‹ Colonisation et agriculture de l'Algérie (volume 2)Chapitre 121 sur 138 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Mesures administratives.

Il me reste maintenant à examiner quelles seront ces mesures administratives au moyen desquelles on obtiendra cette agrégation, cette union d'intérêts, cette communauté de tendances, de volontés et d’actions qui devra exister dans la population d’un même village. C’est à une grande et importante question, comprenant à elle seule toute l’organisation sociale et une partie de la législation qui doit régir la population coloniale de l'Algérie.

Je ne saurais prétendre traiter ce vaste sujet d'une manière tant soit peu complète. Il faudrait pour cela une réunion de connaissances que je n'ai pas. Je me bornerai donc à examiner quelques-uns des points principaux. D'autres trouveront leur place dans divers sujets du chapitre suivant.

Une des plus importantes questions que renferme ce sujet est celle de la propriété.

SECTION I. — Nature de la propriété.

Tout ce que j'ai dit jusqu'à présent indique d'une

manière assez évidente que j'admets, dans tous les villages et pour tous les colons, la proprieté indivi-

PARTIE II, — COLONISATION. 365 duelle pure et simple, à peu près telle qu'elle existe en France. Mais je dois exposer ici brièvement quels sont les motifs qui me font repousser les systèmes différents qu'on a proposés, systèmes que je considère, je dois l'avouer, comme tout à fait impraticables.

Ces systèmes proclament la communauté des terres et sont fondés sur l'association.

On connaît déjà mon opinion sur les associations. Je ne voudrais pas cependant qu’on en inférât que je repousse l'association entre cultivateurs d’une manière absolue, et que je la considère comme impossible en Algérie.

Je crois, au contraire, que ce principe peut recevoir une application très étendue, très fructueuse parmi les agriculteurs de France, et à plus forte raison parmi ceux de l'Afrique. Ainsi, pour ne citer que quelques exemples, j'indiquerai les grands travaux d'irrigation qui, dans une foule de localités, se sont faits par l’association de tous les intéressés. J’indiquerai ensuite un des plus beaux et des plus remarquables faits de l'association qu'offre, non pas seulement l'agriculture française, mais on peut dire l’industrie française tout entière : je veux parler des fruitières. J'indiquerai aussi ces troupeaux communaux qui existent dans presque tous nos villages. Enfin, je rappellerai que, dans quelques localités de la France, les travaux pressants, comme ceux de moisson, de fenaison et de récolte en général, sont faits en commun.

Je dois dire néanmoins que le premier et le dernier

des faits cités ne peuvent être considérés que comme exceptionnels, l'un s'appliquant à des travaux temporaires et d’un puissant intérêt pour la commune qui les exécute, l’autre étant plutôt une chose de mœurs, une affaire de bonne volonté, une occasion de fêtes entre voisins, qu'une règle établie.

L'association régulière ne me paraît possible qu’à certaines conditions basées sur les tendances les plus intimes de l’homme. Ces conditions me semblent être les suivantes : possession individuelle des instruments de production ; travail individuel ; répartition du produit entre les divers intéressés, au prorata de leurs mises en instruments de production et en travail.

Sans ces conditions, l'association me paraît détestable, car elle enlève tout stimulant au travail, et elle pousse constamment l'individu à sacrifier l'avenir au présent, comme je le démontrerai tout à l'heure.

On me fera observer qu'avec ces règles il n'y a plus d'association possible. C’est une erreur. Seulement l'association ne peut plus s'appliquer qu'à certaines opérations, à certaines branches spéciales. Elle n’est plus ce qu’on veut en faire, le principe de l'organisation sociale tout entière.

Qu'on me permette, pour mieux faire comprendre ma pensée, d'exposer en peu de mots les bases sur lesquelles reposent les fruitières. Ce sujet n’est nullement étranger à la question qui m'occupe. Ces bases, modifiées plus ou moins, suivant les circonstances, pourront s'appliquer, je erois, à plus d'une branche

PARTIE IE, — COLONISATION. 367 de l'agriculiure algérienne. I me suffira de citer lindigo, l'huile d'olive, les raisins et fruits secs, le coton, ete.

SECTION IL. — Organisation des fruitières.

