‹ Colonisation de l'AlgérieChapitre 28 sur 53 · ORGANISATION · texte numérisé non relu

ORGANISATION

I . — Je le répète , les mêmes considérations générales qui m'ont servi à déterminer les lieux favorables à l'établissement des colonies, et l'ordre selon lequel on doit procéder à leur fondation, déterminent également, d'une manière générale, les lieux et Y ordre favorables à la soumission et à l'organisation des tribus. Ce chapitre serait donc inutile, si je ne devais pas entrer plus avant dans l'examen des lieux et des populations.

J'admettrai comme démontrées précédemment les propositions suivantes :

1° Les tribus de la zone intérieure sont, en général, moins susceptibles de soumission immédiate que celles de la zone maritime; les premières exigent le contact des colonies militaires, les autres permettent celui des colonies civiles.

2° Les tribus de l'Algérie toute entière sont plus susceptibles de soumission et d'organisation prochaine dans l'Est que dans l'Ouest ; plus dans la province de Constantine que dans celle d'Alger ; plus dans celle-ci que dans celle dOran.

3° Les tribus qui se trouvent sur la ligne stratégique et sur les communications de cette ligne à la mer, et aussi sur les communications des villes du littoral, sont les premières à soumettre et à organiser.

J'ajoute maintenant à ces trois propositions , une quatrième , que je n'ai pas fait ressortir dans les chapitres précédents , mais qui en découle logiquement.

Hors de ces lignes, les tribus doivent être contenues et surveillées, plutôt qu'elles ne doivent être soumises et organisées, jusqu'au moment où le grand cadre de soumission et d'organisation sera achevé ou très-avancé.

Comme cette proposition résout une difficulté longtemps débattue sous le mot d'occupation restreinte , je dois d'abord la développer, avant de parler des tribus soumises , ou à soumettre et à organiser immédiatement.

II. — C'est, en effet, une occupation restreinte qu'il faut, mais restreinte à un cadre qui embrasse l'Algérie entière et qui indique clairement notre prétention à l'organisation future d'une possession considérée tout entière comme possession française; c'est seulement de cette manière que l'occupation restreinte est proposable , elle n'est pas soutenable autrement ; car si elle n'était pas un signe de notre prétention à tout posséder , elle serait un appel continuel à la révolte , fait par nous-mêmes , aux tribus de la portion dans laquelle nous nous limiterions.

C'est une occupation restreinte , en ce sens qu'un pays comme l'Algérie ne peut pas être occupé partout à la fois, à cause de son étendue, et surtout à cause de la nature de sa population et de l'état de son sol accidenté, sans communications, sans établissements fixes. On peut occuper entièrement et de suite , plus facilement, la France et presque l'Europe entière, que l'Algérie.

Restreindre l'occupation, c'est donc simplement mettre de l'ordre dans l'occupation générale, la commencer par où elle peut et doit être commencée.

Dans ce sens, l'occupation serait restreinte, la colonisation léserait aussi.

Pour remplir le but que nous nous proposons dans ce chapitre, commençons nous-mêmes par nous débarrasser de ce que nous avons à dire sur les tribus placées en dehors du cadre d'occupation, afin de n'a-

voir plus à nous occuper que de l'organisation du réseau colonial de l'Algérie. Ceci achèvera de combler une lacune que j'ai dû laisser dans les chapitres consacrés spécialement à la colonisation européenne.

III. — Ces tribus se décomposent en deux parties très-distinctes, celles qui se trouvent entre la ligne stratégique et la mer , et qui sont généralement habiles , et celles qui sont situées au Sud de la ligne stratégique, entre celle-ci et le désert, et qui sont presque toutes arabes.

Les premières sont fixées au sol, ont des habitations, des hameaux , des villages , quelques villes même. — Les secondes sont généralement nomades; plusieurs cependant ont des villes, mais à une grande distance, à soixante lieues au moins de notre ligne stratégique.

Ici se présente un phénomène inverse de celui qui nous a déterminé dans le tracé des deux zones. Les tribus kabiles qui se trouvent en dehors du réseau colonial, dans la zone maritime, sont, sinon plus à redouter, du moins plus difficiles à soumettre que les tribus arabes qui sont en dehors et au Sud de la ligne stratégique. On peut dire que ces dernières devront attirer toute l'attention des hommes pacifiques de la zone des colonies militaires, tandis que les Kabiles devront attirer toute l'attention des militaires de la zone des colonies civiles.

En d'autres termes , notre conduite avec les tribus non soumises devra être l'inverse de notre con-

duite avec les tribus soumises, ce qui est assez naturel.

Rendons clair ceci par un fait pratique.

On a vu combien j'ai cru devoir éviter le contact des colonies militaires et des tribus , voisines d'elles ; j'ai voulu leur interdire même les relations de travail , et ne mettre les tribus en rapport avec l'autorité française qu'au moyen des postes militaires. Au contraire , j'ai dit que, dans la zone maritime, on devrait encourager les relations de travail agricole entre les colonies civiles et les tribus soumises , leurs voisines , et autoriser même les membres de ces dernières à demeurer dans les colonies. J'ajoute maintenant que les colonies militaires devront faire leur possible pour établir des relations de commerce et d'industrie, mais d'industrie domestique plutôt qu'agricole , avec les Arabes du Sud et les étrangers à l'Algérie (Biskris , Mzabites, Tugurtains , Berbers d'Angad, Tunisiens et Marocains) ; on recrutera même dans leur sein, autant que possible , les spahis attachés au service des postes militaires, D'un autre côté, dans la zone maritime, l'autorité attirera bien, dans les rangs des gendarmes à pied ou pour les bataillons d'infanterie indigène de la zone intérieure, le plus de Kabiles possible , appartenant aux tribus hors du cadre colonial ; mais elle exercera une surveillance extrême sur les membres de ces tribus , commerçants ou autres , venant visiter les colonies ou même les tribus de la zone maritime. Les Arabes du

Midi auront leurs caravansérails et leurs bazars dans l'enceinte même des colonies militaires ; tandis que les Kabiles des tribus insoumises, dans leurs voyages, devront camper près des postes militaires de la zone maritime, et ne seront admis à loger leur personne et leurs marchandises que dans les faubourgs indigènes des villes européennes , où seront leurs caravansérails et leurs bazars f .

Ainsi, dans la zone intérieure, le gouvernement et la police des indigènes soumis et organisés, appartiendront exclusivement aux chefs des postes militaires , tandis que la surveillance et le règlement des relations des tribus du Sud, arabes ou autres, avec nous, appartiendraient spécialement aux chefs des colonies militaires , bien entendu toujours , sous la haute direction du Gouverneur des colonies militaires , commandant en chef Y armée active; et dans la zone maritime, le gouvernement et la police des tribus soumises et organisées appartiendraient exclusivement à l'autorité ci* vile , tandis que la surveillance des tribus kabiles ou autres , non soumises , appartiendrait spécialement à l'autorité militaire , qui aurait la police de leurs relations avec nous, bien entendu sous la haute direction du Gouverneur des colonies civiles.

Ces tribus du Sud, dont il est ici question, sont celles

Voir la Conclusion,

qui , de tout temps , ont fait le commerce des caravanes, et ont fourni aux travaux industriels de l'intérieur des villes, des manœuvres robustes, intelligents et fidèles ; et les tribus kabiles sont celles qui , de tout temps aussi , ont fait le commerce intérieur du littoral et le cabotage , et ont été les marchands des principales denrées alimentaires des villes.

Chez les premiers , les hommes que nous pouvons utiliser au milieu de nous sont plutôt chameliers et portefaix , et chez les seconds , plutôt muletiers et boutiquiers, qu'ils ne sont, les uns et les autres, cavaliers ou fantassins; néanmoins, ces hommes du Sud sont les meilleurs cavaliers , et ces Kabiles des tribus insoumises, les meilleurs fantassins en Algérie. C'est donc chez eux que nous devons surtout recruter notre cavalerie et notre infanterie indigènes ; et comme ils sont en dehors du cadre de soumission, ils n'en seront que meilleurs surveillants des tribus organisées, et ils seront, pour ainsi dire, autant d'otages pris dans les tribus non encore organisées.

Ce que je viens de dire est certainement un moyen fort indirect d'action sur les tribus non soumises, mais c'est le seul qui me paraisse convenable à leur égard ; la force est le plus mauvais de tous; elle n'est utile qu'à l'égard des tribus qu'on peut immédiatement organiser et protéger , et non pour celles que nous ne pouvons ou ne voulons pas gouverner. Pour celles-ci , l'emploi de la force est indispensable , si elles sont

assez folles pour nous attaquer; il est nécessaire, comme punition de leurs crimes contre nous ou les nôtres ; mais, dans ce dernier cas, n'oublions pas que la vengeance sociale qui décime au hasard , dans son impuissance à trouver les vrais coupables , qui expose la vie de bien des braves , et verse leur sang pour laver la tache criminelle d'une première goutte de sang, est une justice exceptionnelle, passagère, fatale comme la nécessité, mais déplorable; rappelons-nous que nous devons délivrer les Arabes de cette justice barbare qui était la leur et non la nôtre , et que nous devons avoir hâte de nous en délivrer nous-mêmes.

