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III. — L'Algérie prouve avec évidence qu'il ne suffit

pas d'être marin pour être appelé à fonder ou gouverner une colonie ; car personne n'a encore songé à y nommer Gouverneur général un amiral, et à faire ressortir ce gouvernement du modeste bureau des colonies. Et comme toutes ou presque toutes nos colonies sont gouvernées par des capitaines de vaisseau et amiraux , et que toutes sont sous la direction du ministère de la marine , leur prospérité ne prouve pas davantage que la marine militaire possède les qualités nécessaires pour organiser des sociétés , dont le premier besoin est de produire beaucoup , d'échanger beaucoup , c'est-àdire de faire de la culture, de V industrie et du commerce , choses tout-à-fait étrangères aux goûts , aux habitudes, aux études d'un officier de marine militaire.

La terre, l'industrie, le commerce, voilà trois choses qui sembleraient même devoir exclure la marine militaire du gouvernement des colonies ; il lui a sans doute été attribué parce qu'on ne peut venir de la métropole sur ces terres que par mer ; franchement, cette raison ne saurait exercer une influence capitale sur la nature du gouvernement des colonies ; elle ne saurait décider que les Gouverneurs dussent être des officiers de marine ; ce qu'il y a de certain , c'est qu'on ne peut pas venir, de France en Algérie , par terre , et que personne ne songe cependant à faire gouverner cette colonie par un marin , sous la direction du ministère de la marine et des colonies.

Il serait fort heureux que l'Algérie nous ouvrît les

yeux sur ce point , et que la plus simple logique nous fît tirer une conséquence immédiate du principe gouvernemental que nous appliquerons à cette grande colonie, afin de l'appliquer aussi à nos autres colonies.

IV. — Il me semble qu'un ministère qui aurait spécialement le gouvernement de toutes nos affaires coloniales, et de qui dépendraient aussi nos consulats (je ne parle pas des ambassades, mais simplement des consulats, qui sont et seront toujours trop politiques et pas assez commerciaux, dans les mains d'un ministre, chef delà diplomatie) , il me semble, dis-je, qu'un pareil ministère serait assez lourd pour fatiguer même un homme d'État très-vigoureux. Je suis certain que M. le Directeur du bureau des colonies à la marine, M. le Directeur des affaires d'Algérie à la guerre, et le chef du bureau des consulats aux relations extérieures, ne me démentiraient pas. Que serait-ce donc si ce ministère attirait à lui toutes les affaires qui concernent réellement les colonies , Alger et les consulats , et qui passent aujourd hui par-dessus ces bureaux, pour aller directement dans d'autres bureaux, des mêmes ministères ou d autres ministères?

Que le chef dun pareil ministère soit tantôt un marin, tantôt un militaire, ou même un diplomate , ce ne serait plus précisément une question, pourvu qu'il sût ce que c'est que le gouvernement d'une colonie; et comme ce serait lui qui imprimerait le mouvement à

toute la machine coloniale , et que ses bureaux régulariseraient ce mouvement , on aurait au moins la garantie que les colonies ne seraient pas sacrifiées à la spécialité marine , l'Algérie à la spécialité guerre , et les consulats à la spécialité un peu plus large diplomatie ; ce qui pourrait bien être aujourd'hui.

Et si alors, selon les besoins présents de telle ou telle colonie , ce ministre faisait confier, par le Roi , le gouvernement général de cette colonie à un militaire , à un marin , ou même à un civil , comme dit M. le général Duvivier , il faudrait bien , quel que fût son titre spécial , que ce Gouverneur général fût , avant tout, colonisateur, et qu'il gouvernât en même temps les affaires civiles , maritimes et militaires de la colonie, à l'instar et sous l'inspiration du ministre, quand bien même le ministre et lui seraient sortis de deux spécialités différentes.

