PARTIE 1, — OCCUPATION ET GOUVERNEMENT
que j'y vois en même temps absence de jugement et de calcul; amour de ce qui est nouveau, bizarre, imprévu ; générosité mal placée, enfin et surtout vanité. Faire du bien à ses amis est chose trop simple, trop commune ; pardonner à une tribu qui a trahi, qui a égorgé nos soldats et nos colons, lui rendre les troupeaux qu'on lui avait enlevés, conserver et confirmer le chef qui avait fomenté la révolte, ce sont là des actes retentissants qui semblent des sacrifices très lourds, et qui, pour notre caractère peu vindicatif, ne sont que des sacrifices très légers, qui d’ailleurs permettent de faire des phrases sonores.
Ce que nous ont conté les admirateurs officieux des Arabes, de leur fierté, de leur esprit d'indépendance, est aussi vrai que ce qu'ils ont dit de leur répugnance pour nos vices. « Le caractère de l’Arabe, me disait un homme qui habite l'Afrique depuis 4824, le caractère de l’Arabe est de n’en pas avoir. Fier et fort avee le faible, il est bas et vil avec le fort. » La fierté des Arabes vis-à-vis de nous est la condamnation manifeste de notre système de conduite à leur égard ; elle vient uniquement de notre condescendance outrée et de nos avances maladroïtes. Parmi les nombreux faits dont j'ai eu connaissance, et qui tous viennent à l'appui de cette opinion, qu'il me soit permis d’en citer trois seulement.
Après l'établissement de Philippeville, on futobligé, à mesure que la population augmentait, de réunir de nouveaux terrains à la ville, Cela se fit par des trans-
actions avec le cheikh d'une tribu voisine pour laquelle la création de Philippeville avait été, du reste, une source de grands profits. Jusque-là toul avait marché sans difficultés, lorsque, à l’occasion d'un terrain dont la possession était devenue nécessaire à l'administration et qui appartenait au neveu de ce cheikh, celui-ci déclara au commandant supérieur qu'il n’entendait nullement le céder, et, après beaucoup de pourparlers, termina en menaçant, si on osail s'en emparer, de se joindre à nos ennemis. Le commandant supérieur, poussé à bout, lui dit avec véhémence : « Pars à l'instant, j'aime mieux avoir des gens comme toi pour ennemis que pour amis. Dans quelques heures, je viendrai avec mes soldats répondre à tes menaces. » A l'instant, la colère du cheikh se dissipa. Il descendit de cheval, vint baiser respectueusement la main du commandant en lui disant : « Que {a volonté s’accomplisse, ce que tu feras sera bien fait. Moi et ma tribu, nous ne cesserons jamais d'être tes serviteurs dévoués. »
Peu de jours avant mon arrivée à un camp des environs de Bône, gardé par un petit détachement de üirailleurs indigènes et de spahis, sous le commandement d’un officier français, 11 y avait eu une émeute à l'occasion du balayage du camp. Des soldats envoyés à Bône en correspondance s'étaient plants de ce travail, et, ayant cru trouver de l'appui chez quelques -officiers de leur corps, se refusèrent, à leur retour, à faire la corvée, et réussirent à mettre de leur côté
tout le reste de la garnison. Le jeune lieutenant manda immédiatement le fait au commandant supérieur de Bône, en sollicitant l'autorisation de recourir, si besoin était, à des moyens de rigueur. Cette autorisation, accordée sur-le-champ, fut portée à la connaissance des mutins, et l'officier, homme d’énergie, qui d’ailleurs parle très bien l'arabe, leur déclara qu'il brülerait la cervelle à quiconque lui résisterait. Tous se soumirent. I fit appliquer la bastonnade aux meneurs, et condamna les autres pendant un mois à une double corvée qu'ils continuaient encore lors de mon arrivée.
A cela, quelques personnes feront peut-être observer que cette soumission prouve en faveur des indigènes qui, vingt contre un et à six lieues de tout poste français, pouvaient facilement ne pas obéir et faire un mauvais parti à l'officier ; mais qui ne voit que leur conduite, dans cette circonstance, est la conséquence naturelle de ce caractère de l’Arabe : fort contre le faible et faible contre le fort? L'histoire d'Orient abonde en faits analogues. On y voit constamment la volonté de fer d’un seul faire plier toutes les autres volontés sous la sienne, et les mêmes hommes qui supportent impatiemment des devoirs légers, imposés avec douceur et humanité, courber la tête sous les caprices sanguinaires du despote, en un mot, l’esclave se révolter et devenir tyran, ou redevenir esclave, suivant que le joug s’allége ou s’appesantit. Ce qui s'est passé à Constantine avant la conquête en est une autre preuve plus évidente encore,
On sait que Salah-Bey, cet homme si remarquable par son intelligence et ses qualités morales, au lieu de suivre les errements de ses prédécesseurs, de pressurer et de décimer les populations, avait pris à tâche de rendre son gouvernement aussi paternel que ceuxci avaient rendu le leur tyrannique, et de favoriser, par tous les moyens possibles, le développement de la prospérité publique. Il importa, dans son beylikh, la culture du riz, celle des arbres fruitiers et plusieurs industries urbaines. Juste, libéral, plein d'humanité, il n'exigeait des populations que ce qui lui était strietement nécessaire, accordait facilement des sursis, et ne recourait à la force qu'après avoir épuisé tous les autres moyens à l'égard des tribus récalcitrantes. Une pareille politique ne faisait pas l'affaire des grands, de la milice turque et des mékhazeni qui tous avaient leur part dans les confiscations, les pillages et les moissons de têtes. Salah-Bey l'avait prévu ; mais il pensait que l'intérêt bien entendu et l'amour des populations lui donneraient un appui plus fort que celui dont il se privait volontairement à leur seul avantage. Il n’en fut pas ainsi. Les tribus qui, sous la main de fer des autres beys, payaient sans murmurer plus qu'elles ne devaient légalement acquitter, refusèrent le tribut modéré que leur demandait Salah-Bevy. La province presque entière finit par être en pleine insurrection. Attaqué de toutes parts, cet excellent prince mourut assassiné de la main de ceux mêmes dont il avait voulu faire le bonheur,