‹ Colonisation et agriculture de l'Algérie (volume 2)Chapitre 119 sur 138 · PARTIE IE, — COLONISATION · texte numérisé non relu

PARTIE IE, — COLONISATION

C'est là ee que je pensais, et mon séjour en Allemagne m ayant fait connaître les Confins militaires, javais adressé, avant même la publicalion de louvrage de M. le duc de Raguse, quelques notes dans ce sens à plusieurs députés.

Mais une plus müre réflexion m'a prouvé que ce système était, sinon impossible, du moins d’une application excessivement difficile chez nous. Quelques développements suffiront, je crois, pour le mettre hors de doute.

Tout a son bon et son mauvais côté dans ce monde. La liberté et l'égalité des droits, ces deux avantages si chers aux Français, sont, comme le reste, soumis à cette loi. Dans cette circonstance comme dans beaucoup d’autres, ces avantages constituent un obstacle presque insurmontable au bien,

Les soldats qui ont servi à peupler les Confins militaires étaient de la classe des paysans, et, la plupart, Hongrois, Transylvains ou Esclavons. Libérés du service militaire, ils redevenaient ce qu'ils étaient auparavant, des serfs corvéables, taillables et vendables suivant le bon plaisir de leurs seigneurs. Ils ne quittaient done le joug militaire que pour tomber sous un joug en quelque sorte plus dur encore, et qui n'avait pour eux d'autre compensation que de leur procurer les joies de la famille. I ne faut donc pas s'étonner que ces hommes ajent accepté avee empressement la position que leur faisait le gouvernement , et aient consenti à se soumettre perpetuellement à la discipline

342 COLONISATION ET AGRICULTURE DE L'ALGÉRIE. militaire, car le seul inconvénient de leur état de soldat, l'absence de famille, disparaissait dans la nouvelle position qu'on leur faisait.

C'est done à la servitude dans laquelle vit le paysan de beaucoup de parties de l'Autriche, c'est à l’analogie qui existe entre le joug féodal et le joug militaire, seules alternatives pour lui, qu’il faut attribuer le succès el Ja facilité de ceite création.

Toutle mondesait qu'il n’en est pas ainsi en France, et que tandis qu'il existe beaucoup de similitude dans la position des soldats des deux pays, à la schlague près, il n’en existe pas la moindre dans la position des soldats libérés, qui, une fois leur congé obtenu, redeviennent, en France, citoyens de l'État le plus libre de l’Europe. Il y a ici une différence immense entre ce qu'ils sont et ce qu'ils étaient.

En présence d'un pareil état de choses, on ne peut raisonnablement admettre qu'il se trouvera parmi nous beaucoup d'hommes disposés à sacrifier, nonseulement pour eux, mais encore pour leurs femmes et pour leurs enfants, les droits du citoyen français, à se soumettre perpétuellement à la discipline militaire, appliquée à tous leurs actes. Et cela, pourquoi ? Pour une concession de maisons et de terres dont ils ne seront pas libres de disposer, qu'ils ne seront même pas libres de eultiver suivant leur bon plaisir!

Je ne veux pas prétendre qu'il soit impossible de irouver une combinaison conciliant ces deux choses si opposées, la discipline militaire et la liberté du ei-

PARTIE 11. — COLONISATION, 349 toyen. Mais je crois que ce sera difficile, et, dans tous les cas, je considère le problème comme tellement au-dessus de mes forces que je n’essaie seulement pas de le résoudre.

Qu'on tâche de retenir en Afrique le plus desoldats libérés possible ; que, dans ce but, on les libère avant le temps; après qu'il auront été chercher femmes en France, qu'on les place de préférence dans ces villages de première classe dont j'ai parlé, et à la construction desquels ils pourront avoir été employés, soit isolément, soit en corps ; que même, pendant un certain temps, on les soumette à une certaine discipline, à certains règlements, non-seulement en ce qui concerne le service de la milice, mais encore pour ce qui touche à la culture (ce qui sera très praticable dans tous les villages peuplés exclusivement, et à la même époque, de militaires libérés) ; que le maire s'appelle, si l’on veut, capitaine : tout cela est faisable. Mais il faudra toujours et nécessairement qu’il arrive une époque, et cette époque ne saurait être reculée au delà du temps que le soldat aurait encore eu à passer sous les drapeaux, où ces colons militaires devront rentrer dans la plénitude des droits du citoyen français, sauf les modifications exigées par l’état de l’AIgérie. Ces colonies donc n'auront plus de militaire que leur origine.