IV. — J'ai vu desrhazias faites par punition, des combats livrés pour la défense , des expéditions sanglantes pour lever l'impôt ou installer un Kaïd ; je déplore les premières , j'admire les seconds ; à mes yeux , les troisièmes sont impolitiques ou même coupables : impolitiques, lorsqu'on veut en effet organiser la tribu ; coupables, lorsqu'on n'en a ni le pouvoir, ni même la volonté , lorsqu'on veut une affaire , un bulletin , un grade , lorsqu'on n'aspire qu'à répandre la terreur sur une population qu'on livrera en pâture à ses ennemis, à nos ennemis , après l'avoir terrifiée et affaiblie.

Les tribus que Ion veut organiser ne peuvent pas l'être par des expéditions de quelques jours , mais par un établissement permanent ; celles que l'on ne peut pas soumettre à une autorité qui les gouverne réellement ,

et par conséquent qui les protège, ne doivent pas payer d'impôt et avoir de Raid , qui d'ailleurs les exploite. Ces investitures de burnous , sur des mannequins de Kaïds , sont des comédies absurdes qui se terminent toujours par une dégoûtante tragédie. L'impôt prélevé par la rhazia coûte mille fois plus qu'il ne produit ; le Kaïd, installé par nos armes , héros le jour de la victoire , n'est le lendemain qu'un fantôme, ou, s'il conserve une ombre d'autorité sur les indigènes, c'est pour nous trahir et les piller.

Il y a des tribus en Algérie qui ont déjà reconnu trois fois (par la force) un Kaïd, qui trois fois ont payé ou promis de payer (l'épée sur la gorge) un impôt, qui trois fois , pour ces actes de notre pouvoir , ont perdu des hommes , ont été dépouillées , et nous ont tué aussi des hommes , et nous ont coûté cher ; et en ce moment ces tribus n'en sont pas plus soumises à la France : mais il y a eu trois bulletins triomphants , les deux derniers copiés sur le premier. Tels sont les Harakta , les tribus des Zerdéza et les Righa de la province de Constantine ; telles sont toutes les tribus de la province d'Alger et plusieurs de celle d'Oran , malgré les soumissions de 1842 et les nouveaux et nombreux burnous , de façon française , distribués cette année.

Non , ce n'est pas là faire de la politique , et ce n'est pas non plus faire la guerre; combattons et soumettons , mais seulement là où nous voulons gouver-

ner; ailleurs , punissons , soyons juges et exécuteurs , il le faut ; mais ne jouons pas au gouvernement et à l'administration , avec cette friperie de burnous et ces troupeaux de bouchers, cela coûte trop cher à notre bourse , à notre sang , à notre honneur : c'est brûler l'Algérie à petit feu.

V. — Les tribus soumises doivent être organisées, gouvernées , protégées ; celles qui ne sont pas soumises, et qui ne sont pas placées de manière que nous ayons intérêt à les soumettre aujourd'hui , doivent être surveillées vigoureusement et châtiées rigoureusement, si elles nous attaquent, nous ou les nôtres; mais , pour Dieu ! laissons-les tranquilles, et n'allons les chercher que lorsque nous serons en mesure de les enserrer dans notre réseau organisateur; alors employons même ce fameux procédé , si reproché à l'Église, le compelle intrare; forçons-les à se civiliser, mais ne nous efforçons pas jusque-là de rentrer avec elles dans la barbarie , et de sacrifier comme elles à des fétiches , à l'idolâtrie des croix et des épaulettes.

Le jour où des établissements permanents de colonies militaires seront à Sigus, à Tifech, à Tebessa, alors donnons des chefs aux Harakta, prélevons des impôts sur eux ; le jour où la grande et riche plaine de Sétif aura aussi ses colonies répandues jusqu'à Ksar-el-Teir, faisons la même chose pour les Righa; enfin, lorsque le quadrilatère colonial de Bône, Guelma, Constantine, El-Harrouch sera tracé, faisons encore de même pour

— iOi —

les Zerdéza, mais rien avant; punissons seulement et surveillons, mais par un seul acte de gouvernement et d'administration »

Croit-on donc que lorsque ces travaux coloniaux seront faits, les Harakta, les Righa et les Zerdéza seront plus difficiles à soumettre? — Ce serait croire le poisson plus libre dans la nasse ou le filet, qu'en pleine eau. Qu'on me passe encore ce dicton : Nous avons mis la charrue avant les bœufs, dans notre entreprise coloniale, et même nous avons voulu mettre les bœufs sous le joug avant de les tenir par les cornes.

Loin de moi l'intention de récriminer aigrement contre le passé ! Savait-on si l'on coloniserait l'Algérie? Aujourd'hui, croit-on généralement que l'on voudra et surtout que l'on pourra coloniser? Enfin, sait-on même comment on essayera de coloniser ? — Non, sans doute, puisque c'est seulement d'hier qu'une commission a été saisie de cette question ; cette commission n'a pas encore soumis au ministère son opinion ; il faudra ensuite que le conseil des ministres délibère, et enfin que les Chambres décident, après les longs débats de la presse.

Mais si l'on se décide à coloniser, si l'on cesse de croire qu'on puisse garder, pacifier, gouverner l'Algérie, et rendre cette possession productive pour la France, seulement avec des baïonnettes, il faudra bien qu'on désigne quelles sont les tribus qui doivent être d'abord soumises , et quelles sont celles dont il faut attendre la soumission du temps, de l'exemple de celles

que nous aurons bien gouvernées, et des succès de notre marche progressive du connu à l'inconnu , du facile au difficile , du soumis à l'insoumis.

Eh bien ! je pense que lorsqu'on aura déterminé le réseau de soumission , c'est là seulement que nous devrons porter toute notre force active , militaire ou civile , réservant au contraire la puissance d'inertie , dont Abd-el-Kader nous a donné de si grands enseignements, pour tout ce qui sera en dehors de ce réseau. Il y aura, entre Abd-el-Kader et nous, cette différence : il est toujours prêt à fuir quand nous l'attaquons , et nous serons toujours prêts à poursuivre et exterminer ceux qui nous attaqueront; Abd-el-Kader tiraille notre arrière-garde , quand nous quittons le champ de bataille , nous culbuterons son avant-garde avant qu'il soit en bataille ; et puisqu'en allant toujours le chercher, sans pouvoir l'atteindre , nous ne l'empêchons pas de se relever de toutes ses défaites , attendons-le de pied ferme, sur nos lignes de colonies militaires.

Il les ravagera, dites-vous? — Non; il ravage des fermes isolées, il brûle les environs d'Alger , quand l'armée court après lui, à cinquante lieues d'Alger ; il pille les tribus qui se soumettent à nous, parce que nous avons la maladresse de soumettre des gens que nous ne pouvons défendre ; mais il ne s'agit ni de fonder des fermes isolées , ni de courir à la recherche d' Abdel-Kader, rude soumettre des tribus sans les défendre; il s'agit de colonies militaires , de postes militaires , de

tribus organisées militairement et protégées efficacement , de villages fermés et bien défendus ; il s'agit très-peu de combats, rarement de longues expéditions, mais considérablement de patrouilles.

Songez donc que des nuées d'Arabes n'ont pas pu prendre la bicoque de Mazagran, ni même la ruine romaine de Djimilah , qui n'avait alors , pour bastions , courtines, fossés et remparts, que quelques pierres placées les unes contre les autres , sous le feu même des Arabes ' ; songez qu'ils n'ont pas encore pu seulement brûler un blockhaus! Vous voyez bien que nous ne devrons pas les craindre , quand nous serons chez nous.

Nous ne sommes pas encore chez nous en Algérie, du moins hors de nos villes et de nos camps ; nous n'avons pas de chez nous colonial; il y a bien quelques colons qui sont chacun chez eux et chacun pour eux , mais aucun de ceux-là même ne peut considérer l'Algérie comme une seconde patrie : personne n'y prend racine; la métaphore est juste, car nous ne savons que faucher des foins , couper des arbres et brûler des moissons.

