‹ Colonisation et agriculture de l'Algérie (volume 2)Chapitre 10 sur 138 · CHAPITRE IL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IL

Gouvernement de l'Algérie.

C’est là une question bien délicate et que je ne me serais pas permis de soulever si elle n’était d’une importance vitale pour l'existence de la colonie, et si la conduite des uns, la passion des autres, ne menaçaient de la résoudre dans un sens que je considère comme funeste pour l'Algérie.

il est probable que, dans cette circonstance, j'aurai le malheur de déplaire aux deux opinions qui se partagent le pays. Mais, comme cela arrive presque

toujours aux hommes désintéressés et impartiaux . 1l faut bien que j'en prenne mon parti.

$ 1. État actuel de l’administration algérienne.

Nos possessions d'Afrique sont, comme on le sait, placées sous un gouvernement militaire. Après avoir, sans succès, essayé de mettre, à côté du gouverneur militaire, un administrateur civil indépendant, on a rendu au premier une omnipotence qui n'est miligée que par l'autorité suprème du ministre dela guerre, et, jusqu'à un certain point , par le conseil supérieur d’administration. Il en résulte que l'administration algérienne en général, soit dans la création, soit dans l'exéeution des lois et règlements, présente un caractère essentiellement militaire. Or, il y a entre la discipline militaire et la liberté dont jouissent les citoyens français, entre les relations d’inférieur à supérieur dans le militaire et les relations d'administré à administrateur en France , entre les formes de l'autorité militaire et celles de l'autorité civile, des différences telles qu'il n’est pas étonnant que cet état de choses ait soulevé, en Algérie, des plaintes amères qui ont trouvé souvent un écho passionné dans la presse métropolitame,

Ÿ 2. Fautes de l’autorité militaire.

Pour qu'il en fût autrement, il aurait fallu d'abord une population civile mieux composée dès le début ; et ensuite, disons-le franchement, des chefs

PARTIE 1. — OCCUPATION ET GOUVERNEMENT. 17 militaires plus habiles dans l’art difficile de ladministation. La plupart de ces chefs , il faut bien l'avouer, n'ont nullement compris leur nouvelle position. Ils n'ont vu dans l'Algérie qu'un champ de bataille, et non une colonie à établir. De leur double mission de ouerroyer el de fonder, c’est-à-dire de détruire et de créer, ils ne se sont préoccupés que de la première, sans remarquer que les circonstances élaient, en Afrique, toutes différentes de ce qu'elles sont en Europe, et que la France ne pourrait longtemps s imposer les dépenses énormes que nécessite l'Algérie, dans le seul but de fournir à une partie de notre armée les occasions de se distinguer.

On a dit et répété souvent, trop souvent même, pour la prospérité de la colonie, que la population civile de l'Algérie était l’écume des grandes villes de l'Europe. Vraie peut-être dans les premiers mois de la conquête, cette assertion devient d’année en année plus fausse et plus calomnieuse, et néanmoins on la reproduit encore; elle est passée en principe chez beaucoup de nos militaires, et semble être devenue la base de leur conduite vis-à-vis de la classe bourgeoise dans laquelle ils affectent de ne voir que des banquerouliers, des agioteurs ou des cabaretiers.

Lors même que cette opinion serait fondée, on me permettra de dire qu'il serait bien impolitique de la proclamer si haut, de faire savoir à la France et à l'Europe entière que notre nouvelle possession est devenue lexutoire, le Botany-Bay de la Méditerranée.

18 COLONISATION ET AGRICULTURE DE L'ALGÉRIE, Espérerait - on ainsi y attirer ce qui seul peut lui donner l'existence et la prospérité, le travailleur honnêle et le capitaliste entreprenant?

Cette manière de voir et d’agir est encore déplorable sous un autre point de vue : elle accroïit, outre mesure, en les justifiant, les tendances déjà trop prononcées à l'arbitraire et au despotisme que les militaires ont toujours et partout manifestées chaque fois qu'ils ont été appelés à administrer des populations civiles. En effet, quels ménagements mérite une population civile composée de pareils éléments? Le chef le moins tyran de son naturel se croit donc obligé, en conscience, d’user de rigueur à son égard, et celui qui est despote par tempérament parvient facilement à étoufler les légers serupules que pourraient faire naitre en lui les souvenirs de la France, en se répélant chaque jour que ses administrés sont un ramassis de misérables.

{ 3. Nécessité d’un pouvoir à peu près absolu en Algérie.

Sans doute il faut, pour toute grande création, un pouvoir à peu près absolu. Aucune colonie, dans quelque lieu que ce soit, ne s’est fondée sans une espèce de puissance dictatoriale qui a présidé à son établissement. Mais de la possession de cette omnipotence à son application exagérée, vexaloire, il devrail y avoir toute la distance que mettent les États civilisés entre posséder une armée et l’employer con-

PARTIE 1, — OCCUPATION ET GOUVERNEMENT. 19 tre les voisins. Dans les deux cas, ce sont des forces dont on ne doit faire usage qu'à la dernière extrémité, et qui sont , avant tout, destinées à agir moralement, à prévenir le mal bien plus qu'à le réprimer.

