XVI. — Passons aux Colonies militaires
Ici ma tâche sera plus facile ; le corps est organisé, du moins les principes généraux d'organisation de soldats existent, et les modifications qu'ils ont à éprouver ne peuvent tenir qu'au nouvel élément qui doit entrer dans leur vie , c'est-à-dire au travail agricole, qui n'est pas de nature à changer radicalement ces principes.
Je viens de faire une restriction, après avoir dit que
le corps était organisé ; c'est qu'en effet si les corps militaires sont organisés, il n'existe pas de corps militaire colonial , et c'est cela qu'il faut organiser avec des éléments pris dans l'armée.
J'ai déjà dit que les corps du génie et de l'artillerie, et j'ajoute aussi le corps royal d'état-major , sont les principales pépinières du corps d'officiers et de sousofficiers des colonies militaires ; j'en ai dit les raisons , je les crois incontestables.
Ces officiers opteraient , comme les employés civils dont j'ai parlé plus haut , entre leur position actuelle dans leur corps et leur entrée dans ce corps nouveau, spécial à l'Algérie, sous la seule réserve du cas improbable d'abandon de l'Algérie par la France. MM. les généraux Lamoricière et Duvivier et M. le colonel Cavaignac n'appartiennent plus au génie, M. le colonel Marey n'appartient plus à l'artillerie , M. le général Bedeau, M. le commandant Mac-Mahon à T état-major, et je pourrais encore citer de nombreux et brillants exemples d'abandon de ces corps illustres; mais pour cela , il faut que le corps nouveau promette plus que ne peut donner l'ancien. Je crois que c'est facile et indispensable ; je crois surtout que cette création peut réaliser immédiatement un grand avantage , c'est-àdire donner un grade , une indépendance et une responsabilité personnelles à des capitaines qui les attendraient bien longtemps dans le service auquel ils appartiennent. Remarquons d'ailleurs que ces grades
sont ceux que Ion attribuerait à ces fonctions , si elles étaient confiées à des militaires qui ne sortiraient pas des corps spéciaux.
Ainsi , par exemple , on ne confierait pas le commandement d'une colonie militaire, composée de cinq cents hommes , à un capitaine de la ligne, mais à un chef de bataillon ; et le commandement d'un cercle colonial , composé de plusieurs de ces colonies , ne serait certainement pas donné à d autres qu'à un lieutenant-colonel ou colonel. Je ne me plais donc pas à créer des places et à charger le budget ; je dis seulement que, parmi les capitaines des corps spéciaux du génie, de l'artillerie et de l'état -major, se trouvent les commandants naturels de ces colonies militaires. Quant aux commandants supérieurs de cercles ou d'arrondissements coloniaux , j'avoue que je les crois aussi difficiles à trouver dans ces corps que dans tout autre corps ; parce que , si dans les armes spéciales on arrive trop tard au grade de commandant et à l'habitude du haut commandement de troupes nombreuses, d'un autre côté, les officiers d'infanterie et de cavalerie sont trop souvent étrangers aux connaissances qu il faudrait avoir pour fonder et administrer des colonies.
Le choix des commandants supérieurs, à V époque de création du corps, me paraît donc devoir porter sur toute l'armée, tandis que celui des fondateurs directs de chaque colonie serait limité aux trois corps spéciaux.
Le général en chef de l'armée active, dont la résidence serait à Miliana , Médéa ou Blida , commanderait en même temps X armée active et les colonies militaires.
Son état-major se composerait de deux parties distinctes, l'une chargée de l'armée active et des tribus indigènes de la zone militaire , l'autre des colonies militaires.
Le chef d'état-major colonial (maréchal-de-camp ou intendant), fixé auprès du général en chef, serait chargé de toutes les affaires des colonies militaires, et spécialement de la haute direction des colonies militaires de la province d'Alger ; il porterait le titre d'inspecteur général des colonies militaires.
Les deux commandants militaires des deux autres provinces (à Mascara et Constantine) auraient, comme le général en chef pour toute l'Algérie, le commandement simultané des troupes actives et des colonies militaires ; ils seraient, à proprement parler, les gouverneurs militaires de ces provinces ; toutefois , nous verrons ailleurs, et l'on doit prévoir que, dans les deux provinces de l'Est et de l'Ouest , leur position serait inverse, par rapport à l'autorité civile \
Leur état-major serait également divisé en deux parties correspondantes aux troupes actives et aux colonies militaires.
Voir la Conclusion.
Le corps des colonies militaires, tout en formant un corps spécial dans l'armée, ne constituerait donc pas, comme ceux du génie et de l'artillerie , une individualité isolée , ayant une hiérarchie qui s'élève jusqu'aux plus hauts grades, et jouissant d'une indépendance presqu'absolue de direction et d'administration; il serait , sous ce rapport , semblable au corps royal d'état-major ; d'une part, en ce qu'on n'entrerait dans sa hiérarchie qu'après avoir fait un apprentissage dans certains corps de l'armée (génie, artillerie, état-major), comme les officiers d'état-major en font un dans la cavalerie et l'infanterie; de l'autre, parce qu'au-dessus d'un certain grade, celui de colonel, chef d'arrondissement colonial , on passerait , comme les colonels d'état-major promus maréchaux-de-camp, dans le cadre de l'état-major général de l'armée.
Ces corps n'auraient donc rien de moins attrayant, quant à l'état des officiers, que ceux des zouaves , des spahis ou même des bataillons d'Afrique, des chasseurs de Vincennes et de la légion étrangère , qui ont déjà séduit beaucoup d'officiers du génie, de l'artillerie et de l'état-major.
Aussi n'est-ce pas sur ce point que la colonisation militaire rencontre des incrédules et des opposants ; on croit bien qu'il est possible de trouver des officiers qui consentiront à coloniser, pourvu qu'on leur donne des soldats; mais on pense assez généralement qu'on ne trouvera pas de soldats ; en effet, c'est là le point délicat.
Constitutionnellement parlant, il n'y a pas là d'obstacle ; la Charte ne s'oppose en aucune façon à ce que la loi, ou même une ordonnance, déclare que la colonisation est une des obligations de l'armée et d'une partie spéciale de l'armée : mais évidemment cela ne suffit pas ; il ne suffit pas de démontrer aux Chambres que la colonisation par l'armée serait utile à la France, ni même qu'elle est indispensable; les démonstrations de ce genre ne frappent pas tout le monde, et ne donneraient qu'une très-légère satisfaction intellectuelle aux soldats qui les comprendraient , mais qui personnellement se soucieraient fort peu de coloniser, et préféreraient guerroyer ou garder quelque bonne garnison française.
La colonisation militaire n'est possible qu'à la condition de n'être pas seulement une charge, une corvée de plus, imposée, pour ainsi dire par contrainte, à l'armée; ceci est évident, et justifie l'incrédulité et l'opposition à l'égard des colonies militaires.