Tous, ou la plupart des propriétaires de vaches d'un village, s'associent ensemble pour la confection du fromage de gruyère, qui, exigeant de grandes masses de lait, ne peut se faire qu’avee un nombre considérable de vaches. Les intéressés nomment un président et un secrétaire-trésorier ou comptable. Au moyen d'une cotisation réglée ordinairement sur le nombre des vaches que possède chaque intéressé, l’association se procure une maison et les ustensiles nécessaires à la fabrication, On loue un fromager auquel on donne une rétribution par quintal de fromage fabriqué. Tous les associés s'engagent à livrer, à la fruitière, le lait dès qu'il est trait, ne se réservant que la quantité nécessaire à leur consommalion, sans pouvoir en faire ni beurre ni fromage. Dans beaucoup de localités, la traite se fait à la fruitière même, sous les yeux du comptable, pour éviter les fraudes. Le comptable inserit, à chaque traite, la quantité de lait fournie par chaque associé, de même que la quantité de fromage, de beurre et de petit-lait qui lui a été délivrée, et qui lui est comptée en déduction de ce qui lui revient. Le fromage et le beurre sont vendus par le comptable, sous la surveillance de commissaires nommés ad hoc,

et l'argent est réparti entre les intéressés au prorata du lait fourni par chacun d'eux.

Ces associations ont eu d'admirables résultats partout où elles se sont établies, et un député bien conuu par un remarquable ouvrage sur l'Algérie, M. Baude, disait, dans un article intéressant qu'il a publié sur ce sujel!, quel'ondistingue de loin les villages à fruitières, au seul aspect des récoltes, des champs et des maisons.

Voilà comme j'entends l'association appliquée d’une manière régulière à l’agriculture. On remarquera que toules les conditions que j'ai posées précédemment sont ici remplies. Les associés continuent à posséder individuellement leurs vaches, à les soigner, à les nourrir comme auparavant, ce à quoi ils sont toujours également intéressés, car des soins et de la nourriture dépend le produit en lait, d’où dépendra ensuite le produit en argent qui doit revenir à chacun d'eux.

L'association n'existe donc ni pour la possession des instruments de production, ni pour la création du produit brut, mais pour la transformation de celui-ci en produit fabriqué. De plus, cette transformation ne s'effectue pas par le travail réuni des associés, mais par celui d’un homme spécial aux gages de ces derniers, de sorte qu'il n°y a réellement, dans cette assolation, ni travail commun, ni propriété commune, deux choses également antipathiques à la nature humaine.

(1) Journal d'agriculture pratique, 1°e série, T. I, p. 21.

PARTIE HIT, — COLONISATION. 369 SECTION IT, — Propriété et travail collectifs.

Je ne veux pas dire qu'il faille bannir d’une manière absolue le travail en commun. Je serais même très disposé, non pas à en faire la base de la culture algérienne, mais à lui donner beaucoup plus d’extension qu'il n'en a chez nous. Le travail en commun deviendra indispensable pour tous les ouvrages d'irrigalion, de desséchement, de routes que le gouvernement ne prendrait pas à sa charge. IT est vivement à désirer qu'il s'applique, en outre, non pas d’une manière permanente, mais lorsque les circonstances l’exigeront, à la récolte des champs exposés, et il conviendrait, dans ce but, d'investir le maire d’un pouvoir spécial à cet égard.

Quant à la propriété collective, véritable fléau pour nos campagnes, cause énorme de pertes pour notre agriculture, je l’admets néanmoins, comme chose temporaire, sur une portion plus ou moins restreinte du territoire de la plupart des villages. Ce seront les terrains éloignés, mal situés pour la culture, marécageux, ele., qui deviendront propriétés communales et serviront ainsi au pacage des bestiaux.

Voilà les seuls emprunts qu’il me semblerait rationnel de faire au système de l'association. Tout ce qui dépasserait cette mesure me paraitrait essentiellement mauvais.

Si les partisans du travail en commun et de la pro- | (= 24

priété collective avaient été à même de voir, comme moi et comme presque tous les agriculteurs, les effets de ce système dans nos campagnes, s'ils avaient vu la manière dont on travaille aux corvées pour les chemins vicinaux, la facon dont on utilise les terrains communaux, le tout comparé au travail individuel, à la propriété particulière, leur admiration en aurait sans doute éprouvé un échec. Malheureusement, la plupart de nos hommes de théorie s'occupent trop peu de pratique et ne sont pas assez convaincus de son utilité. C'est, du reste, à l'esprit de notre société française qu'il faut attribuer principalement cette tendance qui pousse dans la fausse voie tant d'hommes distingués, tant d'intelligences supérieures. Le moyen d'appeler l’attention, de plaire et convaincre, étant, non pas de dire de bonnes choses, mais de bien dire quoi que ce soit, à quel propos se préoecuperait-on de la concordance des faits avec les idées qu'on met en avant, et de la justesse de ces idées, quand la seule chose qui importe, c'est de les présenter d'une manière originale et de les exprimer avee élégance? On arrondit sa phrase, on évite avec soin les hiatus, on tâche d'acquérir un style nerveux, conais, brillant : c'est tout ce qu'il faut, pour le fond comme pour la forme.

