XVII. — Les tribus à organiser civilement sont
Dans la province d'Oran, aucune.
Dans la province d'Alger : les fractions de tribus , comme celles que nous avons déjà recueillies près de la Maison-Carrée , et auxquelles on concédera, en dehors du fossé d'enceinte, la jouissance d'un territoire limité, cadastré , d'un accès facile pour nous , et protégé par des travaux de défense que les indigènes concessionnaires seront contraints de faire.
Dans la province de Constantine :
Les Béni-Urginn, les Kharéza, les Kabiles de l'Édough, près de Bône et sur le versant sud, du côté du lac Fzara ;
Les Merdes, les Séba, les Ouled-Dièb, route de Bône à Tunis, par La Calle;
Les Béni-Méhanna , autour de Philippeville.
Avec des colonies civiles, liées entre elles, autant que possible, par des routes bordées de canaux, ce qui est praticable presque partout dans ces lieux, le canal séparant le territoire des tribus de celui des colonies
Et une nombreuse gendarmerie indigène, composée de beaucoup de Kabiles, près de Bône, jointe à une nombreuse gendarmerie française à cheval, celle-ci étant presque seule employée près de Philippeville.
Telles sont les tribus que nous devons organiser civilement.
XVIII. — On dira peut-être : mais il n'y a là que quelques tribus > que faites-vous des autres? — A cela je me permettrai de répondre : depuis douze ans, qu'en faites-vous vous-mêmes?
Faire des rhazia, ce n'est ni gouverner, ni administrer, ni organiser ; or, il faut que nous fassions tout cela en Algérie, un jour; — commençons.
A-t-on peur que les autres tribus , privées de notre habile et paternelle tutelle, et délaissées par nous, jusqu'au moment où nous pourrons réellement nous occuper d'elles, ne viennent troubler nos efforts d'organisation? — Mais d'abord, elles troublent terriblement aujourd'hui notre inaction organisatrice , et fatiguent cruellement notre activité belligérante ; d'ailleurs , il faut bien peu connaître les Arabes et les Kabiles, pour ignorer que le plus sûr moyen de les vaincre et de les avoir à merci , est de les laisser, pendant quelque temps, jouir de leur union monstrueuse, pleine de haine et toujours prête au divorce l ; voilà des milliers dan-
A la lettre, Arabes, Kabiles et Chaouïa ne se marient ja—
nées que l'Algérie ne peut pas se gouverner, et qu'il lui faut un maître étranger ; qui donc a vu qu'elle fût prête à s'en passer? — Patience ! — Mais agissons comme si toutes les tribus devaient un jour se soumettre, car elles y viendront toutes, chacune à son temps.
Si nous sommes assez sages pour ne pas chercher à soumettre les indigènes que nous ne pourrions défendre , soyons sûrs qu'ils viendront avant peu , d'euxmêmes , implorer notre protection ; mettons-nous en mesure de la leur donner ; préparons-leur un asyle, les malheureux commencent à en avoir bien besoin ! Ces Maures, ces Koulouglis, ces Turcs, ces Juifs de toutes les villes, entraînés par Abd-el-Kader comme valets de sa petite armée; tous ces douars, vingt fois châtiés par nous, vingt fois dépouillés par celui que nous avons la bonté de nommer Émir, ne l'appellent-ils pas déjà , du fond de l'ame, leur tyran ?
Une autre objection sera faite ; on prétendra que ces tribus, dont je réclame l'organisation, sont déjà organisées , du moins dans la province de Constantine; qu'elles ont des Kaïds ou des Cheiks nommés par la France, dépendants de commandants français des cercles ou de la province; qu'elles paient des impôts;
mais entre eux ni avec les Maures; et il y a des gens qui croient cependant que cet assemblage d'hommes est prêt à former un peuple, à se donner un gouvernement national !
qu'elles ont des Spahis irréguliers ; et , en outre , que plusieurs autres tribus , qui ne sont pas nommées ici , ont une pareille organisation . — Je sais bien qu'on appelle cela de l'organisation; mais cela n'en est pas, ou bien c'est de l'organisation comme la colonisation de la Mitidja était de la colonisation f ; le moindre souffle la renverserait ; là aussi nous fauchons quelques hommes , mais nous ne semons pas , ne plantons pas, ne bâtissons pas une société.
