‹ Colonisation et agriculture de l'Algérie (volume 2)Chapitre 16 sur 138 · PARTIE I. — OCCUPATION ET GOUVERNEMENT · texte numérisé non relu

PARTIE I. — OCCUPATION ET GOUVERNEMENT

comparer avec ce sentiment tel qu'il existe chez ces nobles et purs enfants du désert. Il est à peine nécessaire d'ajouter que tout ce qui en dérive et s’y rattache, mauvaise foi, ruse, tendance au vol, etc., est porté chez eux à un degré proportionné de développement. Aussi est-ce vraiment abuser de la permission que prennent certains écrivains de se moquer de leurs lecteurs, que de prétendre, par exemple, que la mauvaise foi de quelques colons. de quelques employés, et que les injustices et les rigueurs du pouvoir dans quelques occasions, nous ont rendus méprisables aux yeux de ces peuples et nous les ont aliénés. « La jus- « tice turque, ajoute-t-on, était prompte, sévère, « mais équitable; notre administration a été lente, « tracassière comme toujours, et de plus déloyale. »

Je ne prétends pas me faire ici lapologiste des colons ni de l'administration dans leurs actes vis-àvis des indigènes ; autant que qui que ce soit, je déplore que la justice et la loyauté n'aient pas toujours présidé à ces actes, et Je crois qu'il en est résulté un effet fâcheux pour nous; car je suis de ces esprits étroits qui pensent que la morale et la politique, bien loin de hurler ensemble, doivent marcher de concert.

Mais, encore une fois, colons, employés et administration, même dans leurs écarts les plus répréhensibles, sont restés infiniment au-dessous de ce qui se pratiquait sous l’ancienne régence comme choses toutà-fait usuelles, et de ce qui se fait encore aujourd'hui dans les pays voisins,

I faut, en vérité, que le besoin de critique soit dégénéré en maladie pour avoir été mettre l'administration française, pour la justice, la bienveillance, la sollicitude à l'égard des indigènes, au-dessous de F'ancienne régence, de ce gouvernement dont l'action n'élait qu'une longue et continuelle série de brigandages et d’exactions violentes, et qui, semblable au sauvage, N'a jamais su que prendre sans rien produire, et abaltait l'arbre pour en avoir le fruit.

Ÿ 4. Supériorité des Turcs sur nous.

Disons-le toutefois, le gouvernement ture avait auprès des indigènes un immense avantage sur le nôtre ; il n'avait pas à redouter, parmi les siens mêmes, des détracteurs qui vinssent jeter le blâme sur tout ce qui se faisait, prendre constamment parti pour les indigènes contre le pouvoir, et leur faire connaitre, à leur grand étonnement, des griefs auxquels ils n'auraient jamais songé, des droits qu'ils ne connaissaient pas et dont ils ne se seraient jamais crus en possession. Les Turcs, enfin, ne s'empressaient pas de déconsidérer aux yeux des Arabes et de trainer dans la boue ceux d’entre eux que le gouvernement invesüssait de hautes fonctions sur les Maures ou sur les tribus. Aussi quelle puissance morale ces hommes, qui cependant n'étaient en rien supérieurs aux Arabes, pas même dans l’art de la guerre, n’exerçaient-ils pas sur le pays tout entier ? Cette puissance seule a soutenu

PARTIE 1, — OCCUPATION EF GOUVERNEMENT. 41 l’ancien gouvernement pendant aussi longtemps. Cct ascendant moral que la puissance de la France, que notre supériorité militaire et que les prodiges de notre industrie, choses plus que suffisantes pour compenser la différence de religions, devaient nous conserver, cet ascendant moral nous l'avons perdu, avant (out, par ces criliques imprudentes, par ces allégations mensongères ; car, il faut bien qu’on le sache, ces accusations, ces reproches, soit qu'ils retentissent à la tribune nationale, soit qu'ils paraissent dans nos journaux ou ailleurs, pénètrent jusque sous la tente de l’Arabe par l'intermédiaire des Maures, des agents d'Abd-el-Kader ou d’autres ennemis de notre élablissement.

Et, je puis le dire ici sans crainte d’imiter ces détracteurs que je blâme, la conduite de beaucoup de nos chefs militaires à l'égard des colons et des Européens en général a dû contribuer à détruire encore ce prestige qui s’attachait et qui aurait dù s'attacher toujours à la population française. Ce résultat était d'autant plusinévitable que ces mêmes chefs, si rudes, si despotes vis-à-vis des Européens, étaient la plupart d’une urbanité, d’une mansuétude, d’une obséquiosité outrées, on pourrait dire ridicules, vis-à-vis des indigènes, en un mot traitaient les Français à la turque et les Arabes à la française, double erreur aussi déplorable d’un côté que de l’autre.

Avouons-le à notre honte, les sauvages dominateurs de l'Algérie étaient bien autrement habiles que

nous sous ce rapport. On sait que leur politique allait si loin, à cet égard, que jamais un Ture, un homme de la race conquérante et privilégiée n’était jugé et puni publiquement. Tout, jusqu’à ces grotesques parodies exécutées annuellement par l’agha et le kassnadji aux portes d'Alger, était combiné de façon à pénétrer profondément les populations indigènes de l’idée de leur infériorité relativement à la race turque.

Beaucoup de nos chefs auraient voulu faire le contraire et déconsidérer à tout jamais le nom français aux yeux des Maures et des Arabes, qu'ils n'auraient pas agi autrement qu'ils n'ont fait.

Chose singulière, mais qui, du reste, n’est qu'une des nombreuses anomalies de notre caractère, cette bienveillance, ces gracieusetés s’adressaient avant lout à nos ennemis, et à nos ennemis les plus acharnés. Dès qu’une tribu ou un chef s’était franchement rallié à nous, s'élail compromis pour nous, peu à peu le prestige semblait disparaitre, et on finissait par les {raiter presque aussi mal que des Européens.

C'est là ce qui indignait surtout, et avec raison, les Arabes ; c’est là ce qui a causé tant de défections parmi eux; car faire tout le mal possible à ses ennemis, faire le plus de bien qu’on peut à ses amis, telle est la base de leur conduite privée et politique. Souvent ils en oublient la seconde partie, mais jamais la premiére.

Ce n'est pas ici le lieu d'analyser longuement les mobiles d'une conduite aussi étrange et aussi contraire à nos intérêts. Qu'il me soit cependant permis de dire

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