‹ Colonisation et agriculture de l'Algérie (volume 2)Chapitre 12 sur 138 · PARTIE 1, == OCCUPATION ET GOUVERNEMENT · texte numérisé non relu

PARTIE 1, == OCCUPATION ET GOUVERNEMENT

fre l'emploi inconsidéré des moyens diplomatiques appuyés sur des cadeaux, que si je pouvais être appelé à donner mon avis dans une question aussi grave, je me prononcerais même contre loute avance et toute initiative de nos généraux dans les négociations; à plus forte raison repousserais-je d’une manière absolue toute espèce de dons faits dans le but d'obtenir une soumission ou la paix.

Je ne voudrais voir user de l'influence très grande qu'exerce l’appât de l'or et des distinctions honorifiques sur les indigènes que d’une seule manière, en récompensant magnifiquement les chefs qui nous auraient rendu des services et donné des preuves manifestes de fidélité; au moins nous agirions ainsi avec connaissance de cause ; nous ne risquerions plus d'être joués par des intrigants qui se donnent pour des gens d'importance, ou par des tribus qui spéculent sur leurs trahisons et leurs soumissions successives. Nous engagerions tous les hommes influents à embrasser notre cause, à se dévouer à nous par l’espoir de participer un jour à ces récompenses; et si les soumissions étaient peut-être moins nombreuses dans le début, elles seraient, dans tous les cas, plus sûres, et nous nous attacherions davantage nos alliés, au lieu de les dégoüter et de les décourager comme le font ces cadeaux prodigués à nos ennemis. Nous ne leur ferions plus dire que les Français ne savent ni châtier leurs ennemis, ni protéger et récompenser leurs amis,

\ 8. Impossibilité d’un gouvernement civil.

Ce qui précède suffit pour expliquer mon opinion sur la nature du gouvernement qui convient à l'AIgérie. Du moment où la guerre doit rester le principal moyen d'amener et de maintenir la soumission des indigènes, on ne comprend plus un gouverneur

Haut dignitaire de lPadministration civile, placé néanmoins sous le ministre de la guerre et ayant à commander à des militaires, à s'occuper avant tout d’affaires et de questions militaires, sa posilion serait pécessairement fausse. De deux choses l’une : ou 1l serait débordé par l'influence militaire, et, au lieu de donner l'impulsion, il la recevrait de ceux qu'il aurait mission de diriger, circonstance toujours et partout fâcheuse, mais surtout déplorable dans la situation où se trouve l'Algérie ; ou bien, homme à volonté forte, il voudrait et saurait maintenir son autorité, et, dans ce cas, deux alternatives seules se présentent : ou le souverneur, pour éviter de donner de la prépondérance au militaire, ferait de la diplomatie le principal ou l'unique moyen d'action sur les Arabes, et négocierait lorsqu'il faudrait combattre ; ou, entrainé luimême par des idées de gloire militaire qui séduit souvent d'autant plus qu'on lui est plus étranger, il ferait la guerre, et, fort de son pouvoir, voudrait cueillir personnellement des lauriers. Inutile d'ajouter

PARTIE 1, — OCCUPATION ÊT GOUVERNEMEXT. 29 que ce seraient l'or et le sang de la France qui solderaient les frais d'éducation du général improvisé. Que si, n'admellant aucune de ces trois hypothèses, on comptait sur une espèce de terme moyen, sur un gouverneur civil assez fort pour ne pas se laisser dominer, assez sage pour ne pas repousser les moyens militaires lorsqu'ils seraient utiles, et assez exempt de vanité pour ne pas désirer sa part de succès guerriers, qualités qu'il est difficile de trouver réunies, on ne saurait, dans tous les cas, se dissimuler la répugnance qu’éprouveraient nécessairement les chefs militaires à obéir à un fonctionnaire civil, surtout après avoir longtemps commandé en maitre, les tiraillements, les luttes sourdes d'inférieur à supérieur qui en naitraient ; en un mot, les rivalités entre deux pouvoirs dont l’un serait prépondérant par la volonté du gouvernement, l'autre par la force des choses, antagonisme incessant entre le droit et le fait qui, en ruinant le pouvoir, frappant d’impuissance toute autorité, et compromettant d'avance le succès des combinaisons les plus habiles, suffirait pour désorganiser une société déjà établie et serait, à plus forte raison, désastreux dans une colonie dont l'établissement rencontre déjà tant d’autres obstacles.

D'ailleurs, soyons juste, si beaucoup de chefs militaires ont montré peu d'entente, n’ont pas su comprendre leur nouvelle position et ont fait servir le pouvoir absolu dont ils étaient investis plutôt à empêcher, à décourager la colonisation, qu’à la favoriser,

la plupart de ces reproches s'appliquent, avec non moins de justice, à certains fonctionnaires civils. Malgré la haute capacité et les vues grandes et larges de l’homme qui est à la tête des finances en Algérie, beaucoup d'agents inférieurs de cette administration se sont montrés presque aussi despotes et plus tracassiers que l'autorité militaire. Ils n’ont pas mieux compris leur mission, et, au lieu de voir dans la colonie une chose à créer, ils n’y ont vu qu'une matière à exploiter. Tondeurs de profession, ils n’ont pas fait attention que l'agneau n'avait pas encore de laine, et ils se sont mis à l’écorcher à qui mieux mieux.

C’est une chose triste à dire, mais dont la connaissance importe trop à la stabilité des choses en France pour qu'on ne la signale pas toutes les fois que l’occasion s’en présente : s’il y a, chez le peuple français, une tendance déplorable à l'opposition vis-à-vis de toute autorité; si nous voyons, jusque dans les classes supérieures, le particulier enfremdre de gaieté de cœur les ordres du pouvoir, cette tendance est malheureusement justifiée, jusqu'à un certain point, par la conduite d’un grand nombre de fonctionnaires pour lesquels administrer c'est briser ou faire ployer à plaisir toutes les volontés sous la leur. À part d'honorables exceptions qui, disons-le, sont aujourd'hui plus nom-

(1) La manière dont la loi d’expropriation a été et est encore appliquée dans beaucoup de circonstances, en Algérie, est bien de nature à faire naître des doutes sur la supériorité du pouvoir civil sur le pouvoir militaire,

Page 1