Bâtissons , plantons et cultivons ; faisons tout cela avec prudence , peu à peu et en corps; conservons au-

1 Beau fait d'armes , plus beau encore que celui de Mazagran et qui pourtant a été passé sous silence !

— iOi —

tour de nos colons, armés eux-mêmes, une bonne ceinture de baïonnettes ; que nos soldats colons aient à défendre, outre la gloire de la France, leur propre tête , la tète d'une femme , d'un enfant , d'un père, et aussi le petit pécule, le mobilier du ménage, et peut-être même un cheval , monture de plaisir et de fête ; alors les Arabes ne seront plus à craindre, le soldat colon dira : Je suis chez nous !

Pauvres soldats de l'Algérie, je n'ai pas entendu dire à un seul de vous cette bonne parole! L'Algérie vous pèse, bien plus encore qu'elle n'a pesé jusqu'ici sur les contribuables ; vous-mêmes , vous contribuez de votre sang, de vos privations et de vos maladies, à ce terrible impôt que prélève sur nous l'Afrique ; votre chez vous, c'est toujours votre village de France , et la nostalgie vous consume!

J'ai dit que les tribus kabiles insoumises de la zone maritime étaient, sinon plus à redouter, du moins plus difficiles à soumettre que les tribus qui sont établies au sud de la ligne des colonies militaires. Elles sont à redouter à cause de leur voisinage ; mais , je l'ai dit aussi , elles attaquent peu hors de chez elles ; elles n'aiment pas , il est vrai , qu'on aille les visiter avec des fusils. Ce voisinage pourra contribuer à rendre leur soumission plus prompte que celle des tribus du Sahara , si nous agissons de manière à rendre leur contact avec nous profitable pour elles et pour nous. En parlant delà communication deSétif à Bougie, j'ai déjà

indiqué les procédés de diplomatie commerciale, comme étant ceux qui pouvaient d'abord faire tolérer notre passage chez ces Kabiles , et amener plus tard leur soumission; tout-à-1' heure , j'ai parlé des moyens de police et des enrôlements militaires , je dois dire aussi quelques mots de la marine.

VI. — Nous avons détruit toute la marine algérienne, y compris même presque tout le cabotage ; nous avons pris à peu près tous les ports, nous avons bloqué ceux que nous n'avons pas pris , et détruit leurs embarcations; nous fouillons les anses, les criques; enfin, sauf quelques barques indigènes autorisées à Bône , à Philippeville et à Alger, et qui font le cabotage de Collo, Dellis et Cherchel, la marine indigène est réduite à néant. Ces mesures étaient et sont encore nécessaires; elles le seront , tant que nous n'aurons pas rétabli la route romaine du littoral , ce qui pourra durer longtemps ; il serait toutefois étonnant que, dans la population indigène des nombreux points du littoral que nous occupons , il n'y en ait pas une partie assez considérable qui fût propre à la marine ; les pirates d'Alger n'étaient pas mauvais marins, leurs navires marchaient assez bien.

Si une marine indigène libre ne doit pas exister, et, en effet, elle serait dangereuse, ne pourrions-nous pas, cependant, faire sur mer quelque chose qui ressemblât à ce que nous avons fait sur terre avec nos spahis, nos gendarmes et nos bataillons indigènes, c'est-à-dire

avoir une marine franco-algérienne , dans laquelle cependant les Français seraient plus nombreux qu'ils ne le sont dans les corps de l'armée de terre ?

Lorsqu'on voit les places publiques de nos villes littorales de l'Algérie, couvertes de jeunes garçons sveltes, bien faits, qui ont presque tous le grand mérite de parler déjà le français , mais qui , par compensation , se livrent de fort bonne heure à la plus complète oisiveté et à la plus profonde immoralité , il semble que si jamais presse de matelots a été légitime, elle le serait ici. Mais pourquoi même la presse? A-t-on simplement ouvert la voie? A-t-on fait un appel dans cette direction ? A-t-on surtout songé à une conscription maritime? — Je ne le crois pas.

Si cette idée se réalisait, je suis convaincu qu'on ne tarderait pas à avoir également des Kabiles dans cette milice maritime; mais, pour cela, il faut que je dise le but auquel je la croirais destinée.

Cette marine devrait être la marine coloniale de l'Algérie, comme il y a déjà une armée propre à l'Algérie, et même une portion de cette armée qui est indigène. Certainement le ministère de la guerre aurait déjà fait quelque chose en ce sens 1 , si l'on comprenait aussi bien , à la guerre , les nécessités de la

> J'ai entendu dire qu'un ofïicier de marine , M. Bonfils, avait proposé une idée semblable; je n'ai pas appris qu'elle ait eu succès.

marine que Ion connaît celles de l'armée de terre ; si l'on savait surtout quelle influence politique et économique une marine franco-algérienne peut avoir sur la pacification et la prospérité de l'Algérie.

La marine coloniale de l'Algérie ferait , à mesure qu'elle se développerait , d'abord le service de la côte , ensuite la correspondance avec la France; elle se composerait de bâtiments à voiles pour les transports de marchandises, et de bâtiments à vapeur pour les passagers et la correspondance.

Il ne faudrait pas beaucoup d'années d'exercice de cette marine franco-indigène, pour pouvoir commencer à rétablir avec sécurité le grand cabotage du littoral de l'Algérie , et même celui avec Tunis et Maroc , et pour entrer en concurrence avec les barques de Malte, de la Sicile , des Baléares et de la côte d'Espagne. Nous serions ainsi sur la voie de faire produire à l'Algérie un fruit qui lui est naturel , dont l'excellence est depuis longtemps connue, et qui n'est pas plus abondant qu'il ne le faut en France , une marine. C'est encore une de ces dettes que la France a contractées envers ce pays et même envers l'humanité, lorsqu'elle a délivré les mers de la piraterie algérienne. Détruire, sans savoir utiliser les matériaux de la démolition , c'est jouer le rôle d'un brutal manœuvre et non d'un habile architecte. Rome a bien su se servir des forces de Carthagc et de celles de Massinissa, pour soumettre la Macédoine et la Grèce.

Notre marine française n'est pas si riche en matelots , que nous puissions nous priver sans peine d'un supplément d'hommes de mer. Avoir deux cents à deux cent cinquante lieues de côte d'Afrique , sans avoir un seul matelot africain , ce peut être un oubli passager , une distraction ; mais il est temps de reprendre la mémoire et d'être attentif, sous peine de justifier trop bien cette réputation que d'autres veulent nous faire, d'être le peuple le plus léger de la terre et le plus lent et le plus lourd à la mer.

Des enfants, nés depuis la conquête, sont déjà en âge de faire d'excellents mousses , et nos vaisseaux sont les véritables instituts qui leur conviennent, de même que nos fermes seront de très-bonnes écoles pour eux, tandis que nous ne les civilisons aujourd'hui que sur les places et autres lieux publics. Remarquons aussi que ces matelots algériens verraient du moins la côte de France d'une manière digne et convenable , tandis que les Algériens qui la visitent aujourd'hui sont uniquement ceux que nous envoyons au bagne.

VII. — Les tribus du Sud qui sont insoumises, et dont l'éloignement favorise l'insoumission, ne se refusent pas cependant à notre contact autant que les tribus habiles, parce qu'elles redoutent peu de nous voir arriver en forces, pour nous emparer de leur pays et les gouverner directement. Elles n'ont été d'aucun secours à Achmet Bey et d'aucun secours à Abd-el- Kader ; au contraire. Ce sont pourtant, de tous les no-

mades de l'Algérie , les plus nomades , conservant les mœurs de la tente , vivant au milieu des chameaux et sous les palmiers, dans des oasis semées au loin sur le désert. Avons-nous grand intérêt à faire des projets fiscaux sur ces tribus ? — L'impôt prélevé sur elles n'a jamais rien été , pour les Turcs eux-mêmes. Dans la province de Constantine, par exemple, où l'étendue et la population du Sahara sont le plus considérables , l'impôt de cette contrée, y compris le droit d'investiture du Cheik-el-Arab, s'élevait à environ 180,000 fr., lorsqu'il était acquitté intégralement, ce qui n'arrivait pas toujours. Le véritable profit que l'Algérie retire du voisinage de ces tribus n'a jamais consisté dans Y impôt, mais dans le commerce : les dattes, les tentes, les burnous et les tapis , quelques chameaux et des chevaux , que ces tribus venaient échanger contre les grains, les étoffes de soie, les armes, selles et brides de luxe, et les bijoux, voici le véritable avantage économique que présentaient ces tribus et qu'elles nous offrent encore, si nous savons en profiter.