Je ne sais, du reste, jusqu’à quel point il ne serait pas préférable de répartir ces soldats libérés et mariés parmi Îles colons civils, ayant déjà famille. On:

peut croire qu'ils se viendraient mutuellement en aide, les uns par leur expérience et leurs habitudes agri coles, les autres par leur connaissance du maniement des armes et des évolutions militaires.

On pourra de mème non-seulement faire construire des villages et faire défricher des terres, mais encore faire habiter ces villages et cultiver ces terres, pendant quelque temps, par des soldats choisis dans différents corps parmi les fils de cultivateurs, et placés sous la direction d'officiers capables. Quelles que soient les combinaisons plus ou moins ingénieuses qu’on adopte pour stimuler le zèle de ces soldats, ces créations seront toujours fort utiles. Mais ce ne seront pas là des colonies. Ce seront des stations militaires et agricoles en même temps, qui devront nécessairement recevoir, le plus tôt possible, de véritables colons.

On me pardonnera de m'être arrêté aussi longtemps sur ce sujet. L'importance qu'on lui accorde l'exigéait. Si, malgré les développements dans lesquels je suis entré, je n'ai rien donné de précis sur l’organisation des deux sortes d'établissements coloniaux militaires dont j'ai parlé, c’est parce qu'un règlement pour ces établissements ne me semble pouvoir être fait que par une réunion de militaires et d'agriculteurs.

Ÿ 4. Indigènes seuls ou mêlés aux Européens.

Je crois en avoir dit assez sur les indigènes pour n'avoir plus à revenir sur cette question, et surtout à

PARTIE 11. — COLONISATION, 349 démontrer qu'ils sont et seront pendant longtemps encore le plus grand obstacle, et non un élément pour la colonisation.

Par humanité, ou pour éviter des hostilités, on pourra, comme je lai déjà dit, permettre létablissement de fractions de tribus au milieu des villages européens, à la condition de quitter la vie nomade et de se soumettre aux règlements établis.

Il pourra mème être d’une bonne politique, dans plusieurs cas, de faire émigrer et de fixer dans une autre contrée certaines tribus dangereuses par leurs accointances, ou dont on espère pouvoir se servir comme d'utiles auxiliaires contre les populations voisines. Là encore on substituera des établissements fixes à la tente, dût le gouvernement en faire les pre. miers frais.

Enfin, les indigènes isolés pourront continuer à travailler chez nos colons, et nul doute qu'ils ne leur deviennent de jour en jour plus utiles et moins dangereux, à mesure qu ils shabitueront à nos procédés, à nos instruments, et qu'un contact plus fréquent adoucira leurs mœurs.

Voilà, je pense, à peu près tout ce que nous pourrons tirer des populations indigènes pour la colonisation, du moins dans les premiers temps.

Il y aurait peu d'inconvénients à admettre quelques familles kabaïles ou arabes dans les villages européens ; mais je doute que de longtemps une seule d’entre elles profite de cette permission.

\ 5. Forçats.

Je viens de parler de l'emploi des forçats en Algérie, et j'ai dit un mot de la possibilité d'établir dans ce pays des colonies agricoles forcées. Qu'il me soit permis d'ajouter que l’emploi préalable des forçats aux travaux publics, dans une colonie, me semble ètre le bon moyen d'y établir des lieux de déportation.

Toute colonie verra d’un bon œil des travaux utiles sexécuter chez elle, et se soumettra volontiers, en retour, à recevoir à demeure les déportés qui auront exécuté ces travaux, et à leur donner le territoire nécessaire pour y former des établissements ruraux. D'ailleurs, de cette manière, et en répartissant les forçats dans diverses colonies, aucune n’aura la honte d’être spécialement colonie pénale, eton auracependant atteint le grand but de ces institutions, celui de débarrasser la France de ses criminels, et d'empêcher surtout ces déplorables récidives, effet inévitable de lin- Iluence corruptrice des bagnes et du préjugé qui pèse sur le malheureux forçat libéré.

On pourrait, à la vérité, craindre en Afrique des évasions fréquentes ; mais je crois qu'il y aurait des moyens efficaces de les prévenir. La cupidité bien connue des indigènes donnerait toute facilité pour atteindre ce but,

Pour les colonies forcées, de mème que pour les villages des ;indigènes, il conviendrait, je erois, de

PARTIE 1M. — COLONISATION. 347 choisir spécialement les localités peu salubres, mais qu'il importe néanmoins de mettre en culture.

