de travail , effets d'équipement , armes et bestiaux , sera soumis aux règles d'administration , de confection , de conservation , qui sont en usage dans les régiments de l'artillerie et du génie, pour leurs arsenaux et ateliers.

Les travaux de terrassement, de bâtisse et de défrichement seront communs à tous , sauf aux familles qui seront chargées de la conservation des magasins, de l'entretien et réparation des instruments , des travaux du jardinage, et plus tard des parcs et du pâturage. Ces familles seront spécialement sous la surveillance des officiers comptables de chaque compagnie, et sous la direction supérieure de l'ingénieur en chef, directeur du matériel, qui est spécialement chargé des travaux et de la police de l'intérieur, tandis que l'autre ingénieur en chef , directeur du personnel , est chargé de l'extérieur.

Le premier travail consiste dans l'assainissement de la contrée ; jusqu'à ce que ce travail soit exécuté , le

1 C'est-à-dire un tiers de l'année , ou bien un tiers du bataillon pour toute l'année , selon les convenances.

bataillon est campé dans les lieux sains les plus rapprochés , ou caserne dans les villes si elles sont voisines.

A mesure que ces travaux avancent, on s'occupe de rétablissement de l'atelier, de ses moyens de défense, d'y installer les magasins et d'exercer la milice chargée de la garde.

Le service de la milice est obligatoire pour tous les hommes ; elle est organisée conformément à l'organisation des compagnies de travail ; elle est particulièrement sous la direction de l'ingénieur en chef, chargé de l'intérieur et du matériel.

Lorsque les travaux d'assainissement sont suffisamment avancés , les magasins , l'église , l'école et l'hôpital construits , les jardins préparés et le service des eaux assuré, par les soins de l'officier supérieur ci-dessus désigné , le camp est transporté entièrement sur le territoire de l'atelier, et l'on travaille à la construction du logement des familles.

Après cela , commencent les travaux de communication, d'irrigation et de défrichement , qui sont particulièrement sous la direction de l'autre officier supérieur, qui , jusque-là, aura été spécialement occupé de l'étude du personnel des travailleurs , de leur discipline de travail et de leur surveillance , plutôt que de leur direction.

L'étendue du territoire et le nombre des travailleurs qui y seront affectés , devront être calculés , autant que possible , de manière que la troupe puisse camper

sur l'atelier à la fin de la première campagne , qu'elle y soit logée entièrement à la fin de la deuxième1, et que les travaux restants n'exigent pas plus de deux campagnes , de sorte que l'engagement des familles soit généralement de quatre et ne dépasse jamais cinq années.

Telles sont les principales mesures que je crois nécessaires pour commencer enfin la colonisation , avec un système arrêté qui puisse être suivi ; tandis que jusqu'ici , elle a été essayée sans principe , au hasard , et pour ainsi dire à la mode de la fatalité musulmane et sans prévoyance humaine , par conséquent , sans providence divine.

XV. — Maintenant, me reste-t-il beaucoup de développements à donner sur l'organisation des sociétés privées qui succéderaient au corps préparateur des travaux publics ? — Il me semble que non , car je ne ferais que répéter, pour l'appliquer à ces sociétés, à peu près tout ce que j'ai dit sur l'organisation de ce corps. Toutefois , j'ai quelque chose à dire, et le voici :

Dans ma pensée , ce qui vaudrait le mieux serait : que le corps fondateur, organisé par l'État, fût le corps colonial ; qu'il n'y eût pas d'autres concessions , pas

» Nous dirons plus tard quels sont les auxiliaires que le corps des travaux publics pourra employer à ces premiers travaux d'assainissement , de construction et de communications.

d'autres sociétés; que chaque ruche coloniale fût un essaim sorti de la ruche mère ; ou du moins que, pour la colonisation de l'Algérie , l'État fît ce qu'il a cru pouvoir oser dernièrement en France , qu'il traçât , avec la charrue gouvernementale, le réseau colonial, comme il va forger lui-même celui de nos routes en fer.

Est-ce possible , avec la défiance qui existe à l'égard du Gouvernement , lorsqu'il veut faire lui-même et ne pas se borner à laisser faire?

Je ne sais, mais si l'on fait une concession à cet esprit de défiance, qui d'ailleurs n'est pas sans fondements dans le passé, mais qui, trop prolongé, devient un préjugé et un obstacle pour l'avenir, espérons que cette concession ne sera pas plus forte que celle qui a été faite à l'intervention des sociétés privées , dans la loi des chemins de fer.

Dans le premier cas , je n'aurais plus rien à dire ; car la colonisation serait alors vraiment l'œuvre de la France et non de quelques spéculateurs français ou étrangers, et je viens d'exposer comment je pensais qu'elle devrait être faite par la France. — Dans le second cas , c'est-à-dire si l'État se borne à préparer l'exploitation coloniale , et si ce sont des sociétés privées qui doivent exploiter, j'ai posé ici , et précédemment , tous les principes qui me paraissent devoir présider à la révision , par l'État , des statuts de ces sociétés ; je n'ai donc presque plus rien à ajouter.

Dans la première hypothèse, tous les individus qui

voudraient coloniser , devraient se faire admettre dans le corps dont j'ai parlé , et qui porterait alors le nom que j'aurais voulu déjà lui donner en commençant ce chapitre , le nom de colonies civiles , au lieu de travaux publics. — Dans la seconde, ils ne seraient encore colons qu'à la condition de former sociétés, comme les compagnies qui soumissionneront l'exploitation des chemins de fer. — Enfin, dans les deux cas, on aurait mis fin à la colonisation sans système et désordonnée ; et l'on aurait imposé un frein à la passion anarchique de la propriété individuelle du sol, puisque le droit de propriété ne s'exercerait, même dans le second cas, que sur des actions. Ce sont là les deux points importants.

J'attache donc relativement peu de prix aux moyens que j'ai crus propres à atteindre ce double but; mais s'ils sont jugés mauvais et impraticables , j'espère que ce sera pour le même but qu'on en cherchera de meilleurs.

Il est résulté de cette incertitude où je suis sur la possibilité d'adopter, dès aujourd'hui , le principe de colonisation par l'État, que l'on trouvera dans cet ouvrage, particulièrement dans le chapitre où il est question de la constitution de la propriété dans les colonies civiles, des idées qui seraient applicables au système de préparation par l'État , et d'exploitation par des compagnies, et qui ne seraient pas applicables à l'autre S} sterne , celui de l'organisation immédiate et défini-

tive des colonies par l'État ; toutefois , plusieurs de ces idées paraîtraient peut-être inapplicables et ne le seraient pas.

Ainsi , par exemple , lorsqu'à la fin des travaux préparatoires , le corps fondateur devrait passer à létat de cultivateur , il est évident qu'il faudrait modifier sa constitution , de manière à lui donner le caractère de fixité et d'attachement au sol, qui a inspiré ce que nous avons dit sur la part à attribuer à la possession individuelle dans les colonies civiles. Alors aussi, l'industrie commerciale commencerait à se développer, et entraînerait avec elle la nécessité de plus de liberté dans la disposition des choses ; en d'autres termes , le corps fondateur subirait alors une transformation qui le rapprocherait infiniment de ce que j'ai dit devoir être une société privée, sans perdre la trace de sa création originelle par l'État.

Cette transformation est si naturelle et si simple, que je n'ai pas besoin de m'y arrêter plus longtemps.

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