Mais nous pouvons tirer d'elles, sans les gouverner et les imposer, un avantage politique et civil dont les Turcs ne pouvaient user que sur une fort petite échelle, parce que, sous leur gouvernement , l'Algérie avait fort peu de villes et de bourgs, et que nous devons en fonder beaucoup. J'ai déjà dit que la population ouvrière des manœuvres , dans les villes , était presque toute composée d'hommes de ces tribus du Sud , ve-

nant (comme à Paris les Auvergnats, les Limousins et les Savoyards ) gagner quelques écus dans les villes , et retournant chez eux d'autant moins fréquemment que la ville qu'ils exploitent est loin du lieu où vit leur famille. Lorsque nous formerons notre ligne de colonies militaires, ces points étant plus rapprochés du Sahara que le littoral, les peuples du Sud y viendront en foule, d'autant plus que, pour retourner chez eux, ils ne seront plus obligés de traverser des pays kabiles, où souvent ils sont dépouillés.

Voici donc les manœuvres des colonies militaires, d'abord pour les travaux de fondation, ensuite pour les services intérieurs (bains, moulins, fours, battage des grains , magasins , transports) , et surtout pour la domesticité des officiers , afin que tout soldat colon en soit absolument affranchi.

VIII. — Presque toute cette population indigène du Sud n'a aucune relation d'affection , ni même de langage, avec les Kabiles du Nord ; elle est, en outre, trèsdifférente de la population des tribus qui sont sur la ligne des colonies militaires ; dans la province de Constantine , cette différence est , sous plusieurs rapports, plus grande encore qu'elle ne l'est entre les Arabes du Sahara et les Kabiles.

Depuis Tebessa jusqu'à Sétif , la partie de la zone intérieure où doit être tracée la ligne des colonies militaires, est occupée par une population qui n'est ni arabe ni kabile, qui est peu estimée de l'Arabe nomade, parce

— il! — quelle cultive, et peu estimée du Kabile montagnard , parce qu'elle est dans les plaines et qu'elle a toujours été facilement soumise à toute autorité. Cette population bâtarde, sans caractère ethnographique bien prononcé, paraît être, en effet, on peut le dire, plutôt une création de la politique humaine qu'un fruit spontané de la nature ; elle a un nom mystérieux et bizarre, dont personne ne connaît l'origine ; une langue dont le fond est kabile et les ornements arabes, avec une accentuation et des désinences souvent étrangères au kabile aussi bien qu'à l'arabe ; ses traits ne sont pas anguleux comme ceux de l'Arabe, son teint n'est pas sombre comme celui du Kabile; ses formes sont moins sveltes que celles des Arabes, moins raides que celles des Kabiles. Ces populations se composent des Méhaila , qui touchent à la frontière de Tunis ; des Harakta, qui s'étendent jusqu'à quelques lieues de Sigus ; des Segntia, qui viennent jusqu'à quelques lieues à l'Est de Constantine. Du côté de l'Ouest , ce sont les Télaghma et ensuite les Oulcd-Abd-el-Nour. Toutes les montagnes qui bordent cette ligne au Sud et qui la séparent du Sahara , ainsi que le pied de celles qui la bordent au Nord et qui vont tomber vers la mer, sont également peuplées de tribus de cette race mixte , qui sépare les Arabes des Kabiles, et qui se nomme Chaouia.

La province de Constantine a été mieux étudiée que les deux autres ; j'ai pu moi-même la parcourir dans toute cette longueur, en suivant deux expéditions faites

en 1840; j'affirme donc de visu ce que je viens de dire ! . Quant aux deux autres provinces , je n'ai jamais entendu dire qu'il existât, sur la route de Hamzaà Tlemcen , aucune tribu du nom de Chaouïa , et l'on m'a même , de tous côtés, affirmé le contraire. Ici, la disposition du sol n'est plus la même , et les événements politiques ont été différents ; il y a bien aussi un plateau , mais je dirais presque un plateau de vallées et non de grandes plaines, et pas d'Aurès au Sud. Nous verrons cependant plus tard, quand nous nous occuperons particulièrement des tribus soumises ou à soumettre, que, dans ces deux provinces, il y a aussi une zone occupée par des tribus dont les habitudes et les besoins diffèrent fortement des habitudes et des besoins des populations entre lesquelles elles se trouvent, c'està-dire des tribus qui bordent la mer ou le désert.

Bornons-nous, pour le moment, à l'exemple que je viens de citer.

IX. — Les Arabes du Sahara sont donc les auxiliaires les plus sûrs que nous puissions employer, au milieu des Chaouïa et près des Kabiles ; les zmélas des anciens Beys de Constantine étaient des Arabes , originaires de Msila ( frontière nord du Sahara), que les Beys avaient

• Voir l'appendice déjà cité de la dernière publication du ministère de la guerre. — Organisation de la province de Constantine.

installés au centre de cette longue bande dé Chaouïa , entre les Segniia à l'Est, et les Télaghma à l'Ouest, touchant Constantine au Nord, ets'étendantauSud, comme une barrière entre les deux parties de la zone , barrière qui se dirigeait vers Biskra, et qui avait pour crête la montagne du Bec-de-1' Aigle (nif en-nser).

Nous avons organisé des spahis dans la province de Constantine, parce que cette organisation est toute militaire ; mais nous n'avons pas de zmélas comme les Turcs , parce que les zmélas étaient de véritables colonies militaires, et que nous n'avons pas encore colonisé.

Toutefois, comme le Cheik-el-Arab que nous avons prétendu imposer pour maître au Sahara, ne peut pas y mettre le pied, nous avons recueilli à Constantine son impuissance politique et sa faiblesse personnelle, c'està-dire lui, sa famille et ses serviteurs, et nous les avons placés sur une partie du territoire ancien des zmélas , près des Télaghma ; nous avions même donné, pendant quelque temps , le Kaîdat de cette tribu au neveu du Cheik-el-Arab , en confiant à son frère celui des Abdel-Nour. Neveu et frère n'ont pu s'y maintenir, parce que le Cheik-el-Arab n'est rien, et que ces tribus veulent être gouvernées par quelque chose; autrefois, au contraire, le Kaïd-el-Zmoul était beaucoup , parce que les Zmoul étaient une puissante colonie militaire, tandis que le douar du Cheik-el-Arab est un germe avorté de colonie militaire.

Formons donc, avec des Arabes du Sahara, dans notre zone intérieure, une ou plusieurs fortes colonies militaires indigènes, qui soient appuyées sur nos lieux de réserve et sur nos colonies, qui se joignent à nous dans nos expéditions contre les Kabiles et contre les Chaouïa, et dans lesquelles nous recruterons les spahis réguliers que nous attacherons à nos postes militaires.

X. — Dans les dernières années de sa puissance > Achmet-Bey réalisa en partie cette idée ; mais il le fit comme tout ce que faisaient les Turcs , dans un but d'exaction. Cette institution avait déjà eu pour résultat, en très-peu de temps (comme le remarquent trèsbien les auteurs de la Notice sur Constantine, dans la dernière publication du ministère), de discréditer et de ruiner toute la cavalerie des Chaouïa ; ce n'était pas précisément l'intention d' Achmet-Bey, mais ce doit être à peu près la nôtre.

Dans la province d'Oran , nous avons conservé les zmélas en les réunissant aux douars du général Moustapha. Remarquons encore ici ces perpétuelles inversions qui existent entre l'Est et l'Ouest. Les zmélas du Bey de Constantine étaient du Sahara , ceux du Bey d'Oran étaient des bords de la mer ; nous nous sommes empressés de détruire dans l'Est tout ce qui constituait le makhzen , nous avons détruit les zmélas du Beylik , les deïras des Kaïds , et nous avons formé les spahis réguliers et les spahis irréguliers qui n'ont avec nous que des rapports militaires, mais qui ne se

rattachent pas à un principe d'organisation civile de la province; dans l'Ouest , au contraire, nous avons précieusement conservé les douars et zmélas, et leur organisation militaire , politique , civile , agricole , en donnant seulement à leur chef le nom de général, mais sans introduire parmi eux un seul Français ; et en ce moment , à mesure que nous avançons dans l'occupation de la province , nous nous hâtons de reconnaître les anciennes tribus makhzen , et de donner des meckalis (fusiliers) aux Beys et des deïras aux Kaïds.

Peut-être avons-nous bien fait des deux côtés, pour commencer; mais si, dans lEst, nous avons détruit, il nous faudra reconstruire ; et si , dans l'Ouest , nous étayons , nous soutenons la vieille machine avec de vieux étais , il viendra un moment où nous apercevrons que ces étais eux-mêmes sont pourris et nous menacent, et qu'il faut une machine nouvelle.

Comme le remarquent encore très-judicieusement les auteurs de la notice déjà citée ' , les Beys de Constantine avaient commencé par l'organisation des zmouls réunis en une seule tribu, et agglomérés sur un seul point, pour commander à un territoire restreint et à des populations compactes, tandis que les deïras, devant surveiller un pays plus étendu, furent disséminés dans les différentes parties de la province. Lorsque , pour

Tableau des établ. franc. d'Alg., p. 336.

commencer aussi, nous limiterons le territoire colonial et les tribus qui y seront comprises, nous devrons également commencer par des colons militaires indigènes, formant tribus, agglomérés sur quelques points principaux, et surveillant, sous notre autorité, toute la ligne.