Le ministère de la marine, en France, s'appelle ministère de la marine et des colonies. Est-ce que, par hasard, il attendrait que l'Algérie fût pacifiée et colonisée par le ministère de la guerre, pour en prendre possession ? — Je ne le pense pas , cela ne serait pas digne de lui. Pourquoi donc ne prend-il pas dans ses attributions cette colonie française ? — C'est que , malgré son titre, il n'est pas constitué pour coloniser.

Et le ministre de la guerre gouverne une colonie , pourquoi ? — Parce qu'on n'y fait que la guerre ; et

on n'y fera que la guerre , tant que le ministère de la guerre la tiendra ; c'est inévitable.

Ces deux ministères ont, l'un et l'autre, un but trop spécial , pour qu'il soit possible de les rendre propres à organiser autre chose que des régiments et des vaisseaux ; c'est-à-dire des réunions d'hommes qui ne ressemblent pas plus qu'un couvent de moines, aux réunions d'hommes, de femmes, d'enfants, de vieillards , qui cultivent la terre, vendent, achètent, ont une maison, une famille , forment des villages, des villes , une société enfin , chose que tous les soldats, tous les marins et tous les moines du monde ne peuvent pas former.

Personne n'imagine de faire décider une question de science par l'Académie française , ni le mérite d'un poème par l'Académie des sciences ; eh bien ! nous ne pouvons pas et n'oserions réellement pas faire juger la question de la colonisation de l'Algérie par le ministère de la marine et des colonies , et nous la faisons juger par le ministère de la guerre ! Il y a certainement là deux choses qui blessent la raison.

V. — Bien des gens s'effraieront de l'idée de créer ainsi un nouveau ministère. C'est chose bien grave , dira-t-on, que d'introduire dans le mécanisme gouvernemental une grande roue de plus. Oui , sans doute , la chose est grave; mais l'Algérie n'est -elle pas une chose très-grave ; et nos colonies ne sont-elles pas aussi dans une position très-grave ? — Créer un mi-r

nistère n'est pourtant pas une nouveauté pour nous. N'avons nous pas un ministère des travaux publics et un ministère du commerce qui ne datent que d'hier ? Lorsqu'il y a trente ans , sous l'Empire , la grande affaire politique et la préoccupation dominante de l'administration étaient de lever des soldats et de percevoir l impôt , nous avions, pour l'armée seule , deux, trois et presque quatre ministères \ et pour l'impôt , deux ministères2. Sous la Restauration , le gouvernement n'était pas aussi guerrier, et nos administrateurs étaient moins absorbés par la conscription , mais on était fort occupé du clergé ; il était donc tout naturel que nous eussions un ministère des cultes , et même la grande aumônerie pour succursale, tandis qu'aujourd'hui les cultes se sont fondus dans la justice*. De nos jours , avec le régime de paix que la Restauration nous avait préparé et que nous avons conservé , le commerce, les manufactures et les travaux publics ont pris une importance politique immense ; il suffit ,

1 Ministère de la guerre. — Ministère de l'administration de la guerre. — État-major général du Prince Berthier, qui était certes un véritable Ministère. — Ministère de la police , dont la gendarmerie jouait un fort grand rôle à l'égard des conscrits et des contribuables.

2 Ministère des finances, Ministère du trésor.

3 Chose toute naturelle , car ce sont les avocats qui ont vaincu les jésuites.

pour s'en convaincre, de voir le nombre de négociants, de manufacturiers et d'ingénieurs civils qui figurent dans nos Chambres ; il était donc naturel de créer ces deux ministères , que l'Empire n'avait pas , et que la Restauration avait préparés , par T importance qu'elle avait donnée aux douanes , c'est-à-dire à la partie défensive, prohibitive et négative de l'industrie, dont elle ne pouvait pas diriger et inspirer l'essor positif et productif, par crainte de dérogeance.

Ces deux ministères nouveaux, que nous possédons fort heureusement aujourd'hui, sont des expressions très-claires de notre état social actuel , et de l'influence prise par certains éléments constitutifs de la société , éléments qui , à d'autres époques , étaient tout-à-fait subordonnés.