6. Compagnies financières ; associations de travailleurs dirigés par un syndicat ; réunions d’hommes acceptant le lien religieux.

J'ai réuni ces trois systèmes, parce que tous trois reposent sur l'association. |

Disons tout de suite, pour n’y plus revenir, que la troisième combinaison est tout à fait inexécutable, non pas que le sentiment religieux soit aussi affaibli chez nous que le pensent beaucoup de personnes, mais parce que, pour devenir un lien assez puissant, en pareille occurrence, il faut que ce sentiment soit poussé jusqu’à l’exaltation par l'effet des persécutions.

Ce n’est, en effet, que parmi des sectaires dissidents qu'on a vu réussir cette combinaison.

Je crois donc qu'il n’y faut pas songer, à moins de guerres religieuses qui, grâce à Dieu, ne sont plus à redouter en France.

Je passe aux deux autres systèmes.

L'association, ce moyen si puissant et surtout si avantageux aux individualités faibles, par conséquent si parfaitement approprié à l’état des choses chez les nations organisées démocratiquement comme la nôtre, - Passociation est malheureusement très peu dans le caractère français. Je puis me tromper, et je le désire vivement; mais cela m'a paru ressortir de la manière la plus évidente de tout ce que j'ai vu, de tout ce que

j'ai appris, depuis que j'ai pu observer. Que l'on examine, en effet, ce qui se passe en France, soit dans la sphère des intérèts généraux, soit dans celle des intérêts privés, et l’on verra que, si l'initiative individuelle est peut-être aussi forte, aussi puissante chez nous que chez aucun autre peuple, il n'en est pas de même de l’action collective. C'est là notre côté faible, c’est là où nous péchons. Nous manquons de cet esprit d'ensemble qui est la cause principale de la grandeur de nos voisins du nord. Aussi, loin de s'appuyer, de se compléter mutuellement, il n'arrive que trop souvent chez nous, dans les grandes comme dans les petites choses, que les efforts individuels se contrecarrent et s’annulent.

Nous manquons ensuite d'une autre vertu également indispensable à l'association, la persévérance. Les inconvénients inséparables de l’association, surtout au début, nous rebutent et nous font reculer. Enfin, nous n'avons pas, comme les peuples que je viens de signaler, le sentiment profond, réfléchi de nos droits et de nos devoirs, de ce que nous devons aux autres, de ce que les autres nous doivent. De là absence d’esprit de subordination, absence de ces concessions réciproques, indispensables à une existence commune ; de là des prétentions exagérées de part et d'autre, des empiétements réciproques.

Aussi, nulle part les associations diverses n'ont eu moins de succès qu'en France.

Une autre cause de ee fait, c'est la puissance du né-

PARTIE II. — COLGNISATION, 349 polisme, ou, pour parler plus juste, de la camaraderie. De tout temps on a reproché au gouvernement d'accorder à la faveur ce qu'il n'aurait dû donner qu'au mérite, et de placer souvent un danseur là où il aurait fallu un calculateur. Ce reproche, malheureusement fondé, trouve néanmoins son excuse dans l'esprit même de la nation. Nous voyons, en effet, les particuliers suivre un système absolument semblable. Qu'on examine ce qui se passe autour de soi, et l’on verra que la parenté, la camaraderie, les liaisons d’amitié, les succès de salon et mème les succès auprès des femmes, ont procuré proportionnellement autant de positions dans l'industrie privée que la faveur a pu faire obtenir de places dans les administrations publiques. C'est surtout dans les entreprises par associalion que de pareils faits se sont reproduits. Pour les opéralions simples, et pour celles où la nécessité d’un homme spécial étail trop évidente pour qu’on essayât de s’en passer, les associations ont souvent réussi. De là le succès de beaucoup de sociétés commerciales et industrielles.

Malheureusement, if n’en est pas ainsi en agriculture. On envisage encore l’agriculture à peu près conime la politique, comme une chose que l’on connaît d'intuition, ou du moins que {out homme qui a reçu quelque instruction apprend bien vite, dès qu'il veut s'en occuper. Il en est résulté que, dans toutes les entreprises agricoles, les places ont toujours été données à la faveur, Et cependant rien n’est plus compli-

qué, plus difficile à bien diriger, qu'une grande entrepriseagricole. Aussi n’avons-nous pas encore vu réussir une seule compagnie agricole en France. Or, je le demande, peut-on raisonnablement compter sur le succès d’une entreprise de ce genre en Afrique, au milieu des difficultés et des obstacles si nombreux que rencontre la colonisation de ce pays?