C'est à ce service que nous devrons employer des indigènes du Sud, c'est-à-dire des hommes que nous ne pouvons pas gouverner là où ils sont , mais qui peuvent nous aidera gouverner là où nous sommes.

L'avenir montrera que cette politique très-prudente des Turcs, dans la province de Constantine, celle qu'ils n1 ont pas employée dans la province d'Oran où nous copions leur faute, est celle que nous devons employer dans les deux provinces.

Ainsi , à Oran , la plus importante milice indigène des Turcs, leur makhzen, était généralement pris dans les tribus du littoral ; eh bien ! ce ne sont pas même les tribus des environs de Mascara et de Tlemcen qui doivent être particulièrement choisies par nous pour makhzen, ce sont surtout celles qui touchent au désert d' Angad : nous devons les attirer vers la mer ; les luttes d'Abd-el-Kader et de Tedjini nous le montrent clairement. Ce sera l'un des principaux moyens de résoudre ce difficile et mystérieux problème de la pacification de l'Ouest , que les Romains ne se sont pas même posé , dont les Arabes conquérants du Nord de l'Afrique ont tant souffert , que les Turcs n'ont pas résolu , et qui , depuis douze ans, nous accable.

XL — L'histoire de la conquête et de l'occupation de l'Afrique par les Arabes, nous enseigne qu'il n'est pas difficile d'amener les tribus du Sud vers le littoral, car elles y sont venues bien souvent , sans y être appelées et même pour en chasser les vainqueurs ; toutes les révoltes des indigènes contre la domination des Arabes, ont eu à leur tête les Zénètes, les Zanaga, les Lamptunes , tribus berbères du Sud , qui ont aidé d'abord toutes les révolutions purement arabes des Ommiades, des Abassides, des Idrissites et' des Aglabites, et qui ont enfin placé leur propre race sur le trône des Califes , dans la personne des Almoravides et des Almohades de Fez et de Maroc , des Béni-Mériin et des Béni-Zian de Tlemcen.

On dira sans doute alors qu'il serait impolitique de ne pas résister à cette tendance manifeste des peuplades du Sud vers le Nord, comme on prétend ailleurs qu'il est impolitique de ne pas résister à la tendance des Russes vers le Midi. Cette idée appartient en effet à une politique qui contrecarre les dispositions naturelles des peuples, et qu'on peut nommer, à bon droit, contre - nature. La véritable politique , la politique naturelle , dirige et régularise les dispositions naturelles des peuples , comme la véritable agriculture le fait pour les dispositions du sol et du climat : elle les utilise. Elle n'empêche pas les hommes glacés de rechercher le soleil , elle les empêche de s'y brûler , et d'incendier alors ce qu'ils touchent; elle n'empêche

pas les hommes altérés, desséchés, hrûlés parles sables du désert , de rechercher la fraîcheur de la mer, elle les empêche de se noyer et d'entraîner avec eux tout ce qu'ils accrochent en se précipitant.

Les Russes cesseront d'être à redouter pour l'Europe, quand ils tourneront tout-à-fait leur face vers le soleil, sur lequel Pierre et Catherine ont jeté , à la dérobée , un éclair de leur regard d'aigle; depuis lors, les Czars le convoitent en louchant ; ils le regarderont franchement , lorsque la politique européenne comprendra que c'est pour le repos de l'Europe elle-même, et pour l'affranchissement de l'Asie esclave , que Dieu montre aux Russes , comme un signe d'appel , le soleil de Perse.

De même , malgré nous , malgré notre brillant courage, malgré nos braves soldats, ces Berbers nomades, pillards et belliqueux, entraînés par leur pente naturelle , tôt ou tard se précipiteraient sur nous , comme ils l'ont fait sur tous les vainqueurs qui nous ont précédés en Afrique , si nous ne fixions pas nous-mêmes ces nomades au sol qu'ils ravageaient autrefois, si nous n'intéressions pas ainsi ces pillards à la sécurité des richesses qu'ils convoitent, si nous ne transformions pas ces féroces guerriers , exterminateurs de tous les maîtres de l'Algérie, en instruments de paix, au service des maîtres actuels de l'Algérie ; en un mot, ils resteraient barbares, si nous, Français, nous n'avions point passé la mer pour civiliser l'Afrique.

Que ces derniers mots n'effraient point ; je ne viens pas proposer detablir un chemin de fer d'Oran à Tombouctou ou bien au Sénégal ; mais il faut pourtant rappeler que nous ne sommes pas venus en Afrique pour ignorer pendant des siècles ce qu'on ignore encore aujourd'hui, par exemple : où commence le Grand- Désert, s'il y a un désert , ce que c'est que le désert , s'il est partout inhabité, s'il a des eaux, des lacs, une mer peut-être; si, au-delà de ce qu'on appelle, sans les connaître, les limites de la Régence, c est-à-dire sur la limite septentrionale de ce désert, il y a des Touariks, comme il y en a au Sud, à l'Est, à l'Ouest; où passent les caravanes de Maroc à la Mecque, et si cette route d'Egypte n'a pas un intérêt pour l'Algérie française ; quelles sont les relations de Maroc avec Tombouctou , et si nous pouvons en profiter; enfin mille autres questions qui intéressent la prospérité future de l'Algérie, la science, et notre honneur de missionnaires de la civilisation.

Or , qui donc nous instruira de ces choses et nous aidera dans ces recherches, si ce ne sont ces tribus du Sud, devenues nôtres en vivant avec nous, ayant bientôt les mêmes intérêts que nous? Ne nous faisons pas illusion : l'Afrique ne nous sera connue et ouverte que par le secours de musulmans , convertis à notre science et à nos usages , avant de l'être au christianisme. Les musulmans de l'Egypte et ceux de l'Algérie, tels sont les explorateurs scientifiques et commerciaux

qui doivent faire mille fois plus pour la science et findustrie européennes, et aussi pour la civilisation de l'Afrique, que n'ont pu faire les courageux et si souvent malheureux voyageurs anglais et français, qui se sont aventurés dans ces audacieuses et presque toujours vaines tentatives.

Je ne m'écarte pas de mon sujet, comme on pourrait le croire , ni surtout de ma mission , puisque je suis membre de la commission scientifique d'Algérie. Oui, quelqu'étrange que paraisse ce que je vais dire, je prétends que nos colonies militaires devront choisir, parmi les Arabes de l'Est et les Berbers de l'Ouest, des commis voyageurs de commerce et aussi des commis voyageurs de la science ; et ce choix sera l'un des objets dont les chefs des colonies militaires devront être chargés très-spécialement l.

Je viens de dire, Arabes de l'Est et Berbers de l'Ouest, et ceci me ramène à la différence totale qui existe en-

1 Ceci me conduit à faire remarquer que si l'on utilisait toute la science qui est renfermée en Algérie , dans les corps du génie, de l'artillerie , de l'état-major, de la médecine , on aurait déjà , depuis douze ans, des connaissances et des matériaux très-précieux ( on a des cartes géographiques assez bonnes , mais voilà tout); et il aurait été complètement inutile d'y envoyer une commission scientifique , ou du moins , si on l'avait envoyée , ce n'aurait dû être que pour organiser les travaux isolés de ces nombreux ouvriers de la science, et réunir leurs collections individuelles dans un musée algérien.

tre ces deux extrémités de la Régence; nous venons, là encore , une des causes qui se sont opposées de tout temps à une domination facile dans l'Ouest.

Il suffit de songer que Tlemcen a été le siège de la puissance berbère, et par conséquent kabile, pendant plusieurs siècles, avant l'invasion turque, et tandis que les Arabes occupaient encore l'Espagne , mais ne régnaient déjà plus depuis longtemps à Maroc, pour comprendre la constitution de cette partie de la Régence sous le gouvernement turc ; pour comprendre aussi celle que voudrait lui donner Y Arabe Abd-el-Kader, et qui diffère de celle des Turcs; et enfin, pour se faire une idée juste de celle que nous devrions lui donner nousmêmes, et qui différera nécessairement des deux précédentes.

L'invasion arabe n'a pas pu, de ce côté, rester maîtresse des indigènes ; les Berbers du Sud , frères des Kabiles, sont venus renverser la puissance arabe, ont dominé les Kabiles indigènes et les Arabes vainqueurs de ceux-ci; tel est le résumé de l'histoire de Tlemcen. — Pendant cette domination berbère, les anciens vainqueurs, les Arabes, qui occupaient les plaines, ont été les véritables opprimés.