Or, depuis \ 830 , précisément à la date de l'ère politique où nous sommes , il s'est introduit , dans la constitution du royaume de France , un fait qui , depuis lors, a sans cesse grandi en importance, qui s'est attaché , pour ainsi dire , comme un signe nouveau , au drapeau de la Révolution de Juillet , et qui semble ne pouvoir plus lui être enlevé par nous-mêmes : l'Algérie et la Révolution de 1830 sont liées lune à l'autre d'une manière indissoluble ; ce sont deux jumeaux attachés par le tronc , qui doivent vivre ensemble ou bien ensemble mourir. La conquête de l'Algérie, par M. de Bourmont, est, pour la Révolution de juillet, ce que fut , pour les Rourbons, la conquête de

la tribune par M. Laine, et de la presse par M. de Chateaubriand , en 1814 et 1815 ; le jour où les Bourbons ont méconnu le lien de commune origine qui les attachait à la tribune et à la presse , et où ils ont voulu le briser, ils se sont brisés eux-mêmes.

VI. — Cette époque de 1830 a été fertile en nouveautés pour la France. La crise d'affranchissement devait nécessairement se faire ressentir dans nos possessions coloniales ; l'affranchissement des esclaves , l'abolition de la traite , la reconnaissance des Républiques émancipées en Amérique , étaient des conséquences. En effet, depuis 1830, parmi les plus grandes questions politiques qui nous ont occupés ou qui nous occupent, on en trouve un très-grand nombre qui viennent de ces points : le traité avec les États-Unis , la guerre du Mexique , celle de la Plata , la question des sucres et celle du droit de visite, voilà certes des préoccupations que l'Empire ignorait, que la Restauration prévoyait et éludait, mais qui nous pressaient ou nous pressent encore.

En même temps , la politique européenne suivait l'impulsion à laquelle nous avions obéi nous-mêmes lorsque nous avions pris Alger ; tous les peuples d'Europe, satisfaits d'avoir mis une longue trêve à la guerre qu'ils se faisaient depuis plus de vingt ans, éprouvaient un besoin irrésistible d'expansion et tournaient les yeux vers l'Orient ; ce fut le point de mire de toute la diplomatie européenne. La France ne voulut pas rester

en arrière, elle voulut, au moins, voir et savoir eu qu'on allait faire; elle institua la navigation à vapeur de la Méditerranée.

Or, ceci est curieux : — Sera-ce le ministère des relations extérieures ou le ministère de la marine, qui gouvernera cette œuvre extérieure de marine ? — Ni l'un ni l'autre ; c'est le ministère des finances !

Je me réjouis , autant que qui que ce soit au monde , de ces créations de la France ; je les trouve excellentes, je les crois même beaucoup mieux exécutées par Y administration des postes qu'elles ne l'auraient été par le ministère de la marine ou par celui des relations extérieures; mais que prouve ce succès? — Que l'administration des postes et le ministère des finances connaissent mieux que le ministère de la marine et celui des relations extérieures , les besoins et les habitudes qui rapprochent la France des pays étrangers d'outre-mer, c'est-à-dire le commerce.

Resterait donc à savoir s'il est bien que les relations de commerce extérieur dépendent du ministère des finances, ou s'il ne vaudrait pas mieux qu'elles dépendissent du ministère du commerce , ou plutôt encore d'un ministère des colonies, de qui relèverait naturellement le commerce maritime.

Sur ce dernier point, j'appelle encore l'attention. Quoique nous ayons un ministère du commerce , la marine marchande est dans la position où seraient les manufactures, si le ministre delà guerre classait leurs

ouvriers et en disposait pour les besoins de la guerre, selon des règlements faits par la guerre, comme le ministre de la marine classe les marins du commerce et en dispose; c'est dire que notre marine marchande est dans une position très-inférieure à celle que nous permettent d'avoir le littoral et la population de la France. Au contraire, si le ministère que j'appelle des colonies possédait une marine qui lui fût propre, et qui fût Y intermédiaire entre la marine militaire et la marine marchande , cette marine serait naturellement , en cas de guerre, le meilleur complément de la marine militaire; elle serait aussi, en temps de paix, le meilleur directeur et régulateur de la marine marchande.