Sans doute, de nos jours surtout, on ne peut pas dire que la conscription soit fort attrayante pour la jeunesse ni pour les parents des conscrits ; cependant on s'y soumet généralement, d'abord comme à une nécessité, tempérée par quelques rêves de gloire, d'aventures, de voyages, de plaisirs ; et peu à peu, l'uniforme, l'esprit de corps, la vie commune, la discipline même, la confiance dans une sollicitude sociale qui assure le pain quotidien, et enfin l'autorité que donne le sabre,
tout cela fait qu'on supporte assez facilement cette nécessité. Néanmoins, quand vient l'époque de la libération, le nombre de ceux qui sont enchantés de rentrer dans leurs foyers est bien plus grand que celui des remplaçants, quoique ceux-ci soient fort nombreux.
Cette dernière remarque sera la clef qui nous ouvrira la voie de la recherche que nous avons à faire.
Si les vieux soldats qui ont fait leur temps se divisent en deux parts : ceux qui veulent rentrer dans leur patrie, dans leur famille, se remettre au travail, et ceux qui n'ont pour patrie et pour famille que le régiment , et qui n'ont pas d'autre métier que celui de soldat, il faut en conclure que ces derniers ne doivent pas être très-propres à faire des colons, et que c'est dans les premiers , presque uniquement , qu'il faudrait en chercher, soit avant, soit après la libération.
Prenons donc en note que , dans les colonies militaires, il y aurait trois sentiments capitaux à satisfaire : l'amour de la patrie (ceci paraît difficile à satisfaire autrement que par : ubi bene ibipatria) ; celui de la famille, qui tient de bien près à l'autre et peut aider à le satisfaire ; et enfin l'amour du travail et des avantages qui en résultent pour le bon travailleur.
Ceci est important pour la qualité morale des soldats colons ; occupons-nous maintenant de leur âge.
Parmi les soldats qui ne se réengagent pas, l'amour de la famille et de la patrie parle très-haut, lorsqu'ils ont déjà beaucoup d'années de services; alors ils comptent
les jours qui leur restent à faire ; tandis que l'amour du travail et la connaissance des procédés du travail diminuent assez sensiblement, au contraire, à mesure que se prolonge le service. De sorte que si Ion veut des colons militaires qui aiment et connaissent le travail , et qui n'aient pas déjà la nostalgie , il faut bien que ces militaires soient formés comme soldats, mais il ne faut pas qu'ils soient déformés comme travailleurs, et poussés d'un besoin immédiat de revoir la France et la famille ' ; il faut, non des'conscrits, mais de jeunes soldats ; et , qu'on me passe ces mots de caserne qui rendent très-bien ma pensée, il faut qu'ils soient encore un peu paysans, et pas du tout troupiers finis.
Les colonies militaires ne doivent être qu'une forte milice, appuyant l'armée active et rendant celle-ci plus mobile , par la garde des postes militaires durant les grandes expéditions ; de même que les colonies civiles, quoi qu'on fasse, ne seront jamais qu'une faible milice qui aura besoin de l'appui de l'armée active , toutes les fois que ses travaux l'obligeront à se mouvoir , même avec ses armes , un peu en dehors de ses villages fermés de murs.
Par tous ces motifs, je pense que ces soldats colons
1 Nous verrons tout-à— l'heure comment pourrait être satisfait ce dernier sentiment , celui de la famille , et par conséquent aussi, en grande partie, celui de la patrie , qui , pour le soldat ,
se trouvent plutôt dans les compagnies du centre que dans les compagnies d'élite.
Quant aux sous-officiers, surtout à l'époque de la formation primitive du corps , je crois qu'on devra les chercher parmi les militaires qui ont le plus l'occasion et l'habitude de travailler et de faire travailler ; c'està-dire dans les corps du génie et de l'artillerie, du train des équipages, des ouvriers d'administration.
En effet, pour la fondation des colonies militaires , on sent qu'il faut, relativement au nombre de soldats cultivateurs , plus de maçons et de charpentiers , plus d'hommes de métiers qu'il n'en faudra plus tard ; puisqu'on doit se loger, se défendre, faire des routes et des canaux , avant de pouvoir labourer.
Ainsi donc , soldats jeunes des compagnies du centre et les plus paysans ; j'espère que les militaires ne trouveront pas que je veux dépouiller l'armée de ce qu'elle a de meilleur. C'est que ce qu'il y a de meilleur pour une armée qui combat et qui ne travaille que par corvée et par condamnation , n'est pas du tout ce qu'il y aurait de meilleur pour une armée qui doit travailler par goût et par honorable devoir, et qui ne doit même combattre que par nécessité de défense, pour se
n'est réellement que le village, quoique la grande patrie ait aussi une puissance mystique très-énergique sur lui ; mais l'Algérie est comprise dans la grande patrie française.
protéger contre ses ennemis, et non pour protéger les autres contre l'ennemi commun , ce qui est le noble rôle d'une armée de combattants.
Et pour les sous-officiers, s'adresser au génie, à l'artillerie, aux corps dépendants de l'intendance, qui fourniront aussi des soldats colons. Je pense qu'au moins l'infanterie et la cavalerie ne se plaindront pas que je touche à leurs cadres.
Loin de trouver que l'armée ne puisse pas fournir le personnel de ces colonies , je crois que le meilleur moyen, pour qu'elle le fournisse , est de limiter, assez étroitement même , le nombre des corps qui le composeront, l'âge auquel on y sera admis, et les conditions morales et physiques d'admission.
Rappelons-nous toujours que ce qu'il y a de meilleur, sans contredit, dans l'armée d'Algérie, comme hommes de guerre, de guerre d'Afrique, ce sont les chasseurs, les zéphirs et les zouaves ; or, c'est à peu près un recrutement inverse de celui de ces corps , que je crois propre à former des corps de soldats colons d'Afrique ; parce que les chasseurs , les zéphirs et les zouaves feraient, selon moi, de fort mauvais colons.
A bien plus forte raison , les compagnies de discipline et les condamnés militaires, malgré tous les services que ces hommes ont rendus et rendent comme ouvriers , me paraissent-ils impropres à devenir colons militaires ; mais je les regarde comme devant être très-utiles pour les travaux préparatoires d eta-
blissement des colonies civiles, ainsi que la propose leur habile organisateur, M. le colonel Marengo. Ils sont jusqu'ici, pour ainsi dire, la troupe d'élite des ingénieurs des ponts-et-chaussées de l'Algérie , parce que ceux-ci n'ont réellement pas de troupes de travailleurs; mais ils resteraient toujours, même après la formation d'un corps des travaux publics , de très-utiles auxiliaires 1 de ce corps.