La domination turque a changé cet état. Le makhzen a été généralement et progressivement arabe, quoiqu il ait commencé par les Gharaba, tribu mixte, d'origine douteuse, et qui semble avoir été, par rapport aux Rerbers et pour les Turcs , ce qu'étaient , par rap-

port aux Turcs, et ce que sont pour nous les Roulouglis : des représentants bâtards du dominateur précédent. Les Kabiles se sont renfermés, le plus qu'ils. ont pu, dans leurs montagnes ; les Turcs leur ont donné pour chefs, pour surveillants, pour geôliers, les vainqueurs primitifs qui naguère étaient opprimés, c'est-à-dire les Arabes, qui se sont vengés à leur tour sur les Kabiles.

Quant aux Berbers, les uns sont rentrés dans Maroc, les autres se sont réfugiés au désert d' Angad ; d'autres , qui s'étaient mêlés aux Kabiles, sont restés.

Lorsque nous sommes venus, les Turcs avaient déjà si bien relevé les Arabes des plaines et abaissé les Kabiles des montagnes, que les uns et les autres étaient au même niveau, presque à la hauteur de leurs maîtres. Probablement , même sans nous , les Turcs auraient perdu, un peu plus tard, leur puissance de ce côté; le père d' Abd-el-Kader avait commencé; son fils etleKabile Bou-Hamedi auraient certainement continué ; et le Bey d'Oran était déjà à moitié détrôné, quand il nous a remis très-bénévolement sa faible autorité.

En ce moment, Abd-el-Kader Y Arabe, qui a cherché à avoir pour lui les Berbers d'Angad et les Kabiles de Tlemcen, a échoué auprès des premiers, mais a réussi en partie auprès des autres, en donnant à l'un d'entre eux, Bou-Hamedi, un pouvoir que depuis longtemps les Kabiles n'avaient plus ; car il lui a donné autorité sur plusieurs fortes tribus arabes.

Abd-el-Kader n'est pourtant , à vrai dire , que le re-

présentant de la population qui, dans la province d'Oran , occupe la place et remplit le rôle qui appartenait , dans celle de Constantine , aux Chaouïa ' . Cette population des plaines intermédiaires entre le désert et la mer, renfermait les tribus le plus soumises, ou plutôt le moins insoumises aux Turcs, durant toute leur domination ; et , parmi elles , les deux grandes tribus des Hachem et des Béni- Amer ressemblent beaucoup, politiquement, aux Harakta et aux Abd-el-Nour de Constantine. Abd-el-Kader est le représentant de la zone intérieure, et particulièrement de notre ligne stratégique des colonies militaires futures, et des lignes secondaires de communication à la mer , c'est-à-dire du cadre de toute domination étrangère en Algérie; tandisque, sous la domination indigène des Berbersetdes habiles, avant les Turcs, les points importants du gouvernement national étaient des villes dans les mon-

• La position d'Achmet-Bey, quand nous avons pris Constantine, devait être et était, en effet, un mélange de celle du Bey d'Oran et de celle d'Abd-el-Kader : d'une part, sa puissance turque sur les tribus du centre (Chaouïa) et du littoral (Kabiles) déclinait; et de l'autre, comme lui-même avait détruit les Turcs, il appelait à son aide le désert (Cheik-el-Arab) et donnait grande puissance au Kdbile Ben-Aïssa , comme Abd-el-Kader appelait Tedjini et prenait Bou-IIamedi pour Kalifat. — Même sans nous , les Chaouïa et les Kabiles de Constantine auraient chassé Achmet-Bey ; sans nous, les Arabes et les Kabiles d'Oran se délivreraient aussi d'Abdel-Kader.

tagnes de Bougie , dans celles de Kala et de Kouko , dans celles de Mazouna , de Nédroma et de Tlemcen.

Nous avons commencé comme les Turcs : nous avons conservé d'abord quelques débris de la puissance précédente ; nous avons pris à notre service des soldats turcs , des Koulouglis, des Maures, les Zmé las d'Oran, et nous serions , je crois , fort disposés à organiser les Hachem , la propre tribu d'Abd-el-Kader, en principale tribu makhzen, si elle se soumettait.

Cependant , comme nous ne voulons pas régner et finir comme les Turcs , il serait prudent de ne pas trop copier leurs commencements ; il est même temps de s'arrêter.

XII. — Lorsque nous succéderons enfin à Abd-el- Kader , comme nous avons succédé à Achmet-Bey , prenons garde de trouver ici des Ben-Aïssa et des Bel- Hamelaoui , qu'il faudra envoyer bientôt aux galères ; prenons garde d'instituer des Raids et Cheiks impuissants qui se prélasseraient dans nos villes, sous le poids de nos burnous et de nos décorations, comme le Kaïd des Harakta et le Cheik-el-Arab. Nous qui avons chassé les Tares , en détrônant le Dey d'Alger, nous n'avons eu , en cela , qu'un tort : c'est de ne pas avoir gouverné nous-mêmes , à leur place ; mais quand nous détrônerons Abd-el-Kader, n'ayons pas le double tort de ne pas gouverner , et de faire gouverner par les lieutenants ou serviteurs d'Abd-el-Kader.

Les Hachem , les Béni- Amer, les Gharaba, les Bor-

gia , et , en général , les tribus arabes des plaines, sont bien , ici comme ailleurs, les populations que nous devons organiser les premières, puisqu'elles sont sur nos lignes de passage ; mais nous devons les organiser nousmêmes et de très-près, et non pas les laisser s'organiser les unes par les autres , ni surtout les employer à soumettre celles que nous ne pouvons pas encore organiser. Si nous nous servons d'indigènes pour cette organisation, et il le faut, prenons-les donc, autant que possible , parmi ceux que nous ne voulons ou ne pouvons pas gouverner immédiatement chez eux; prenonsles, comme le sentait bien Abd-el-Kader, prenons-les , mais sous une autre forme que celle qu'il a employée, parmi les vrais indigènes de race, parmi les Kabiles, et parmi les Berbers d' Angad ; faisons venir dans la plaine quelques montagnards, appelons à la culture des nomades du désert; que ces montagnards, intrépides fantassins , et ces nomades, légers cavaliers, nous aident dans cette organisation , et fassent la police des tribus que nous organiserons dans les plaines ; mais ne songeons pas à dominer sur la montagne et à parader au désert, nous y réussirions encore moins que les Turcs ; et ne donnons pas à ces Kabiles et à ces Berbers, comme l'a fait Achmet-Bey, comme nous l'avons fait nous-mêmes à Constantine , une autorité politique ou administrative sur les tribus arabes de notre réseau colonial.

Limitons-nous à cette première œuvre ; jusqu'à ce

quelle soit aehevée, gardons-nous de vouloir des impôts et de donner des burnous, là où les Français ne s'installent pas comme des maîtres véritables doivent le faire; attendons que les Kabiles ou les Berbers viennent nous attaquer ou viennent commercer avec nous; offrons-leur l'hospitalité chez nous, à condition de culture et de service subalterne de police; exerçons ainsi, sur la montagne et sur le désert, une influence très-civilisatrice, quoiqu'elle ne soit ni directe ni gouvernementale; le temps grandira cette influence, les armes n'y feraient rien aujourd'hui, que du mal.

Nous avons eu tant d'exemples funestes de la vérité du vieil adage, qui recommande de ne pas tout faire à la fois, que je craindrais presque de trop appuyer sur l'absolue nécessité de bien fixer le champ de notre action immédiate; je le craindrais, si je ne voyais pas que sans cesse la règle de sagesse est enfreinte, et qu'à force de vouloir trop embrasser on n'étreint rien. Tout le monde est convaincu, depuis longtemps, que nous commettons une faute immense, chaque fois que nous forçons une tribu à une soumission qui n'est suivie d'aucune garantie pour nous et pour elle , puisqu'il n'en résulte que des pertes pour elle et de nouvelles pertes pour nous; pourquoi donc retombons - nous toujours dans la même faute? — C'est qu'il n'a pas encore été dit positivement quelles étaient les tribus que nous devions soumettre, et quelles étaient celles que nous ne devions pas soumettre et sur lesquelles il ne

faut employer que les moyens indirects d'un respectable mais bon voisinage.

Le fossé d'enceinte d'Alger est une expression trèsbornée de la règle de conduite que nous devons suivre en Algérie; au moins il limite quelque chose, c'est beaucoup. Faisons donc, mais sur la carte seulement , le tracé de fossés semblables , dans l'intérieur desquels nous maintiendrons notre action politique, et même habituellement notre action militaire. Ces lignes renfermeront les tribus que nous devons gouverner, et laisseront en dehors les tribus qu'il sera défendu à nos gouvernants d'essayer de gouverner, comme on défend sans doute aujourd'hui à des colons de s'établir en dehors du fossé d'enceinte d'Alger.