Je ne m'ingénie pas à chercher dans notre organisation sociale de petits défauts qui échappent à l'œil. Les faits que je signale sont connus de tout le monde et affligent ou humilient profondément notre amour-propre national. Chacun répète : nous ne savons pas coloniser; notre marine marchande est coûteuse, lente , peu intelligente du commerce , arrive toujours la dernière et repart vide; nos consuls se prétendent diplomates , mais ils n'ont pas l'esprit du négoce et de l'industrie , et les consuls anglais et américains font échouer toute leur diplomatie; enfin, l'Algérie nous écrase : nous ne nous en tirerons pas à notre honneur, disent les uns en gémissant, tandis que les autres s'écrient : tirons-nous-en bien vite !

Je ne crois pas que tout ceci tienne à des causes in-

v incibles , que ce soit un résultat fatal de nos dispositions naturelles ; je crois seulement que nous dirigeons maladroitement l'emploi de ces facultés , et qu'il est très - possible de modifier cette direction.

J'ai dû m'arrêter longtemps sur ce sujet, parce que je n'ignore pas la résistance très-légitime que l'on rencontre, quand on ne justifie pas et qu'on se contente dénoncer une proposition aussi capitale que celle de la création d'un nouveau ministère. De nombreux intérêts se croient froissés, des amours-propres se sentent blessés de ce qui pourtant ne devrait réellement froisser et blesser personne. En effet , la création des ministères des travaux publics et du commerce a-t-elle pu nuire, en quoi que ce soit, aux intérêts ou à la gloire du ministre de l'intérieur, qui a émancipé ces deux mineurs qu'il avait sous sa tutelle, quand le jour de leur majorité est venu? Les chefs de divisions ou de bureaux, et les employés de ces divisions de l'intérieur, ont-ils souffert, en passant d'une rue dans une autre, d'une petite division spéciale dans un grand ministère ? Les ponts-et-chaussées , les mines , n'ont rien perdu de leur importance, au contraire ; et quant à la France entière, je crois très-fermement qu'elle y a beaucoup gagné, malgré la somme dont cette création a pu grever le budget. C'est ce qui arrivera toujours, quand les créations de ce genre ne seront pas des créations de fantaisie, et seront justifiées par des besoins impé-

rieux et immédiats de la société. La colonisation de l'Algérie est un de ces besoins.

VII. — Le Gouverneur général de l'Algérie serait donc, dans ma pensée, en rapport direct et unique avec le ministre des colonies. Une des divisions du ministère aurait spécialement la direction des affaires d'Algérie.

Le ministre traiterait avec ses collègues toutes les affaires relatives aux différents services de l'Algérie , correspondant aux divers ministères, comme le fait aujourd'hui le ministre de la marine pour les colonies, et le ministre de la guerre pour l'Algérie. Toutefois, vu l'importance et le rapprochement de l'Algérie, ce ministre devrait tendre progressivement à spécialiser l'organisation de cette colonie, de manière à ce que, successivement, les différents services militaires, de justice, de marine , d'enseignement , de travaux publics , d'industrie et de commerce, fussent constitués spécialement pour l'Algérie, et ne ressortissent directement que de lui. C'est même en cela que consistera l'organisation définitive de l'Algérie; jusque-là, elle ne sera réellement que préparatoire et provisoire.

Déjà l'organisation des corps spéciaux militaires de l'Algérie est un exemple de la spécialisation dont je parle, et cet exemple est trop heureux pour que je ne l'emploie pas à développer la pensée que je viens d'exprimer.

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