L'espèce de mezzo-termine qu'on a proposé, et d’après lequel la propriété serait collective, mais la culture individuelle, me semble la plus mauvaise de toutes les combinaisons. Elle a les inconvénients de

PARTIE III, — COLONISATION. 371 l'association, sans en offrir les avantages. Ce système nest, du reste, pas neuf. Il existe dans plusieurs contrées montagneuses de la France et de l'étranger. Partout il a produit les mêmes résultats, la détérioration du sol et l'appauvrissement des cultivateurs, dont la fortune est toujours invariablement liée à la richesse de la terre et en suit toutes les phases. Parlout la suppression de ce système et la transformation de la propriété collective en propriété mdividuelle ontexercé la plus heureuse influence sur la richesse de la contrée. Le changement radical qui s’est opéré dans beaucoup de villages de la Bavière rhénane, entre autres, par suite de celte transformation, permet d'apprécier cette combinaison, et donne en mème temps la mesure de l'effet déplorable que peut produire un système en désaccord avec les tendances naturelles de l'homme.

Les personnes qui ne sont pas complétement étrangères à l’agriculture n'auront pas de peine à le comprendre. La faculté de produire des récoltes n’est pas inhérente au sol mème. Elle résulte de la présence de malières fertilisantes dont la quantité varie suivant les sols, mais diminue toujours par l'effet de chaque récolle, et ne peut être augmentée ou conservée que par les engrais ou le repos prolongé, deux choses également coûteuses, à l'emploi desquelles le cultivateur ue craint pas de recourir, lorsqu'il est propriétaire et qu'il a un intérêt d'avenir à bien soigner ses champs, mais qu il négligerait certainement, s'il n'était qu usufruitier temporaire d'une terre possédée collective

ment. [l'est vrai que tous les fermiers en sont [à. Mais ils jouissent presque toujours de la terre pendant un nombre assez considérable et fixe d'années, de sorte que, pendant un temps plus ou moins long, ils ont un intérèt identique à celui du propriétaire. On leur impose, en outre, dans les baux, certaines règles de nature à les empècher de détériorer le sol et dont l’exécution fidèle est surveillée par les propriétaires.

Dans le système de la propriété collective avec culture individuelle, on pourrait, sans doute, assurer au cultivateur la jouissance d’une terre pendant un certain temps et à certaines conditions qui en empécheraient la détérioration. Mais qui surveillerait l’exé cution de ces conditions? Personne en réalité, car personne n'y serait directement intéressé.

D'ailleurs, comment, avec ce système, compter sur ces opérations, si nombreuses en Afrique qui ne donnent de résultats qu'après de longues années, telles que les défrichements, défoncements, plantations de vignes, d'oliviers, orangers, figuiers, amandiers et arbres forestiers, travaux d'assainissement, de terrassement, d'arrosage, ele. ? Tout cela ne peut être entrepris que par un propriélaire, et souvent, en le faisant, ce n’est pas mème pour lui, c'est pour ses enfants qu'il travaille. Comment, enfin, espérer attirer en Afrique des cultivateurs, et surtout des cultivateurs possédant quelque chose, si on ne leur offre d'autre perspective que celle de devenir co-proprietaires d'un vaste communal auquel il ne manque, pour avoir de

PARTIE IT, — COLONISATION, 373 la valeur, que d'être défriché, assaini, complanté, bien cultivé et fumé ?

J'avoue n'avoir pas compris cette tendance à repousser d'Afrique la propriété et le travail individuels, l'une, stimulant principal, l'autre, base de toute cette activité, de tout ce mouvement qui sont en même temps les signes extérieurs et les causes intimes de la richesse nalionale et de la civilisation.

Je ne possède pas une parcelle de terre, pas un moellon, et néanmoins je suis si profondément convaincu de l’immense influence civilisatrice de la propriété individuelle du sol, et de la puissance qu’elle exerce comme stimulant, que j'en recommanderais encore l'introduction en Algérie, lors même qu’elle n’existerait pas en France.

On me pardonnera cette longue digression, en considération du talent avec lequel les idées que je combats ici ont été présentées par leurs auteurs.