En un mot, les soldats colons doivent être les soldats le moins batailleurs de l'armée ; si ce ne sont pas les plus intrépides au feu, ce sont les plus disciplinés à la caserne ; or , c'est cette discipline intérieure qui est l'ame d'une colonie militaire.
XVII. — Pour rendre complètement ma pensée , je pourrais l'exprimer ainsi : la solution du problème des colonies militaires consiste à diviser l'armée française en deux parts, armée active et armée sédentaire; il faut donc mettre, d'un côté, les soldats qui sont hommes d'action (d action militaire), et, de l'autre côté, ceux qui ne sont pas réputés pour être des hommes d'action.
Je sais bien qu il résulte de là qu'aux yeux de l'armée
1 Ainsi , pour la fondation des colonies civiles , je pense que les compagnies de discipline et les condamnés militaires pourraient être fort utilement employés aux premiers travaux d'assainissement, et ensuite à l'exploitation des carrières, lorsque l'on construira.
actuelle , avant que cette séparation soit hautement , glorieusement et fructueusement justifiée par des faits, il ne paraîtra pas fort agréable d'être désigné ou de se dénoncer soi-même comme n'étant pas homme d'action, et que chacun prétendra être un César, ce qui porterait sur le corps colonial une sorte de défaveur d'opinion militaire. Voilà pourquoi il est important de compenser ce mauvais effet , par une foule de mesures qui montreraient que cette opinion n'est qu'un préjugé à' armée active , et qu'elle est mal fondée à l'égard dune armée colonisatrice. Or, ces mesures dépendent entièrement du Gouvernement et de l'estime qu'il fera de la colonisation militaire *.
C'est en partie dans ce but que j'ai présenté le corps d'officiers comme devant être recruté exclusivement dans des corps qui n'ont pas tout le brillant qui séduit le militarisme pur , mais que leur savoir, leur conduite et leur bravoure ( aussi incontestée que toute autre) , entourent d'une estime et d'une considération très-solides, quoique peu éclatantes.
1 Si le Gouverneur général qui colonisera l'Algérie, aimait autant l'agriculture que la guerre, s'il était , pour ainsi dire , aussi fier d'être paysan que d'être soldat , je crois que la colonie militaire marcherait fort bien , dès que les Chambres l'auraient décidée. Or, il me semble que cette hypothèse est déjà réalisée en Algérie, et qu'il ne manque plus que la volonté des Chambres et l'initiative du Gouvernement.
Ce n'est pas tout, l'homme d'action qui a pour patrie son drapeau , pour famille sa compagnie , qui trouve grand plaisir à ne pas être obligé de se procurer son pain quotidien, directement par les travaux qui produisent le pain, cet homme songe peu à avoir un jour une maison , un champ, une femme et des enfants , et , s'il a un petit pécule à la suite d'une ghazia , le cabaret et les amis en voient la fin à l'instant même.
Le soldat colon doit avoir plus de dispositions à l'ordre et à l'économie, à la prévoyance; disons le mot : il n'est peut-être pas plus avide que le troupier, mais il est aussi intéressé que l'autre l'est peu.
C'est ce sentiment qu'il faut satisfaire, plus encore par une promesse exécutoire à 1 époque où finira, pour le soldat colon, son service colonial, que par une réalité durant ce service. Et c'est pour cela qu'en parlant de la constitution de la propriété coloniale, j'ai supposé qu'une part du produit net du travail était attribuée à la retraite du colon militaire, en sus de tous les droits qui existent dans le reste de l'armée à cet égard , c'est-à-dire des invalides et de la haute paie des chevrons. Le chiffre du tiers, que j'ai fixé uniquement pour ordre , doit être beaucoup plus fort dans les commencements, sauf à le faire décroître à mesure que les produits deviendraient plus considérables.
XVIII. — J'ai parlé de retraite et de durée de service, c'est le moment d'expliquer ces mots.
Tous les soldats colons seraient pris parmi les jeunes soldats entrés sous les drapeaux depuis une année ou deux au plus ; ils auraient donc encore environ six années à faire : c'est là ce que j'appelle la durée de leur engagement colonial.
L'abandon ou le renvoi de la colonie , et toute condamnation infamante, feraient perdre le droit à ce que j'ai nommé la retraite. Celle-ci serait le produit capitalisé du revenu attribué chaque année au soldat , pour sa part dans le produit net du travail , augmentée de la répartition de toutes les parts abandonnées ou perdues par les manquants. Elle serait personnelle et ne serait acquise qu'au terme fixé ; elle serait , en outre , distincte de la masse proprement dite, et ne serait pas susceptible de retenues ou d'imputations. Les recrues annuelles des colonies auraient leur compte ouvert sur ce fonds de retraite, depuis l'année de leur arrivée.
Après l'expiration de la durée de cet engagement colonial, les soldats qui consentiraient à un second engagement auraient une part plus forte que la part individuelle générale , et ils toucheraient d'ailleurs la retraite acquise par le premier engagement , avec faculté de la laisser capitaliser dans les caisses de l'État , jusqu'à la fin du second engagement.
L'abandon de la colonie , qui ferait perdre le droit à la retraite , ne serait possible qu'après deux années au moins de service colonial , et le soldat colon rentrerait dans l'armée active , où il achèverait son temps ;
il serait privé de cette faculté , dans le cas dont il va être question.
Tout soldat colon pourrait être autorisé à faire venir dans la colonie son père et sa mère, ou l'un de ses parents marié. Il pourrait même être autorisé à s'y marier lui-même. Les familles ainsi autorisées feraient partie du corps , comme auxiliaires , et seraient particulièrement chargées des travaux intérieurs et des jardins ; elles formeraient une division ou compagnie spéciale , sous les ordres et la haute surveillance du major, qui remplirait d'ailleurs, pour toute la colonie, les fonctions d'officier civil.
Les autorisations d'admission de colons civils , parents des soldats colons , ainsi que les permis de mariage, seraient délivrés par le Gouverneur général, sur la demande directe de chaque chef de colonie. !
En cas de mariage du soldat colon , l'abandon de la colonie , et la rentrée dans l'armée , avant l'expiration du temps de service , ne sont plus possibles.
XIX. — Je ne me permettrai pas d'entrer plus avant dans les détails d'organisation de ces colonies , quant à leur discipline , leur hiérarchie , leur justice ; tout cela existe déjà dans l'armée , et les modifications qui pourront être nécessaires ne sont pas importantes , et viendront peu à peu , avec l'expérience des besoins de cette nouvelle position militaire.
Cependant, j'ai à cœur de traiter un sujet qui , dans l'armée active , a été jusqu'ici le motif de continuels
débats , d'accusations et récriminations affligeantes.
Je veux parler de l'administration, «et spécialement de l'intendance.