Déjà quelques sociétés ont eu, en Algérie, une existence éphémère. Leurs œuvres reposent en paix sous les marais et les broussailles de la Mitidja; et il est douteux que, quand même les gérants eussent été aussi forts en agriculture qu'ils étaient la plupart étrangers à cet art, elles eussent obtenu un succès complet.

J'ai vu plusieurs plans d'associations pour l'Afrique, et je dois dire qu'aucun, si ce n’est celui d’un honorable ecclésiastique, M. l'abbé Landmann, ne m'a paru supporter le moindre examen. Et le projet de M. Landmann a été, si je ne me trompe, reconnu inexéculable, du moins quant à présent, par son auteur lui-même.

Je ne veux pas affirmer qu'il soit impossible de trouver une combinaison qui remplisse toutes les conditions nécessaires au succès, mais je crois qu'il y a là de très grandes difficultés à surmonter.

A part celles que je viens de mentionner, il en est d'autres qui résultent de la nature même des choses. Une compagnie financière ne se crée que dans un but de gain, dont la quotité doit toujours être en raison des risques. D'un autre côté, il faut, je crois, renoncer complétement à l’idée d’amener en Afrique des culti-

PARTIE TT, — COLONISATION. 391 vateurs pour n en faire que des mélayers ou des fermiers. On n'aura de colons sérieux qu’en leur offrant le titre de propriétaire en perspeclive. EL ee litre, ce droit de possession, il doit nécessairement leur être concédé gratuitement. Ce ne sera même que plus tard, dans quelques années, qu’on pourra leur demander, sous forme d'impôts ou de redevance, la rente, non pas du sol, mais des avances qui leur auront été faites en bâtisse et mobilier.

On pourrait peut-être en exiger plus promptement une certaine rente en travail appliqué sur une partie des terres de la compagnie ; mais ce serait, avec une origine différente, tout simplement le retour des corvées féodales. On sait ce que vaut ce travail, et on peut juger de toutes les difficultés qu’il provoquerait, de toutes les répugnances dont il serait l’objet, par ce qui se passe dans les pays où, depuis des siècles, cette redevance en travail est en usage.

D'ailleurs, à quoi s'appliquerait ce travail? A l'élève des bestiaux ? c’est impossible. A la culture granifère? il est très douteux qu'elle soit profitable en Afrique. A la plantation d'arbres fruitiers? ce n’est qu'au bout de dix à douze ans qu’on peut en espérer des produits, et une compagnie, surtout en Afrique, n’attendra pas aussi longtemps.

Mais alors la colonisation de l'Algérie serait donc une opération onéreuse? Je n'ai jamais dit qu’elle füt directement profitable; mais comme elle est le seul moyen de faire produire des résultats à notre coûteuse

392 COLONISATION ET AGRICULTURE DE L'ALGÉRIE. occupation, de réduire à l'avenir les dépenses de celle-ci, et d'assurer la conservation définitive de notre conquéte; comme, d'ailleurs, le gouvernement profite nécessairement de {cute augmentation de prospérité, de tout accroissement de richesse qui se manifestent dans le pays, et qu'il se trouve toujours dédommagé largement, quoique d'une manière indirecte, des dépenses qu'il a faites dans ce but, la colonisation de l'Algérie, tout en étant une entreprise onéreuse pour l'industrie particulière, me semble être une opération avantageuse pour État, absolument comme l’établissement des routes qui serait certainement une détestable spéculation pour une compagnie financière, et qui a {oujours élé très profitable pour le gouvernement.

Quelques millions affectés à cette destination et ajoutés aux nombreux millions qu'exige l'occupation, donneront enfin un but et des résultats à celle-ci. Dieu veuille que la législature ne se montre pas aussi avare, pour ces dépenses productives, qu'elle s'est montrée large pour les dépenses improductives!

Ce ne serait pas la première fois que cela aurait eu lieu.

Quant aux associations de travailleurs dirigées par un syndicat, les considérations que j'ai développées au commencement de ce chapitre s'y appliquent également.

On a essayé des syndicats dans les circonstances les plus favorables à cette institution, là où elle avait réussi dans {ous les autres pays, c'est-à-dire sur nos fleuves

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