Je me résume done et je dis : propriété individuelle pour les maisons, les jardins, les champs, ainsi que pour le mobilier agricole et domestique. Propriété collective pour une portion plus ou moins restreinte du territoire de chaque village, destinée au pâturage des bestiaux et aux plantations forestières. Travail individuel comme règle; travail collectif comme exception, pour les ouvrages d'irrigation, de desséchement, de routes, et, dans l’occasion et sur l'ordre de l’autorité, pour l'enlèvement d’une partie des produits.

Enfin, associalion à l'instar des fruitières pour la

transformation de plusieurs produits bruts en produits vendables.

Quand la majorité des chefs de famille d’une commune aurait décidé une association de ce genre, tous les autres devraient nécessairement y prendre part et l'association deviendrait alors chose communale.

Pour terminer ce sujet, 1] me reste à examiner quelles seront les conditions que devront remplir les colons pour devenir propriétaires définitifs des concessions qui leur auront été faites.

SECTION IV. — Conditions imposées aux colons pour devenir propriétaires.

Ces conditions devraient nécessairement varier suivant la catégorie à laquelle appartiendrait le village.

Dans la troisième, où les colons ne reçoivent que la terre et l'emplacement préparé pour la maison, les seules conditions pourraient être la construction de la maison et le défrichement du jardin.

Dans les villages de seconde classe, où les colons reçoivent une subvention plus ou moins forte, on ajouterait à ces deux conditions celle de défricher et de mettre en culture une certaine étendue des terres concédées, un huitième, un sixième, un cinquième, suivant la subvention. On pourrait, en outre, imposer plus tard aux colons l'obligation de planter en arbres fruitiers ou forestiers une certaine étendue des terres communales ou des terres réservées par le sou-

PARTIE III. — COLONISATION. 379 vernement, et, afin d'éviter les inconvénients du travail collectif, on diviserait ce terrain en autant de lots qu'il y aurait de colons, et chacun recevrait le sien, v lerail tous les travaux nécessaires el répondrait du succès de la plantation. Toutefois, il n’y aurait aucun inconvénient à rendre la concession définitive bien avant cette époque, car cette obligation de planter passerait, comme celle de payer l'impôt, du premier occupant à son successeur.

Dans les villages de première classe, où le colon reçoit tout, même une certaine étendue de terres défr ichées, on lui imposerait naturellement l'obligation de défricher la totalité ou une grande partie du reste, et de planter également une certaine étendue de terrains communaux ou domaniaux.

Si cela ne devait pas donner lieu à de nombreux abus, j'aurais proposé de faire varier les conditions suivant la situation de chaque lot: ainsi, d’im poser au colon, qui a reçu une terre susceptible d’être arrosée, l'obligation d’y faire les travaux nécessaires pour l'irrigation; à celui qui possède une terre humide, de l'assainir, ete. Mais, dans tous les cas, j'insiste beaucoup pour que l’on fasse une loi aux colons des trois catégories de villages de complanter en arbres fruitiers, surtout en oliviers, une portion de leurs terres, du dixième au quart, et avant tout, les terres fortement en pente.

En Algérie, comme dans les pays méridionaux de l’Europe, les arbres fruitiers constituent la branche la

plus productive et la plus sûre de l'agriculture. Malheureusement, quand les arbres n'existent pas déjà, et quil faut planter, c'est une spéculation de longue haleine, dont l'avantage n’est pas assez prochain pour que nos colons soient poussés à le faire spontanément ; ca il n'est pas dans le caractère français de s'inquiéter outre mesure de l'avenir et de lui sacrifier le moindre pelit avantage présent. On pourrait done craindre, avec toutes sortes de raisons, que le nombre des arbres plantés ne füt très restreint, que l’étendue des terres en pente, défrichées, cultivées à la manière ordinaire, et, plus fard, entrainées par les pluies, ne füt au contraire assez considérable, de telle sorte que le pays, après un certain temps, aurait perdu au lieu de gagner,si l’on n'y mettaitordre par des règlements ad hoc.

Pour en revenir à l'ensemble de la question, je dirai que, dans tous les cas, 1l serait nécessaire que les conditions fussent de nature à ce que leur exéeution n'exigeât pas un temps trop long, plus de deux ou trois années, par exemple, sans quoi on découragerait les colons.

: À 1. Impôt comme moyen d’obtenir l’exécution des conditions.

Il y aurait, du reste, un moyen efficace de forcer les colons à faire ce que j'indique ici : défricher, cultiver et surtout planter, sans que l'administration fut obligée de recourir à des mesures vexaloires ou du moins trop sévères; ce moyen serait l’émpôt, qu'on élablirait,

Page 1