Dans l'armée, dont la mission est défaire la guerre, et qui doit être pourvue par l'État des moyens de la faire, de sorte qu'elle puisse s'y consacrer entièrement, il a toujours été très-difficile d'unir convenablement l'armée qui combat aux personnes chargées de la pourvoir. On a essayé bien des moyens , j'examinerai tout-à-1'heure si le moyen actuellement employé est le meilleur ; mais ce dont je suis convaincu , c'est que s'il est bon, appliqué à une armée qui combat, il est toutà-fait mauvais pour une armée qui cultive , et qui doit être animée elle-même, au plus haut degré , de l'esprit de pourvoyance , sous peine de faiblesse et de mort.
Dans des colonies militaires , la division entre les fonctions ne doit plus être, à beaucoup près, aussi tranchée ; c'est une simple division de travail , pour un but commun : car des militaires colons doivent nécessairement être, en même temps, soldats et pourvoyeurs , tantôt l'un , tantôt l'autre , aptes aux deux fonctions.
Il n'en est pas ainsi pour l'armée active; on veut que celle-ci tienne toujours l'épée en main, elle ne peut tenir la plume que de la main gauche. Le colon militaire doit aller un jour au combat, l'autre jour à la charrue , quelquefois aux deux le même jour ; il doit être ambidextre. Sans doute il en résultera un peu de médiocrité militaire et un peu de médiocrité
agricole , mais c'est inévitable ; un soldat colon n'est pas un soldat, n'est pas un laboureur, c'est un soldatlaboureur : seulement, il faut que nous ayons de vrais soldats-laboureurs, et non des personnages de comédie politique ou de vaudeville ; et ceux de l'Algérie doivent être plus réellement politiques et dramatiques que ceux du Champ-d'Asyle.
Je disais donc qu'il avait été difficile d'unir convenablement les combattants et les pourvoyeurs ; je me sers exprès de ce mot , parce que moi qui estime beaucoup la fonction, je sais qu'elle est d'autant moins appréciée par les combattants, qu'on cherche à lui donner un lustre qui n'est pas le sien et qui appartient de droit et exclusivement au combattant.
Prenons encore l'exemple du corps du génie , qui , sauf dans une guerre de siège , est le corps le moins combattant de l'armée , et dont pourtant l'union complète avec l'armée n'excite pas la susceptibilité miln taire. Pourquoi l'assimilation ou l'identité même , ici , est-elle possible, et pourquoi semble-t-elle impossible pour l'intendance ? Le génie pourvoit l'armée de son casernement , de ses moyens de défense ; il a un maniement de fonds assez considérable , des marchés à faire , des magasins et ateliers nombreux ; enfin , en Algérie surtout, ilpa^àtous les soldats qu'il emploie en dehors de sa propre troupe , une solde pour leur travail. Est-ce donc seulement parce qu'il fait des sièges? — Non ; c'est, avant tout , parce qu'il forme
corps, et que l'organisation de ce corps est faite de manière à donner aux hommes qui le composent la capacité et la moralité que leur fonction réclame.
L'intendance embrasse tous les comptables des vivres, des fourrages , du campement , du casernement , le corps médical , le corps du train des équipages , celui des ouvriers d'administration; enfin c'est une véritable armée à côté de l'armée , je ne dis pas dans l'armée , elle n'y est pas , quoi qu'elle en pense , et quoique la loi, les ordonnances et arrêtés le disent. Et elle souffre, et l'armée souffre de cette contradiction du fait avec le droit ; de là , des prétentions d'une part et un orgueil de l'autre , qui ne sont pas les conditions de l'harmonie désirable ; de là aussi des vices réels et des plaintes exagérées.
L'intendance ne forme pas corps, ai -je dit; en effet , quelle relation y a-t-il entre les diverses spécialités qui dépendent d'elle ? Quel rapport existe-t-il entre la fonction de chacune de ces spécialités, et les études ou l'apprentissage des personnes qui dirigent, sous le nom d'intendant , toutes ces spécialités ?
La relation qui existe entre les spécialités de l'intendance, est, par rapport à l'armée, négative ou positive : 1 ° Elles se ressemblent , parce que les individus qui les composent ne sont pas combattants ; ceci prouve bien qu'ils doivent être en dehors des combattants, et ne pas être traités comme eux; mais cela n'indique pas où ils doivent être, et comment ils doivent être traités. 2° Elles
se ressemblent encore, parce qu'elles sont toutes utiles à l'armée qui combat ; ceci indique seulement qu'elles doivent être avec elle et former avec elle une armée complète de combattants et de pourvoyeurs; mais ce n'est pas là encore ce qui peut déterminer le lien d'organisation qui doit faire de toutes ces spécialités un corps , l'administration de la guerre.
Il y a , dans toutes les écoles militaires , d'infanterie , de cavalerie , du génie , de l'artillerie et de l'étatmajor, des cours d'administration militaire; tout le monde sait que ceux des élèves qui s'en occupent avec le plus de zèle, n'y cherchent naturellement que ce qu'ils savent pouvoir leur être spécialement utile un jour, c'est-à-dire l'administration de la troupe qu'ils commanderont. Mais y a-t-il une école spéciale pour l'intendance? — Non. Ce corps manque donc déjà par la base; et certes, si des hommes sont chargés de pourvoir à tous les besoins dune armée, afin que, pouvant se reposer sur eux de ces soins , eîle soit constamment préparée pour le combat , il semble qu'il faudrait au moins exiger de ces hommes des études spéciales aussi fortes que celles auxquelles on oblige un officier du génie.
Mais s'il n'y a pas d'études préalables obligatoires, et des concours qui soient une garantie de capacité, y at— il au moins un apprentissage , analogue à celui qu'on impose à l'état-major, un apprentissage dans les spécialités importantes qui composent la portion de Far-
méc que les intendants administrent et dirigent? — Non, encore. — Les officiers <T état-major ne font pas de stage dans les hôpitaux et dans le train des équipages, et ils n'en font pas non plus dans le génie et dans l'artillerie; mais ils en font dans l'infanterie et la cavalerie, parce que ce sont les deux corps essentiellement combattants. De même , je ne parle pas de faire faire aux intendants un apprentissage dans les corps combattants (et c'est malheureusement en quelque sorte ce qui se fait , puisque l'intendance se recrute presque uniquement là) ; je ne demande pas même que les futurs intendants fassent un stage dans chacune des branches de l'administration , mais il me paraît indispensable qu'ils en fassent un au moins dans le service des vivres et dans celui des hôpitaux. i
Quel rapport, par exemple, peut-il y avoir aujourd'hui entre les intendants et les médecins, qui sont pourtant sous leur dépendance , qui attendent d'eux leur avancement, leur emploi spécial, leur déplacement et même l'éloge ou le blâme , bien plus ! une autorisation ou une défense pour tel ou tel procédé ou remède médical ? A quel titre les intendants peuvent-ils se permettre d'intervenir dans les conseils de l'armée, quoiqu'ils aient le corps médical sous leurs ordres, chaque fois qu'il est question de mesures hygiéniques à prendre , soit pour l'armée en campagne , soit pour fonder une ville , établir un camp , bâtir une caserne , un hôpital , en Algérie ? Où ont - ils appris l'hygiè-
ne? — Aussi, combien d'erreurs déplorables ont été commises !