Dans aucune colonie un pouvoir presque illimité n’était plus nécessaire qu'à Alger. Nulle part aussi une grande modération dans l'emploi de ce pouvoir n'était plus essentielle. À quelques mille lieues de sa patrie, le Français peut bien se décider à accepter le régime plus ou moins absolu des colonies ; le retour est trop difficile pour qu'il s’'abandonne à ses premières impressions, et plus tard, il s’y est fait. Mais à deux journées de Marseille, presque en vue des côtes de France, le citoyen de l'État le plus libre de l'Europe supportera-t-il ee même régime exercé avec arbitraire et rudesse ? S’il le supporte, soyez certain que cela ne sera que temporairement, en vue d’un gain rapide qui lui permettra de revenir bientôt jouir de sa fortune à l'abri des lois protectrices de la métropole. Aussi voyez : un pays éminemment agricole comme la France n’a pu, jusqu'ici, faire d'Alger qu'une colonie de marchands; et encore, plus de la moitié de la population européenne qu'elle renferme se compose-t-elle d'étrangers auxquels le régime militaire a sans doute paru moins antipathique qu'aux Français.

Il est très certain que cet état de choses a repoussé de la colonie une foule d'hommes utiles, notamment parmi les agriculteurs et les capitalistes, beaucoup

plus que ne l'a fait l'absence de sécurité, et autant au moins qu'ont pu le faire l'insalubrité de plusieurs points et l'incertitude qui planait sur le sort du pays tout entier.

Il eut été beau cependant, sous plus d'un rapport, de voir réussir à Alger cette omnipotence éclairée et paternelle qui, par les bienfaits de son administration et par sa sollicitude habile pour les intérèts matériels, a su faire oublier à certains peuples, fort avancés du reste en civilisation, qu'il y avait des formes plus parfaites de gouvernement, et a su fréquemment les faire jouir des avantages attachés au système constitulionnel , sans les priver de ceux inhérents au régime absolu.

Il n’en a pas été ainsi, et l’état de choses dont je viens de parler, outre les résultats matériels mentionnés, a eu un effet moral que je erois devoir signaler

Û 4. Substitution de l’autorité civile à l'autorité militaire.

Il n’est pas dans le caractère français de modifier et d'améliorer. Dès qu'une chose le blesse, il la repousse et procède à un changement radical, sans examiner si cette mème chose, moyennant quelques modifications bien simples, ne serait pas devenue excellente. Pour exprimer mon idée en quelques mots et par une comparaison burlesque peut-être, mais juste, je dirai que le Francais jette son soulier lorsqu'il s'y trouve un grain de sable qui le gène.

PARTIE I. — OCCUPATION ET GOUVERNEMENT, 21 C'est un malheur, un malheur très grand, qui nous a déjà fait commettre une immense quantité de fautes, qui nous en fera commettre encore beaucoup d’autres ; car, avec une pareille disposition d'esprit, on ne sort d’un extrème que pour tomber dans l’extrème opposé , on ne se dégage du fossé de droite que pour aller s’embourber dans le fossé de gauche. Mais comme les nations ne se corrigent ni facilement, ni promptement, ce malheur il faut l'accepter comme un fait accompli, et c’est aux hommes qui gouvernent et administrent à éviter toutes les occasions d’alimenter celte tendance. C’est ce qu’on aurait dù et c’est ce qu'on aurait pu faire en Afrique. Ajoutons que, sauf quelques exceptions, ce n’est pas en général ce que l'on a fait. Il en est résulté qu'aujourd'hui, d’un bout de l'Algérie à l'autre, il n’y a, dans la population civile, qu'un eri contre le pouvoir militaire, qu'un désir, celui de le voir remplacé par un pouvoir civil. C'est arrivé à un point tel, sous ce rapport, que non-seulement des hommes haut placés, des pairs, des députes, mais encore des militaires qui connaissent l'Afrique, se sont prononcés dans ce sens ".

Si je partageais celle opinion, j'aurais laissé la force (1) J’écrivais cela en 1842. L’impartialité me fait un devoir de reconnaître que, depuis, les actes de la plupart des chefs militaires, grâce probablement à impulsion qui leur a été donnée d’en haut, sans être complétement exempts de despotisme , semblent néanmoins indiquer un retour vers un système plus rationnel, plus favo-

rable surtout à l’agriculture, et plus en harmonie avec notre nation et notre époque.

des choses finir par lui donner raison. Mais, convaincu que le changement qu'on réclame aurait de funestes effets pour l'Algérie, j'ai cru de mon devoir d'exposer ei les motifs qui me guident. Ma position et la franchise avec laquelle j'ai exposé les fautes de l'autorité militaire doivent prouver suffisamment que mon opinion est tout-à-fait désintéressée.

Comme de coutume, les partisans de l'innovation exapèrent les avantages qu'elle doit présenter et les inconvénients du régime actuel. On serait presque tenté de croire, à les entendre, qu'avec un gouverneur civil, non-seulement la guerre cesserait et les Arabes fraterniseraient avec nous, mais que le climat et le sol deviendraient plus favorables.

J'avoue que je n'ai été que médiocrement touché de cés riants tableaux et du sombre contraste qu'on leur donne comme pendant. Trop souvent, dans ces discussions passionnées, les affirmations prennent la place des preuves.

Û 5. Griefs contre l’autorité militaire.

À part les fautes que j'ai signalées, je n'ai trouvé de vraiment sérieux, parmi les nombreux reproches adressés à l'autorité militaire, que les suivants :

Pour ce pouvoir, a-t-on dit, la guerre est devenue le but; il lui a tout sacrifié, s’en est occupé exelusivement, tandis que le véritable but, le développement de la prospérité et de la richesse de l'Algérie par le

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