M. le général Bugeaud a parfaitement bien fait de supprimer les camps de Mjez-Hammar et de Sidi-Tamtam, sur la route de Guelma à Con§tantine, et ceux de Djimila, Mahalla, Mila, sur la route de Sétif, comme
1 On aurait tort de voir, dans ma persistance à revenir sur cette prétendue organisation, un blâme absolu de tout ce qui a été fait en ce genre. Ce sont des procédés d'une politique expectante et au jour le jour, excusable et même légitime, tant qu'on ignore comment combattre et détruire directement ia maladie qui consume l'Algérie et qui nous ruine; mais je tiens à faire sentir que ce n'est pas là constituer et organiser, comme on le croit ou du moins comme on le dit sans cesse; c'est simplement prolonger et même aggraver le mal, méthode quelquefois nécessaire, mais bien délicate , pour déterminer des crises indicatrices du véritable remède. Lorsque la France donne aux indigènes des chefs indigènes , elle se conduit comme un médecin qui , pour guérir une gastrite causée par l'abus du vin , commencerait par faire boire de l'eau-de-vie à son malade. La création de l'Emir Abd-el-Kader a causé une effrayante ivresse ; la création des kalifats de Constantine en a causé une abrutissante ; aussi nous faut-il déployer bien de Vintelligence dans l'Est et une grande force dans l'Ouest.
on a très-bien fait d'abandonner les fermes de la Régahia, de la Rassauta, de Kadra, dans la Mitidja. M. le Gouverneur général a bien fait , parce que ces camps étaient coûteux, inutiles, impuissants, dangereux, oisifs, mortels, et n'étaient pas du tout des moyens d'organisation ; comme ces fermes étaient de très-mauvais procédés de colonisation. Néanmoins, lorsqu'on voudra organiser, il faudra bien faire, sous ce rapport, quelque chose qui soit le pendant du fameux fossé d'enceinte, dont le but est de protéger la colonisation ; c'està-dire adopter des mesures qui protègent et défendent les tribus que nous voudrons organiser ; il faudra faire quelque chose qui ressemble à ces villages que l'on essaie d'établir au lieu de ces fermes d'autrefois; quelque chose qui soit analogue aux concessions cadastrées de lots de terre, qu'on substitue aux propriétés incertaines et éparses des premiers colons ; analogue à ces obligations de plantations, de culture, de travaux, de police, de milice , que l'on veut imposer aujourd'hui aux colons de ces villages, et que l'on ne songeait pas à imposer aux colons, avant le fossé ; quelque chose enfin de semblable aux soins que l'on prendra de faire des routes entre ces villages, de les assainir, de leur fournir des eaux abondantes , de leur donner une école et une église, une administration et une justice. Rien de tout cela n'avait lieu pour l'ancienne colonisation , et rien de cela n'a lieu dans ce qu'on appelle les tribus organisées par la France.
Quant aux tribus dont je n'ai pas parlé, sans doute je n'ai pas nommé toutes les petites tribus qu'il est possible et convenable d'organiser immédiatement ; il y en a dans la banlieue de Constantine, dans celles de Guelma , de La Calle ou de Bône ; il en existe même dans les deux autres provinces, que l'on peut organiser sur les lignes que j'ai indiquées. Si je ne les ai pas nommées , c'est quelles n'en valent pas la peine ; j'aimais mieux désigner les tribus mères , celles qui doivent avoir un jour , par l'antériorité et l'importance de leur rattachement à notre cause , une influence très-grande dans l'organisation générale et définitive de l'Algérie. Cette influence sera active pour quelques unes, et à1 exemple seulement pour d'autres; active, de la part des tribus dont nous formerons notre makhzen ; d'exemple , pour les tribus civiles. Je le répète encore ici : le makhzen de l'Est doit être composé surtout iï Arabes du Sud , un peu de Kabiles , mais point de Chaouïa ; le makhzen de l'Ouest , de Berbers et de Kabiles, mais très-peu d'Arabes; et enfin le makhzen de la province d'Alger, d'Arabes et de Kabiles, fondus dans le creuset à trois angles, de Médéa, Miliana et Blida.
Ce sont ces tribus makhzen qu'il importe de constituer au plus vite , en même temps que nous établirons nos colonies militaires ; elles doivent être organisées, ainsi que les colonies militaires, en vue des tribus que j'ai nommées.
Par exemple , si entre les Télaghma et les Abd-el- Nour , et entre les Abd-el-Nour et les Amer-Gharaba , il y avait une tribu makhzen, une colonie militaire d'Arabes, correspondant à la colonie et au poste militaires français, ces établissements qui domineraient ces tribus, de trois manières différentes, sous le rapport politique (le poste), militaire (la tribu makhzen), agricole et commercial (la colonie), et qui seraient à cheval sur les deux routes de Constantine à Sétif , permettraient de commencer une véritable organisation de cette contrée.
De même , lorsque nous aurons des colonies militaires , fortes en cavalerie , entre les Borgia et les Medjéher , dans la plaine de l'Habra ; entre les Borgia et les Gharaba , dans la plaine du Sig; entre les Medjéher et les Flita , dans la plaine de la Mina ; et lorsque nous appellerons , sur les mamelons qui séparent et dominent ces plaines , des Kabiles du Djebel-Menouer, les mêmes qui forment aujourd'hui une partie de l'infanterie d' Abd-el-Kader ; et que ces Kabiles, organisés en colonies militaires indigènes , formeront notre makhzen d'infanterie (seule arme indigène dont nous devions nous servir , dans cette partie de la province d'Oran), nous pourrons alors organiser les tribus qui séparent Oran et Mascara de Mostaghanem.