Mais quel rapport surtout (c'est le point délicat) entre les intendants et les comptables? — Celui de surveillant et de soupçonné; ce n'est pas là de la hiérarchie de corps, c'est de la police, dans laquelle le surveillant et le surveillé doivent presque inévitablement perdre leur moralité. Je parle en termes généraux , qui permettent assez largement l'exception.
C'est bien autre chose encore pour le train des équipages, les ouvriers d'administration et les infirmiers , c'est-à-dire les trois parties de l'administration qui ont une troupe et une troupe assez nombreuse, fort utile , composée d'hommes vigoureux (le train), adroits (les ouvriers) ; j'avoue que je ne sais pas bien l'épithète que méritent les infirmiers , mais aussi ces derniers sont les parias, à peine s'ils ont des sous-officiers, ils ne peuvent être qualifiés. Dans quelle route ces trois corps de l'intendance conduisent-ils les hommes qui s'y distinguent ; les conduisent-ils à l'intendance? — Pas le moins du monde. De là , le peu d'estime dont jouissent ces corps, même dans l'administration militaire, malgré les services qu'ils rendent ; de là aussi , les vices qui peuvent être reprochés à ces corps; car l'absence de considération que méritent l'importance de la fonction et les qualités qu'elle exige, empêche beaucoup d'hommes qui possèdent ces qualités , de s'engager dans ces tristes impasses.
J'ai vu et beaucoup vu en Algérie tous les corps de l'administration ; ils n'y jouissent pas, à beaucoup près, de l'estime que , selon moi , leur fonction mérite , et même de celle qui leur est due pour la manière dont , avec leur imparfaite organisation , ils la remplissent ; d'un autre côté, je suis convaincu que, parmi les plaintes soulevées par l'administration, il y en a beaucoup qui sont fondées ; mais , je le répète , ces plaintes fondées, qui tiennent très-souvent à la qualité des personnes, ont pour première cause la fausse organisation de ces corps, qui en éloigne plusieurs des bons éléments naturels , et pour seconde cause, le peu de ressort de cette organisation , pour faire résister ses membres à la tentation du mal.
Ce n'est pourtant pas cette raison qui me fait repousser, pour les colonies militaires , l'idée d'une division tranchée entre la direction et Y administration ; j'ai dit le véritable motif , et ce motif suffirait , quand bien même l'intendance de larmée serait mieux organisée. D'ailleurs, il s'en faut de beaucoup que cette exclusion de l'intendance, quant à l'administration intérieure des colonies militaires, porte sur les corps qui dépendent de l'intendance elle-même; je crois, au contraire, et je l'ai déjà dit, que le train, les ouvriers, le corps médical et les infirmiers , doivent contribuer, pour une très-large part , à la composition du personnel des colonies militaires ; et de même , ces corps peuvent rendre d'immenses services pour l'organisation des colonies civiles.
Je ne lai pas dit lorsque je m'occupais de ces colonies, afin de réunir en un seul point tout ce qui se rapporte à ce sujet ; mais c'est précisément parce que l'administration de la guerre n'est pas un corps combattant, qu'elle serait très-utile pour les colonies civiles, si elle pouvait se dépouiller un peu de ses prétentions à l'épée et à l'épaulette, et devenir davantage ce qu'elle devrait être : un corps industrieux, intermédiaire entre l'armée qui consomme et la société qui produit , véritable économe , oui, économe i ! Alors, ce corps, pourvoyeur des économes de l'armée, serait pour elle et pour les colonies une providence. Si un bon général est le père de ses soldats, un bon intendant serait leur mère.
Les noms ne sont pas inutiles aux choses; le nom d'intendant est mauvais, c'est un nom d'autrefois, ce n'est pas celui de nos jours. Les militaires qui l'ont donné à l'administration de la guerre ont agi sous l'influence des vieux souvenirs de la noblesse d epée ; considérant le corps qui touche le vil métal, l'ignoble matériel de la vie , et qui tient la plume et noircit du papier, comme le premier de leurs serviteurs, ils l'ont nommé leur intendant : à qui donc la première faute pour tout ce dont ils se plaignent ? Tout le monde ne sait-il pas ce que signifie ce mot ?
ï II est remarquable de voir combien l'intendance est étrangère aux principes élémentaires de l'économie politique; ou plutôt cela est naturel : où, pourquoi et par qui les apprendrait-elle?
Malgré ce triple vice, absence d'organisation, prétentions mal fondées , et même mépris des titres véritables que l'on devrait avoir, je le répète, les différents corps de l'intendance rendent des services qui ne sont pas payés de la reconnaissance qu'ils méritent. C'est l'administration elle-même qui souffre le plus de la fausse position où elle se trouve, et j'admire profondément ceux de ses membres, bien plus nombreux qu'on ne pense, qui portent si injustement la responsabilité des vices du corps , et dont la conduite honorable et dévouée mériterait une récompense exempte de cette affligeante solidarité.
Lorsque , dans les grandes expéditions , je voyais ces lourds bagages , ces longs convois , marchant sous l'escorte des régiments et conduits par les vigoureux , les infatigables soldats muletiers du train des équipages et de l'administration ; lorsqu'arrivé au lieu de campement , je voyais ces hommes décharger les bagages et repartir encore chercher des fourrages, vider des silos, tandis que les régiments gardaient le camp, nettoyaient leurs armes, s'organisaient pour la nuit; alors, je songeais aux colonies, et je me demandais si ce n'était pas là le principal contingent que l'armée pourrait donner à la colonisation de l'Algérie. Voilà des hommes qui, malgré leur titre de soldat , travaillent ; ces mêmes hommes, dans les villes, transportent les fourrages , mesurent et emmagasinent les grains ; ils sont bouchers, boulangers, meuniers, charpentiers, menuisiers,
maçons; ils sont charretiers, muletiers, charrons, bourreliers; ils portent, à la vérité , l'uniforme militaire et savent l'honorer ; ils portent des fusils et savent s'en servir; mais personne ne s'y trompe, excepté quelquefois eux-mêmes, par réaction d'un amour-propre aveugle; personne ne s'y trompe , dis-je, ce sont des artisans actifs et braves, ce ne sont pas là des soldats.
Plusieurs des questions qui intéressent l'organisation des colonies civiles et celle des colonies militaires n'ont pas trouvé place dans cette seconde partie ; quelques unes ont été seulement indiquées , d'autres n'ont pas même été soulevées, et particulièrement celles qui exprimeraient les relations qui doivent exister entre les colonies civiles et les colonies militaires , et plus généralement entre ces colonies de deux espèces et l'autorité de nature différente de la leur; enfin , je n'ai pas dit leurs rapports avec les tribus indigènes.