XIII. — Maintenant que j'ai dit l'influence indirecte qu'il me paraît convenable d'exercer sur les tribus placées en dehors de notre action légitime de gouvernement et de colonisation, et que j'ai indiqué, d'une manière générale, la position des tribus qui se prêtent le mieux à cette influence indirecte, j'arrive plus particulièrement à celles sur lesquelles nous devons agir directement.

Dans quels lieux sont-elles, et dans quel ordre devons-nous les organiser progressivement?

La réponse à cette question déterminera, mieux que je n'ai pu le faire dans les chapitres précédents , les lieux où doivent être placées nos colonies militaires et nos colonies civiles.

D'abord, remarquons que le principal motif d'établissement colonial, même pour les colonies civiles, ne saurait être un motif purement agricole; c'est trop évident pour avoir besoin d'être démontré ; j'ajoute que ce motif ne saurait être purement militaire, mais qu'il doit être avant tout politique. Ceci paraîtra peut-être plus contestable, au moins pour les colonies militaires; mais cela tiendrait à ce que l'on donnerait à ce mot : militaire , une extension qu'il n'a pas , et que surtout je ne lui attribue pas ici, puisque je le mets en regard de ces deux mots : agricole et politique. Sans contredit, l'ensemble des conditions qui constituent un bon établissement militaire, comprend les besoins économiques, ceux d'hygiène pour la troupe, et les rapports politiques de cette troupe avec les voisins qu'elle doit protéger et ceux qu'elle doit combattre. De même, un établissement agricole ne doit pas se faire seulement en raison de la fertilité du sol , mais il est soumis aux besoins de sécurité, de salubrité , de communications. Toutefois, nous avons vu beaucoup de colons, entraînés par l'appât d'un sol fertile , négliger toutes les autres conditions; et, je le dis aussi, nous avons vu beaucoup de militaires établir des postes, des camps, des forts , parfaitement placés pour se défendre ou pour attaquer, mais qui étaient infiniment coûteux, politiquement inutiles, et horriblement malsains et mortels.

XIV. — Un exemple très-général, quant à l'Algérie, fera ressortir clairement cette idée. — Le réseau colo-

niai, tel que je le trace, dépend d'une opinion politique sur le gouvernement de l'Algérie, et toute opinion politique qui serait autre déterminerait un autre plan d'occupation. Ainsi, M. le général Duvivier pense qu'il ne faudrait pas de Gouverneur général pour l'Algérie ; que les trois provinces devraient être isolées et indépendantes, et que leurs chefs respectifs correspondraient avec Paris ; il est donc conduit à tracer, sur la carte de l'Algérie, trois grandes lignes, Nord et Sud, joignant la mer au désert, dans chaque province, et sur lesquelles il pose ses établissements militaires. En conséquence, il supprime Sétif et Mila, Bougie et Jigelli , et il efface Miliana, Tékedemt, tout le cours du Chélif et même Mascara , Mostaghanem et Arzeu. D'un autre côté , comme les montagnes dominent les plaines, c'est sur les montagnes que M. le général Duvivier poste ses établissements ; ils y seraient fort bien en effet, militairement, en ce sens qu'ils plongeraient, comme des tours, sur les plaines; ils y seraient bien, hygiéniquement , car on aurait bon air. Mais les Kabiles eux-mêmes n'y peuvent tenir que pendant quelques mois de l'année, lorsque le roc suinte un peu d'eau très-limpide, la meilleure eau sans contredit, le Champagne de nos soldats en Algérie ; à toute autre époque, les Kabiles habitent dans les petites vallées, ils se retirent dans les anfractuosités ombragées de la montagne, fort mauvaises positions militaires, mais où les hommes et les animaux trouvent de l'eau ; enfin , ce sont les Kabiles qui s'y tiennent et

non les Arabes ; ceux-ci n'ont jamais songé à s'y poster militairement, et pourtant ils ne sont pas plus mauvais militaires , pour l'Algérie , que les Kabiles , puisqu'ils ont conquis l'Algérie, l'ont dominée pendant longtemps du bas de leurs plaines , y sont restés très-puissants sous les Turcs, y sont maintenant nos adversaires immédiats, et occupent les plaines que nous voulons conquérir.

Je crois le principe politique de M. le général Duvivier incomplet, et son principe agricole plus qu'incomplet ; et il me paraît qu'il les a trop subordonnés à un principe purement militaire; savoir : que pour dominer les hommes par les armes , et surtout par les armes à feu, il faut être géographiquement et matériellement plus élevés qu'eux ; principe militaire trèsgénéral, qui ne saurait cependant s'appliquer à tous les cas de guerre , et, à plus forte raison , aux principales circonstances d'une organisation coloniale.

Comme ce sont les hommes des grandes plaines et des grandes vallées qu'il faut organiser , sauf à surveiller (ou faire surveiller par des Kabiles même) les Kabiles des montagnes, il y a nécessité politique de fonder des établissements organisateurs et surveillants dans ces plaines, où se placeront d'ailleurs les colonies européennes qu'il faudra protéger. Sous le rapport hygiénique , économique et agricole , les indigènes euxmêmes nous indiquent comment nous devons nous y placer; c'est-à-dire près des rivières quand la montagne

n'a pas d'eau, près de la montagne quand les rivières débordent et jusqu'à ce que la plaine soit desséchée et par suite assainie : en campagne, une partie de l'année, en station, l'autre partie ; et progressivement, avec les travaux de dessèchement et d'assainissement , avec la recherche et l'entretien des sources, la conduite des eaux et le reboisement, nous finirons par avoir des habitations fixes, entre la rivière et la montagne.

Quant au point de vue militaire : comme nous serons, nous, Français, habituellement dans les plaines, il me paraît que nos stations militaires devront surtout être disposées favorablement pour la cavalerie l et non pour l'infanterie et l'artillerie, de manière à pouvoir poursuivre vite et longtemps l'ennemi, plutôt que de soutenir longtemps des attaques et des sièges. En un mot , nous ne devons jamais nous exposer à être bloqués ; une colonie militaire française , en plaine , ne peut pas Vêtre; dans les montagnes, elle le serait tou-

1 La question des haras, si souvent agitée pour l'Algérie, et qui n'a reçu encore, très-heureusement, aucune solution, est tout-àfait liée à l'établissement de nos colonies militaires qui sont les véritables, les seuls haras qu'on doive établir. C'est principalement de chevaux et de mulets , et non de moutons , que nos colons militaires devront s'occuper , comme pasteurs. Blé , orge , foin et chevaux , voilà toute leur économie agricole ; de même que c'est surtout par les plantations que les colonies civiles pourront prospérer.

jours ; elle supporterait bravement le blocus , cela est certain ; elle saurait même y périr de faim et de soif , mais ce n'est pas la question. Si donc nous devons avoir des postes sur les montagnes, ces postes ne sauraient être que des avant-postes, des vedettes, des télégraphes, et non des stations, et surtout des colonies, propres à gouverner, à organiser ou même à combattre des tribus de plaine, des cavaliers.

Mais l'Algérie, dira-t-on , n'est pas un pays de plaines.— Non, sans doute, et voilà pourquoi nous devons , avant tout, nous emparer du peu de plaines qui s'y trouvent , nous y établir solidement et fructueusement , nous y entourer des indigènes qui aiment et connaissent le mieux les travaux de la plaine ; nous verrons le reste après.

Sauf des exceptions rares , je le répète , les tribus que nous devons soumettre et organiser sont celles de ces plaines par lesquelles passent les lignes de notre réseau colonial ; ces plaines ne forment pas un plateau continu , cela est vrai ; car , s'il y en a peu , il y en a surtout très-peu de grandes ; néanmoins, aux portes de toutes les villes qui forment les nœuds du réseau colonial , il y a des plaines assez étendues pour occuper toute l'activité colonisatrice , organisatrice et gouvernementale de la France , pendant un siècle.

Par exemple, le Gouverneur de la province d'Oran, qui aurait colonisé et organisé seulement les plaines du littoral, celles du Sig, de l'Habra, de l'HUl-Hil! et de la

Mina ; ou bien le Gouverneur de la province de Constantine qui aurait fait œuvre semblable , seulement dans la plaine de Sétif et dans la Medjana , c'est-à-dire dans un pays de plaine qui a généralement douze à quinze lieues de large sur quarante de longueur; les Gouverneurs qui feraient pareille œuvre, en vingt ans, auraient bien mérité de la France et de l'Algérie \

On peut en dire autant du Gouverneur de la province d'Alger qui aurait colonisé et organisé la plaine qui , devant Miliana , ouvre la vallée du Chélif et le grand plateau qui , sous Médéa , conduit vers Hamza et vers le Sahara.

