‹ Colonisation de l'AlgérieChapitre 27 sur 53 · XVI. — Revenons plus directement à notre sujet · texte numérisé non relu

XVI. — Revenons plus directement à notre sujet

Divisons donc les tribus pour régner sur elles , c'està-dire afin de les associer réellement pour l'ordre , la paix et le travail , et non pour la guerre et le pillage ; substituons un lien social nouveau au lien ancien de la patriarchie; superposons aux rapports du grand Cheik avec les petits Cheiks , la relation de tous les chefs de ferka avec le représentant d'un peuple qui sait ce que signifient les mots peuple, nation, patrie, que l'Arabe ne connaît pas. S'il est naturel que nous tâchions d'affaiblir la puissance qui résiste le plus à notre domination, c'est-à-dire de rompre le lien des grandes tribus , il est bien aussi que, dans l'intérêt des sujets algériens delà France , nous les garantissions de l'oppression que ces grandes tribus ont toujours exercée sur les petites , et qu'elles exercent encore aujourd hui; il est bien que, même dans le sein de ces grandes tribus , nous prenions la défense du faible contre le fort , du Cheik de la ferka contre le Cheik de l'Aarch.

Il suffirait presque de ne pas contrarier cette division, qui existe déjà par le fait dans la plupart des grandes tribus, et qui, je le répète, n'a pas lieu complètement, à cause des nécessités de défense et d'at-

taque communes. Par exemple, la grande tribu des Harakta , que nous avons placée sous le Kaïdat d'Ali , est divisée en quatre ferka i ; elle a pour voisines deux tribus fort puissantes , à l'Est et au Nord , les Némemcha et les Hanencha , divisées elles-mêmes en plusieurs fractions. Du temps des Turcs, le Kaïdat des Harakta était habituellement l'apanage de l'un des plus proches parents du Bey; avant d'être Bey, Àchmet était revêtu de cette dignité. Les Némemcha avaient également un Kaïd , habituellement étranger à la tribu , tandis que les Hanencha n'en avaient pas , et étaient gouvernés par un grand Cheik , pris dans le sein de la tribu, et qui dominait seize tribus; il avait droit à un sceau en or , comme le Bey lui-même , tandis que le sceau de tous les autres fonctionnaires de la province , sans exception , était en argent ; lors de son investiture , il recevait le caftan même qui avait été envoyé au Bey de Constantine par le Dey d'Alger. Voici donc, très-rapprochés l'un de l'autre, deux exemples d'organisation politique des tribus qui diffèrent essentiellement ; ni l'un ni l'autre ne nous conviennent, mais certainement nous devons nous rapprocher davantage de celui des Harakta que de celui des

1 Voir, pour les détails qui suivent, l'appendice déjà cité du tableau publié par le Ministère de la guerre, année 1840. — Organisation de la province de Constantine.

Hanencha ; ce qui revient à dire que nous soumettrons plus facilement les premiers que les derniers ; les faits le prouvent, quoique les Hanencha touchent presque le territoire de Bône et de Guelma , tandis que les Harakta sont dans la zone intérieure et s'étendent jusqu a trente et quarante lieues à l'Est de Constantine.

Je dis que nous ne devons pas imiter ces deux exemples, même celui des Harakta, d'abord parce que nous ne devons pas avoir des fonctionnaires par droit de naissance ou par favoritisme , mais des fonctionnaires tenant à une hiérarchie fortement constituée, en un mot, des fonctionnaires militaires, appartenant à des corps, et non pas des individualités isolées, quelque puissantes qu'elles soient d'ailleurs ; ensuite parce que nous pouvons et devons éviter d'adopter cette organisation politique, très-mauvaise pour nous et trèsfuneste aux indigènes eux-mêmes. Ainsi les Harakta ont, parmi leurs voisins de l'Ouest , entre Constantine et eux, les Segniia, fixés sur le territoire de l'ancienne Sigus; or, supposons qu'un cercle colonial soit établi à Sigus, qu'un autre cercle colonial soit établi à Tifech, point central par rapport aux Harakta, aux Hanencha , au territoire de Guelma et à celui de Sigus : il serait naturel alors de mettre la ferka des Harakta qui occupe l'Ouest de leur territoire1, sous la

La ferka dos Ouled-Saïd , habitant près du mont Rghcis

direction du commandant du cercle de Sigus , et la ou les ferka du Nord , sous la direction du commandant de Tifech. Et si , plus tard , nous établissions un cercle colonial à Tebessa, le commandant de ce cercle aurait sous sa direction la ferka Est ou Sud * des Harakta , et la ferka Nord des Némemcha.