En général, je renvoie à la Conclusion ce qui est gouvernemental dans cette grande entreprise, et je vais compléter, dans la troisième partie , ce qui touche à l'organisation intérieure des colonies civiles et militaires , en m'occupant de I'organisation des indigènes.
IIIe PARTIE.
ORGANISATION DES INDIGENES
avant-propos. Par qui doivent être organisées , gouvernées et administrées les tribus indigènes soumises?
Ier chap. Personnel et matériel des tribus soumises, organisées et gouvernées par l'autorité française.
IIe chap. Lieux favorables à la soumission progressive des tribus; ordre selon lequel on doit procéder à leur organisation.
* Voir à la Conclusion ce qui concerne les indigènes des villes, dont l'importance est a peu près nulle, comparée à celle des tribus.
AVANT-PROPOS
PAR QUI DOIVENT ETRE ORGANISEES, GOUVERNEES ET ADMI- NISTREES LES TRIBUS INDIGÈNES SOUMISES?
I. — L'autorité française doit-elle organiser, gouverner et administrer les tribus indigènes ? — Jusqu'à quel point et comment doit-elle le faire? — Telles sont les questions que je vais examiner.
Jusqu'à présent , les actes de l'autorité française ont prouvé qu'elle ne prétendait pas organiser et administreriez tribus, et qu'elle espérait néanmoins pouvoir les gouverner. Cette espérance devait donc être déçue ; elle l'a été.
Ce système politique, contraire à la plus simple
raison , a l'avantage de supprimer de très-grandes difficultés ; mais, en politique , les difficultés ne se suppriment pas , il faut les résoudre.
IL — On a fait un abus prodigieux du principe de gouvernement du pays par le pays , en l'appliquant à un pays conquis , c'est-à-dire à une population non encore associée au conquérant , qui n'a pas les mêmes habitudes et les mêmes mœurs que lui , et qui restera longtemps , par rapport à lui , dans la relation qu'exprime ce mot : conquête.
Puisque nous avons conquis, nous devons gouverner notre conquête ; or, qu'est-ce qu'un gouvernement qui n'organise pas et n'administre pas? Qu'est-ce surtout qu'un conquérant qui n'organise pas et n'administre pas sa conquête? — Les Arabes n'ont jamais vu cela dans leur histoire, et personne au monde ne l'a vu.
Les faits ont répondu clairement ; depuis douze ans que nous conquérons progressivement l'Algérie et que nous prétendons gouverner notre conquête , en confiant à des chefs indigènes l'autorité, même sur les tribus les plus soumises, les plus voisines de nous, les plus pacifiques , tous ces chefs nous ont trompés , toutes ces tribus se sont révoltées.
Le tableau de nos fautes et de nos malheurs , sous ce rapport , serait tellement étendu , que je ne puis le tracer ici ; d'ailleurs , pour les hommes qui connaissent le moins l'histoire de notre conquête , irsuffit de réveiller un peu leurs souvenirs, pour qu'ils soient
frappés des nombreux enseignements que donnent ces douze années. Rappelons les plus importants.
Le système de gouvernement de notre conquête par d'autres que nous-mêmes, acommencé, pour ainsi dire, avec la conquête, et, il faut l'avouer, ce système avait alors son excuse ; car on était fort surpris d'avoir conquis la régence , puisqu'on était parti seulement pour châtier Alger et faire cesser la piraterie ; d'ailleurs , la conservation de cette conquête était fort douteuse et fort embarrassante , dans la position où était la France en 1830.
En 1831 , le maréchal Clauzel imagine donc de faire gouverner les provinces de Constantine et d'Oran par des princes de Tunis ! et ce projet a un commencement d'exécution à Oran. En même temps, dans la province d'Alger, il installe quelques autorités indigènes. Ses successeurs marchent sur ses traces ; M. le général Berthezène, dans la province d'Alger, réduit le gouvernement direct de la France au massif , et YAgha qu'il institue doit avoir le gouvernement des tribus; de sorte que, comme le remarque très-bien M. Pellissier1, l'un de mes collègues , ce système de politique arabe et non française pouvait se traduire ainsi : Français, restez chez vous, et nous resterons chez nous.
Bientôt le duc de Rovigo fait des ouvertures à Farhat-
A nnalcs al g., t. i , p. 111.
Ben-Saïd, pour la province de Constantine ; il propose un traité à Achmet-Bey lui-même, et, dans ces tentatives , le système est toujours de confier l'Algérie à des indigènes, qui promettent de gouverner pour nous notre conquête.
En 1832 commence à paraître un homme qui annonce de grandes prétentions au gouvernement des Arabes ; et M. le général Desmichels saisit avidement cette heureuse circonstance ; il crée Abd-el-Kader ; il consacre un Émir des croyants, et il croit avoir enfanté une espèce de duc de Bourgogne ou de Bretagne , un vassal du royaume de France.
Déjà la plupart des indigènes , qui avaient capté la confiance de nos premiers gouverneurs, étaient destitués, chassés, emprisonnés, exécutés et remplacés par d'autres hommes qui, voyant s'élever pour l'Algérie un astre nouveau , préparaient dans l'ombre l'éclipsé du soleil de France.
Par le traité Desmichels, voilà donc la France délivrée de X embarras de gouverner la province d'Oran ; et ce général, désirant aussi que l'Émir, son Émir, n'ait pas trop d'embarras dans son gouvernement, repousse le seul rival puissant d' Abd-el-Kader, le seul indigène qui, se soumettant à nous plus tard, nous soit jusqu'ici resté fidèle, Moustapha-Ben-Ismaël.
Quant à la province de Constantine , le maréchal Clauzel étant revenu à Alger et ne pouvant plus songer aux princes de Tunis, ne peut pas non plus se dé-
cider à songer à un Français, à lui-même d'abord, et à l'un de ses généraux, venant conquérir avec lui, pour la France, cette belle province de Constantine ; il prend un terme moyen, il songe à un homme qui ne soit ni indigène, ni Européen, et, pour ainsi dire, ni musulman ni chrétien, ou l'un et l'autre; il nomme Bey de Constantine, l'un des plus brillants cavaliers du monde, le commandant de spahis Joussouf .
Vain espoir ! l'entreprise échoue de la manière la plus déplorable, et le Bey inpartibus infidelium ou fidelium reste à la tête de son escadron de spahis.
Nouvelle expédition pour conquérir Constantine.