Mais si nous organisons des mockalias de Medjéher, des zmélas de Gharaba, un makhzen de Flita, comme nous avons organisé les douars du général Moustapha;
et si nous les donnons au Bey Koulougli , que nous avons nommé pour cette contrée, à son Kalifat El- Mzari , et au tout nouveau Kalifat du Cherck , dont l'investiture fut pourtant une bien éclatante fantasia \ n'appelons pas cela organiser l'Algérie.
Enfin , si l'on prétend qu'il serait impolitique de renoncer à la soumission et à l'impôt des tribus qui sont en dehors des lignes que j'ai tracées , j'engage à faire le compte exact de ce que coûte aujourd'hui cette perception ; l'on verra qu'il serait plus économique et plus politique d'établir des colonies militaires, près de ces tribus, que de faire tous les ans des expéditions et des rhazia , pour obtenir le peu de soumission et le peu d'argent que nous retirons de ces tribus.
En résumé, je ne conseille pas d'abandonner quelque chose; j'engage seulement h organiser et consolidera qu'on a déjà , mais à attendre avec confiance ce qu'on n'a pas. Un jour viendra où cet ordre sage et rationnel nous en assurera la possession.
Voir le rapport du Gouverneur général, du 13 juin dernier.
CONCLUSION
DU GOUVERNEMENT DE L'ALGÉRIE
CONCLUSION
DU GOUVERNEMENT DE L'ALGERIE
I. — Le gouvernement de l'Algérie ne saurait être , en ce moment, un gouvernement civil; c'est une vérité tellement évidente , qu'il me paraît superflu de la démontrer. Cependant , si l'on veut faire œuvre colonisatrice, et même si l'on veut organiser les tribus, l'autorité ne peut plus être aussi exclusivement militaire qu'elle l'a été jusqu'ici.
Comment serait-il possible de lui donner ce caractère mixte , conforme à ce double but , civil et militaire ? — Trois procédés se sont présentés pour résou-
dre cette difficulté ; ils ont été tous trois proposés , examinés, discutés; le premier, qui paraissait le plus simple , a seul été à peu près essayé.
1 ° Augmenter les attributions de l'autorité civile , et les élever à la même hauteur que celles de l'autorité militaire ;
2° Confier le gouvernement général à un personnage qui, par exception, serait en dehors ou au-dessus delà distinction si tranchée qui sépare le militaire du civil ; un personnage qui aurait , avant tout et presque uniquement, le caractère politique; par exemple, un Prince , ou un ex-ministre , ou un ambassadeur * .
3° Faire ressortir directement l'administration et le gouvernement de l'Algérie d'un ministère autre que le ministère de la guerre2.
IL — L'essai du premier moyen n'a pas été heureux , et l'on y a renoncé ; il était tout-à-fait vicieux, puisqu'il divisait entre deux personnes la puissance suprême , qui , en Algérie surtout , doit être unitaire.
Le second n'est pas impraticable, mais, dans l'hypo-
» Le bruit public a , en effet, investi de cette espèce de viceroyauté , tantôt Monseigneur le duc de Nemours, et tantôt MM. de Rémusat , de Mortemart , Decazes, et même M. Thiers.
a M. E. Buret propose (question d'Afrique) le président du conseil , ce qui se rapproche de la solution ; il indique d'ailleurs un autre moyen comme l'ayant entendu proposer ; c'est celui que nous exposerons tout-à- l'heure,
thèse la plus convenable, il serait délicat à employer; c'est créer une vice-royauté ou tout au moins un ministère, en dehors du ministère et hors de France.
Le troisième ne résout pas la difficulté , quoique , d'après M. E. Buret, ce fût l'opinion de Casimir Périer; d'abord, parce que nul ministère spécial , actuellement existant, n'a plus de titres au gouvernement de l'Algérie que le ministère de la guerre; ensuite, parce que la présidence du conseil n'est pas un ministère , mais simplement un moyen d'ordre dans le Cabinet. Il y a, sans doute , de très-grandes chances pour que le président du conseil soit , politiquement , le ministre le plus considérable ; mais il a lui-même un portefeuille particulier, et alors ce serait naturellement dans ce portefeuille particulier que rentreraient les affaires d'Algérie. Ainsi , aujourd'hui, elles seraient au ministère de la guerre , puisque M. le Président du conseil est ministre de la guerre ; un autre jour, elles auraient été aux relations extérieures ou à l'intérieur, à moins que la présidence du conseil ne fût elle-même un ministère , ce qui n'est pas , ou ce qui serait réellement créer un nouveau ministère.
Je crois cependant que le problème n'est point insoluble , et comme l'Algérie n'est pas le seul pays outre-mer que possède la France , la solution pourrait avoir quelque intérêt pour nos colonies, qui n'ont pas été , jusqu'ici , notre côté brillant.