La révolution que notre conquête doit opérer en Algérie est bien autre chose, pour les Algériens, que n'a été pour nous la grande révolution française , qui a converti les provinces en départements , et changé toute notre organisation politique. Nous serions bien aveugles, si nous pensions pouvoir soumettre et gouverner l'Algérie, en conservant des circonscriptions de territoire et des liens politiques de population qui ont eu leurs motifs et leur utilité dans Y ancien régime , sous le gouvernement aussi anarchique que despotique des Turcs , mais qui seraient funestes à nous et aux indigènes eux-mêmes.

En résumé , quoique nous ne puissions pas espérer de constituer l'Algérie, immédiatement, en une société politique de communes , puisqu'elle n'est encore par-

c'est celle qui a été plus particulièrement battue dans la grande rhazia du général de Galbois , en 1840.

1 La ferka des Ouled-Khanfar, qui s'était réunie aux Ouled- Saïd en 1840, tandis que les deux autres ferka (nord-est) , les Ouled-Siouan et les Ouled-Eumara , plus éloignées de nous, n'ont pas ou presque pas donné , et ont peu souffert.

tout qu'une agglomération de familles, hostiles entre elles, et dont les plus fortes écrasent les plus faibles , nous devons, tout en conservant avec soin ce qui, réellement, est un lien familial, nécessaire à la fondation communale, combattre ce qui ne serait qu'une exagération de ce lien, étendu outre mesure et formant des nœuds de coalitions, nuisibles au bien-être et à la sécurité de nos colonies et des tribus faibles.

En conséquence, pour les petites tribus, c'est-à-dire pour la presque totalité de celles qui toucheront nos colonies civiles, dans la zone maritime, conservons le caractère unitaire qui est l'expression d'une parenté encore assez rapprochée ; mais fixons surtout notre attention sur le douar, véritable association de famille , germe du village futur. Poux les grandes tribus, c'està-dire généralement dans la zone intérieure , détruisons leur unité despotique, spoliatrice, pillarde, exrpression factice d'une parenté qui n'est plus sensible , et dégageons la grande famille véritable , la ferka, de cette chaîne qui s'oppose au développement de sa vie propre et à celui de chacun de ses organes, pour la rapprocher du moment et de l'état où elle pourra entrer dans l'ordre civil; ce sera là civiliser l'Algérie, et nous en avons la prétention.

Mais, dira-t-on, ces grandes tribus arabes sont pourtant belles; elles sont belliqueuses, pleines de constance et de courage, et les petites tribus du littoral sont molles, lâches, courbent la tète devant tout maître ,

romain, turc ou français. — Cela est vrai; et si nous voulons'considérer l'Algérie comme un carrousel, laissons aux grandes tribus leur organisation , et prenons pour valets de pied les hommes des petites tribus, ils nous tiendront rétrier; mais je ne crois pas que ce soit l'envie de la France de prolonger indéfiniment cet exercice. D'ailleurs , qui parle d'énerver les grandes tribus ? Elles sont pleines de constance et d'ardeur ; mais c'est pour le pillage ou pour se défendre quand elles craignent d'être pillées à leur tour : elles sont plus molles et plus lâches au travail que ces petites tribus méprisées du littoral. Disons le mot, ce sont les plus belles et les plus poétiques bandes de voleurs que l'on puisse imaginer ; mais nous , qui nous piquons en France d'être un peuple brave , nous savons la différence qu'il y a entre un voleur brave et un brave soldat, entre Mandrin et La Tour-d' Auvergne. Ne craignons pas de détrôner et de dépoétiser Mandrin en Algérie ; nous avons commencé par les Turcs, finissons par les Beys indigènes , les Ralifats , les Kaïds et les grands Cheiks des grandes tribus, et mettons là, si nous pouvons , et tant que nous en aurons en France , des La Tour-d'Auvergne.

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