Afin de faciliter cette conquête à l'Est, M. le général Bugeaud, dans l'Ouest, poursuit l'œuvre de M. le général Desmichels, à l'égard d'Abd-el-Kader, qui ne demandait pas mieux que de voir détruire Achmet-Bey ; c'est-à-dire qu'il étend vers l'Est l'influence d'Abd-el- Kader, qui s'était déjà permis de l'étendre tout seul pendant le gouvernement du comte d'Erlon, et sous le second gouvernement du maréchal Clauzel. M. le général Bugeaud ratifie donc cette extension d'une puissance arabe , et charge, au nom de la France, l'Émir (toujours l'Émir) d'administrer ' la province d'Oran, celle de Titteri , et une bonne partie de celle à' Alger 2.
■ Art. 3 du traité.
a Ce serait le cas de s'écrier : felix culpa ! car le traité de la
Il ne manquait plus que de lui confier celle de Constantine, après la prise de cette ville. C'est ce que M. le maréchal Valée n'a pas fait.
Néanmoins, il ne faudrait pas croire que le système de gouvernement du pays par le pays fut abandonné ; au contraire , c'est dans la province de Constantine qu'il a eu , sinon la plus éclatante , du moins la plus complète application, et cette application, qui a été fort louée, est encore généralement approuvée.
Ben-Aïssa fut nommé Kalifa du Sahel (Nord) ; Bel- Hamlaoui, Kalifa de la Ferdjioua (Ouest) ; Ali, Kaïd des Harakta (Est); Ben-Gana, Cheik-el-Arab (Sud) ; et Hamouda, Hakem de la ville de Constantine.
Or , aujourd'hui Ben-Aïssa est aux galères , pour émission et fabrication de fausse monnaie ; Bel-Hamlaoui aux galères, pour trahison ; Hamouda, destitue simplement, et obligé de rendre gorge à ses administrés dépouillés par lui ; quant au Kaïd Ali, l'illustre maréchal, président du conseil, a hautement proclamé les mérites de cet homme. Enfin , le Cheik-el-Arab Ben- Gana , celui à qui la France a confié le gouvernement
Tafna est certainement un des grands mobiles de l'énergie et de l'activité que M. le général Bugeaud emploie aujourd'hui à détruire la puissance indigène qu'il a grandie; mais , pour répéter encore : felix culpa! il faudrait que la France ne créât plus de puissances indigènes; or, elle ne fait plus d'ÉMiRs, mais elle fait des Califes à foison.
des tribus arabes du Sahara, c'est-à-dire d'un territoire immense, plus étendu que tout le reste de la province, le brave Ben-Gana promène son oisiveté sur la place et dans les cafés de Constantine , et ne pourrait mettre le pied dans son gouvernement, sans le secours d'une petite armée française ; celui-ci nous est fidèle, nous en a donné des preuves. Mais il faut tout dire: Achmet-Bey lui ferait couper la tète , Abd-el-Kader en ferait autant , son ancien rival, Cheik-el-Arab Farhat, n'aurait pas été plus compatissant; enfin, ses propres compatriotes de Biskra , ceux quil est censé gouverner, puisqu il est Cheik-el-Arab, ne se borneraient pas à lui fermer la porte, ils le livreraient à ses ennemis , s'il osait entrer dans ce que nous nommons son gouvernement.
Telle est la tête de la hiérarchie provinciale résultant du système. Dans les différents cercles de Bône, de Guelma, de Philippeville, le même système a produit des résultats semblables. — A Bougie, un malheureux officier français, le commandant Salomon de Musis, espérant aussi trouver un homme du pays, propre à pacifier ei gouverner le pays, se livre à la perfidie d'un Cheik des environs, et meurt assassiné.
III. — On a souvent fait remarquer l'instabilité des chefs français de l'Algérie, et tout le monde reconnaît 1 inconvénient qui résulte de ces changements continuels ; on serait bien plus surpris et affligé , en voyant la liste des chefs indigènes institués par nous , la note des burnous dont nous les avons couverts , de
T argent que nous leur avons donné pour leur investiture (tandis qu'autrefois c'étaient eux qui payaient leur investiture aux Turcs) , et l'état de leurs services, avec indication de ce qu'ils sont aujourd'hui à notre égard.
Comment en serait-il autrement avec un semblable personnel ? — Supposons que la France soit conquise par les musulmans , et conquise , non pour une occupation passagère , mais comme une possession définitive ; certes , les Français qui , au premier moment de la conquête, s'offriraient pour aider à soumettre au joug du vainqueur leurs compatriotes, les Français qui feraient des ghazia sur des villages français, les chrétiens qui tueraient des chrétiens pour la plus grande gloire des musulmans , nous paraîtraient des lâches ou des fourbes, traîtres à leur patrie, ou bientôt traîtres à leurs nouveaux maîtres. Or, les Arabes n'aiment pas plus la domination chrétienne que les Français n'aimeraient la domination musulmane ; nous n'avons donc pu trouver, parmi les indigènes qui se sont offerts à nous pour gouverner les indigènes , que des lâches ou des traîtres, et surtout des hommes cupides, profitant de notre humilité gouvernementale pour piller, en notre nom , un peuple que notre devoir est de protéger, de rendre riche et tranquille.
Il y a quelques exceptions, je n'en disconviens pas , mais c'est là le caractère général; et d'ailleurs, ces exceptions , sur quoi sont-elles fondées ? — Ce n'est pas du tout sur un amour vrai de notre domination ;
elles sont le résultat de jalousies, de rivalités que nousmêmes avons souvent fait naître, en donnant maladroitement à des indigènes une autorité sans fondement ou exagérée, qui nous faisait des ennemis , sans augmenter le nombre de nos amis, dans les tribus soumises à la France. Ainsi le brave général Moustapha lui-même, Ben-Gana à Constantine, Rezgui à Guelma, rivaux d'Abd-el-Kader, de Farhat et d'Hacenaoui, nous sont dévoués , je veux bien le croire ; mais ils n'ont plus d'autre puissance sur les Arabes que celle que leur donnent nos armes. La tête de Rezgui est mise à prix dans les tribus des Hanancha que nous prétendions lui faire gouverner, et où l'autorité d'Hacenaoui avait de plus vigoureuses racines et a grandi d'autant plus que nous voulions favoriser Rezgui ; Ben-Gana ne peut mettre le pied, pour ainsi dire, hors de la banlieue de Constantine , sans craindre qu'un ami de son prédécesseur Farhat ne venge l'ancien Cheik-el-Arab par la mort du nouveau; enfin, lorsque nous avons voulu donner un Bey à Mascara , un Bey à Tlemcen , nous n'avons pas osé nommer le seul homme qui nous eut donné des preuves d'un courage dévoué, parce que nous savions bien que les Hachem et les Béni- Amer , et même les Kabiles de Tlemcen, ne supporteraient pas le joug du rival implacable de leur saint Émir Abd-el- Kader.
Et cependant nous avons continué , dans la province d'Oran, le malheureux système; nous avons fait
des Beys, desKalifats, des Kaïds; nous ne voulons pas gouverner nous-mêmes.