XV. — Ces trois œuvres formeraient presque l'établissement de notre ligne stratégique , de Constantine à Oran ; avant de compléter cette ligne , nous avons besoin d'établir solidement le cadre de chaque province.

Entre Guelma et Constantine, entre Constantine et Sétif, et surtout entre Constantine et Bône, par El-Harrouch, voilà où il faut travailler d'abord dans la province de Constantine ; la route des Portes-de-Fer, par la Medjana, et celle du Medjerda vers Tunis, viendront après.

Dans la province d'Alger, c'est entre Médéa, Miliana

1 « Un bon gouvernement, et, par suite, une bonne agriculture, feraient de la vallée du Chélif, dans un demi-siècle , l'un des plus beaux pays du monde. » — Rapport du Gouverneur général du 13 juin 1842.

et Blida, qu'il faut porter toute notre attention ; Hamza, Titteri et le Chélif viendront après.

Enfin, dans la province d'Oran, c'est entre Mascara et Mostaghanem , ensuite entre Tlemcen et Oran , et plus tard, sur les routes d'Oran à Mostaghanem et à Mascara, et de Mascara à Tlemcen et à Tékedemt, qu'il faut organiser et coloniser , avant de faire de la vallée du Chélif l'un des plus beaux pays du monde.

Le triangle de la province d'Alger , dont les trois pointes sont Blida , Médéa et Miliana , est aujourd'hui entièrement libre ; les tribus ont disparu ; il est à peu près égal en grandeur au territoire compris dans le foss? d'enceinte ; nous pouvons donc y offrir la place que nous ne prendrons pas pour nos colonies militaires , à ceux de nos ennemis qui préféreraient notre amitié protectrice à l'autorité spoliatrice d' Abd-el-Kader.

J'en dirai autant des banlieues de Mostaghanem , de Mascara , de Tlemcen , d'Oran ; dans cette dernière, nous avons déjà les Douars et les Zmélas , dans celle de Mostaghanem, nous avons lesMedjéher et quelques Borgia et Gharaba ; dans celle de Tlemcen, nous avons des Kabiles, et bientôt sans doute, dans celle de Mascara, nous aurons des Béni- Amer et même des Hachem.

Ce n'est pas une reconnaissance de propriété que nous devons faire, par suite de soumission : c'est une concession à la jouissance de la terre ( à condition d'obéissance ) , faite à des révoltés auxquels nous pardonnons.

A Constantine, nous sommes allés un peu plus vite et plus loin ; nous avons du moins semblé reconnaître un ancien droit d'occupation , et probablement nous en éprouverons quelques désagréments , quand nous voudrons organiser les tribus reconnues , et surtout quand nous voudrons consacrer à l'établissement de colonies militaires, une partie du territoire auquel nous leur avons laissé croire qu'elles avaient droit. Cependant, à l'Ouest de Constantine, les Télaghma, les Abd-el-Nour et les Amer-Gharaba ; à l'Est , les Amer- Cheraga, les Zénati et les Segniia, sont tellement sous notre main et si fortement compromis d'ailleurs, visà-vis les tribus qu'elles ont pillées à notre suite, que nous sommes encore bien maîtres de nos actes à leur égard. Quelques unes des tribus de ces deux lignes ont eu déjà pour Raids des Français * ; mais ce n'est pas là de l'organisation, et d'ailleurs la mode de ces Kaïds français ou presque français n'a duré qu'un jour. — Sur la route de Constantine à El-Harrouch , pas de plaines; mais la place est libre; les tribus qui l'occupaient nous ont si souvent pillés, et nous les avons si souvent rhazées , que , pendant longtemps encore , nous ne pourrons y placer que des colonies militaires,

« M. le capitaine d'état-major Saint-Sauveur; M. Bonnemain , interprète; un étranger presque Français, M. le capitaine Allégro; et un indigène, officier de nos spahis depuis dix ans, le brave Ben-Ouani , blessé plusieurs fois dans nos rangs.

et ne pourrons pas y organiser beaucoup de tribus indigènes.

Quant à la zone maritime, nous sommes encore plus à Taise que dans la zone intérieure , puisqu'il n'y aurait pas de colonies civiles dans la province d'Oran, et que, dans celle d'Alger, le fossé d'enceinte nous garantit du contact avec les tribus. Toutefois, le pourtour extérieur de notre fossé d'enceinte est assez large pour que nous puissions y placer, en plaine , plus d'indigènes que nous ne pourrons placer de Français dans l'intérieur. Ceci nous ouvre un large champ pour organiser les tribus qui voudront cultiver cette malheureuse plaine de la Mitidja et se ranger sous notre autorité. Mais au moins, ici, personne ne prétendra que nous ne soyons pas maîtres d'imposer des conditions de propriété et de gouvernement à ces nouveaux Français, en leur pardonnant de nous avoir incendiés et assassinés ; et si quelqu'un soutenait, par exemple, que nous devons restituer aux Hadjoutes leur territoire, et les laisser se gouverner et s'administrer à leur guise, j'espère qu'il ne serait pas écouté.

Pour la province de Constantine , ce sera toujours , dans cette zone comme dans l'autre, un peu plus délicat. Nous avons laissé exploiter la grande et les petites plaines par de petites tribus, très-faibles autrefois, qui sont déjà devenues un peu plus fortes et un peu plus riches , depuis qu'elles sont avec nous. Les Béni-Urginn, par exemple, et les Khâréza, près de

Bône ; les Béni-Méhanna , près de Philippeville ; les Seba , les Ouled-Dièb , près de La Calle , et les Kabiles descendus dans la plaine de Guelma , occupent seuls , en fait , le territoire sur lequel doivent s'établir les colonies civiles. Sans doute ils ne cultivent pas entière ment ce territoire et ne remploient pas tout en pâturages; la population totale et les bestiaux quelle possède sont même très-faibles, par rapport à l'étendue de la terre; mais enfin ils occupent, et lorsqu'on voudra les limiter, faire place à des Européens, il faudra le faire avec fermeté et avec adresse ; je dis fermeté et non pas force, parce que celle-ci ne sera pas nécessaire pour accomplir cette délimitation , très-légitime d'ailleurs. Ces tribus ne peuvent s'y refuser, y résister; mais elles discuteront et chicaneront, si elles ne sentent pas qu'il y a volonté bien arrêtée.

Ce sont toutes ces tribus que je viens de nommer qu'il s'agit de gouverner et d'administrer, et d'abord de limiter, dans la partie de la zone maritime dépendante de la province de Constantine.

XVI. — En résumé , les tribus à organiser militairement, près des colonies militaires, et sous l'autorité des commandants de postes militaires , sont :

Dans la province d'Oran ,

Les Medjéher, les Borgia et les Gharaba, rayonnant autour de Mostaghanem.

Les Douars et les Zmélas, avec partie des Gharaba, autour d'Oran ;

Les fractions des Hachem et des Béni- Amer qui se soumettront , près de Mascara ;

Les Kabiles soumis des environs de Tlemcen.

Avec une colonie militaire française , au milieu de chacune de ces tribus , et le poste militaire chargé du gouvernement de la tribu , et la tribu des zmélas , Berbers ou Kabiles , cavaliers ou fantassins, makhzen de chaque cercle colonial.

Dans la province d'Alger :

Aucune désignation ne saurait être faite d'avance , tant cette malheureuse province a été remuée par la guerre ; mais les côtés du triangle formé par Médéa , Miliana et Blida , c'est-à-dire ces trois grandes routes étant occupées par des colonies militaires françaises , c'est dans l'intérieur qu'il faudrait admettre les indigènes demandant pardon et asyle ; c'est là qu'il faudrait organiser la colonie indigène modèle , la ruche mère de notre zméla future , pour toute la province d'Alger; sans doute, les Mouzaïa formeraient la base de ce makhzen central.

Dans la province de Constantine :

Les Amer-Gharaba et les Ouled-Mokhran , à l'Est et à l'Ouest de Sétif ;

Les Abd-el-Nour et les Télaghma , et les Zmoul , sur la route de Constantine à Sétif et à Biskra ;

Les Amer-Chéraga , les Drid et les Segniia, les Zénati et les Béni-Foughal , sur la route de Guelma ;

Telles sont les tribus qu'il faut organiser, en pla-

çant des colonies et des postes militaires près de chacune d'elles.

On ne mettrait sur la route de Philippeville que des colonies militaires , renforcées de Spahis arabes, mais non habiles.

Et Ion organiserait les zmélas arabes de chaque cercle colonial , en colonies militaires indigènes , à la disposition du commandant de chaque poste militaire.

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