IV. — Les Turcs que Ton cite si souvent comme des conquérants qui, avec fort peu d'hommes, ont gouverné et conservé longtemps l'Algérie, et qui gouvernent ainsi Tunis , l'Egypte , la Syrie, l'Asie-Mineure, toutes leurs conquêtes, se sont-ils jamais avisés de faire gouverner t même après des siècles d'occupation, l'Algérie par des Algériens? — Jamais ils n'ont fait cette incroyable faute * ; Achmet-Bey est le seul qui l'ait commise. Après la prise d'Alger, trouvant à Constantine un Turc usurpateur de son Beylick , il crut pouvoir se défaire des Turcs et y substituer des Kabiles comme Ben-Aïssa, et des Arabes comme Bel-Hamlaoui ; mais dans la constitution ordinaire du gouvernement turc de 1 Algérie, les principaux dignitaires de l'État et des provinces gouvernaient et administraient généralement les tribus , et ces dignitaires étaient Turcs. Celles des tribus qui n'étaient pas gouvernées directement par des Turcs, étaient les plus éloignées, comme celles des Arabes du Sahara , ou les plus indé-
1 Un Français conseillait un jour à Méhémet-Ali d'étendre, au moins jusqu'au grade de capitaine, l'avancement qui ne dépasse pas le grade de lieutenant ; Méhémet-Ali répondit : Vous oubliez donc que nous ne sommes , en Egypte , que vingt mille Turcs.
Les Turcs n'appelaient pas même au gouvernement leurs propres enfants indigènes de l'Algérie , les Koulouglis.
pendantes , comme celles des Kabiles du Jurjura; et encore , dans ce cas , les Turcs avaient une ressource que nous ne mettrons probablement pas en usage : pour que les familles puissantes de ces tribus devinssent presque turques , ils épousaient des filles de ces familles.
V. — Nous agissons tout différemment ; il en résulte qu'il n'y a en Algérie que trois Français qui gouvernent un peu les indigènes ; savoir : le Gouverneur général, le Gouverneur de la province d'Oran et celui de la province de Constantine ; c'est absolument comme s'il n'y avait eu , du temps des Turcs , d'autres Turcs que le Dey Hussein, et les trois Beys de Constantine, de Titteri et d'Oran , qui se fussent mêlés du gouvernement et de l'administration des tribus.
Qu'on ne dise pas que j'exagère ; ceci est à la lettre pour les provinces d'Alger et d'Oran et pour tout le midi de la province de Constantine ; dans cette dernière province , il est vrai , les commandants des cercles de Bône, de Guelma, de La Calle et de Philippeville, faits à l'usage des Gouverneurs de provinces , sont censés gouverner et administrer les tribus de leur cercle , et je conviens que ceci est un argument qui infirme la généralité de ma critique ; mais, d'un autre côté , cet argument est favorable à la thèse que je soutiens, puisque c est sur ces points que nous avons obtenu et conservé le plus de soumission et de sécurité.
M. le général Duvivier, pendant son commandement
deGuelma, et son successeur M. le colonel Herbillon , et à La Calle M. de Mirbeck, sont les seuls Français qui, après les gouverneurs, aient jusqu'ici un peu gouverné et administré directement des indigènes ; et encore , leur mission a été bien plutôt une surveillance de police politique qu'une mission gouvernementale et administrative.
Le Gouverneur général et les Gouverneurs de provinces, sauf les exceptions que je viens de citer, n'ont donc aucun intermédiaire français entre eux et les indigènes ; il en résulte d'abord que ces trois chefs , devant tout voir et faire par eux-mêmes , voient peu et mal et ne peuvent rien faire ou sont très-exposés à faire mal. D'un autre côté, les Français qui sont sous leurs ordres ne peuvent avoir aucun attrait à s'occuper de l'étude des indigènes, de leur langue, de leurs besoins , de leurs usages , puisque cette étude ne les mènerait personnellement à rien , si même elle ne blessait pas , comme une espèce de curieuse surveillance, l'autorité unique du chef français. Et, de plus , comme cette fonction de gouverner et administrer des Arabes n'est qu'une exception fort rare , les officiers qui voudraient s'y vouer , ignorant quel sera leur sort dans leurs régiments , n'ambitionnent pas un pareil service , qui les détache de leur corps , les éloigne de leur colonel, les prive de l'inspection , les livre , sans règlement spécial , à un devoir trèsdélicat et très - difficile , et met enfin leur avancement
à la disposition unique du Gouverneur de province , qui les nomme et qui peut être changé.
Par conséquent, sauf les interprètes des gouverneurs et des chefs de cercles , interprètes qui , pour la plupart, sont d'ailleurs indigènes ou étrangers, il n'y a pas de Français qui aient commencé , depuis douze ans, l'apprentissage du gouvernement des Arabes; tandis que lorsque les Turcs s'emparaient d'un pays, leur premier soin était de constituer le personnel turc du gouvernement de ce pays. — Les Romains faisaient de même *. — Nous autres Français, nous disons au peuple conquis : Gouvernez-vous comme vous voudrez.
Nous rechercherons plus tard 2 la cause principale de cette impuissance gouvernementale et administrative, qui nous réduit à n'exercer qu'une police militaire sur des sujets de la France ; il nous suffit, en ce moment , de signaler le fait , de montrer les inconvénients et les dangers du système , par ses résultats évidents, et de rappeler l'exemple des peuples conquérants qui nous ont précédé en Algérie.
Je conviens que nous n'en sommes pas encore au point de pouvoir gouverner et administrer toute l'Algérie , et surtout que nous ne pouvons pas songer à y transplanter le gouvernement et l'administration que
• Voir Notitia dignitatum imperii romani. ' Voir la Conclusion.
nous avons en France; cette terre leur serait très-peu favorable ; mais de même que nous ne pouvons pas coloniser partout à la fois , et que cependant nous devons commencer quelque part , nous devons aussi commencer quelque part l'organisation gouvernementale et administrative des tribus , qui n'ont plus de gouvernement et d'administration depuis que nous avons chassé les Turcs , et qui sont dans une anarchie aussi dangereuse pour nous que funeste pour ellesmêmes.
M. le général Bugeaud dit , dans son rapport du 1 3 juin : « Là où nous ne régnons pas , règne l'anarchie. » Mais là où nous régnons , que règne-t-il donc? — La mort que nous avons donnée, la misère que nous avons faite , la terreur de nos armes et la terreur plus grande, peut-être, des vengeances d'Abd-el-Kader. — Est-ce donc faire cesser l'anarchie , que de donner un burnous, au bruit des fanfares et dans une fantasia?
C'est un devoir et une nécessité, pour l'autorité française , d'organiser, de gouverner et d'administrer les tribus soumises; c'est même en cela surtout que consistera la véritable gloire de la France en Algérie.