PARTIE 1, — OCCUPATION ET GOUVERNEMENT
A la vérité, les Arabes chantent aujourd'hui des complaintes en son honneur. C’est une consolation comme une autre, et à laquelle nous pourrions peutêtre aussi participer, si un jour nous étions chassés de l'Algérie. Mais, dans l'intérêt de la civilisation et pour l'honneur de la France, il est à désirer que nous en soyons à tout jamais privés.
Si l’on rapproche ce dénouement de ce qui est arrivé depuis, de l'influence et du pouvoir sans bornes qu'exerçait le féroce successeur de Salah-Bey, Achmet, dont le gouvernement ne fut qu'une longue série de spoliations, d'actes sanguinaires, de crimes plus épouvantables les uns que les autres, et qui, malgré cela ou plutôt à cause de cela, a su maintenir son autorité, non-seulement dans les circonstances ordinaires, mais encore depuis la conquête, alors que l'appui du pouvoir central et des milices turques lui manquait et que l'anarchie menacçait de pénétrer dans toute la province, on ne pourra, certes, quelque mauvaise volonté qu’on y mette, s empêcher de reconnaitre la vérité de ce que j'ai dit sur le caractère arabe. Il a fallu deux expéditions pour renverser cette bête féroce, et tels sont encore la terreur et le respect qu'il inspire, que, traqué de toutes parts par nos troupes, privé d’une grande partie de ses trésors, et n'ayant plus avee lui qu’un petit nombre de cavaliers, il trouve néanmoins l'hospitalité presque partout, et prélève même encore des impôts sur plusieurs tribus.
1l en est ainsi dans toute l'Algérie. Si l'on s’informe
des anciens chefs dont les populations ont conservé un grand souvenir et dont elles parlent encore aujourd'hui avec respect, on trouve toujours que c'étaient des hommes violents et sanguinaires.
Il suflit, au reste, de voir ces populations de près, d'étudier leur caractère avec quelque attention, pour s'expliquer ces faits qui nous paraissent si étranges. L’Arabe est très peu susceptible d’'attachement ou de reconnaissance. Le sentiment le plus naturel à l'homme, l'amour des parents pour leurs enfants et réciproquement, existe même à peine chez lui; et, en général, l'esprit de famille qui, chez les peuples arriérés et belliqueux, est ordinairement très développé et remplace en quelque sorte l'esprit public des nations policées, ne se rencontre pas, à vrai dire, parmi ces nomades, ce qui d'ailleurs vient autant de la polygamie que de leur caractère particulier. La mère, qui chez nous est le lien principal de la famille, l'être vers lequel convergent {ous les sentiments d'affection de ses membres, devient bientôt, chez ces peuples, aux veux de son ils, ce qu'elle est aux yeux de son mari, une créature d'un ordre inférieur faite pour servir l'homme et le procréer, mais ne participant, du reste, à aucun des priviléges de sa nature. Aussi les mauvais traitements des fils à l'égard de leur mère sont-ils fréquents. Pendant mon séjour à Bône, un jeune Arabe des environs tua sa mère à coups de maillet, parce que la malheureuse, âgée el infirme, ne le servait pas assez vile au gré de ses désirs. Les Arabes en parlaient
PARTIÉ EL — OCCUPATION ET GOUVERNEMENT, 4 comme d'une chose de pen d'importance et s’étonnaient de notre indignation. Les femmes, qui ont pour leurs fils une grande tendresse aussi longtemps qu'ils sont jeunes, finissent par les craindre et les haïr à l’égal de leurs maris à mesure qu'ils grandissent,.
Quant au père, il est presque loujours plutôt le tyran que le chef de la famille. L'intérêt fait de ses fils des ennemis contre lesquels ilse met en garde comme contre ceux du dehors. Jamais l' Arabe ne fait connaitre sa fortune à son fils. Jamais il ne lui indique le lieu où il a enfoui son trésor. Une masse notable de numéraire el de valeurs d’or et d'argent disparait ainsi de la cireulation parce que, espérant toujours se rélablir, des pères de famille meurent sans avoir découvert à leurs fils le lieu où ils avaient enfoui leur argent.
Les marques de douleur que donnent les Arabes, les femmes surtout, à la mort de leurs proches, ne sont que de vaines cérémonies imposées par la reltgion, mais auxquelles le cœur n'a aucune part, comme ont pu s'en convaincre {ous ceux qui ont vu des familles pendant et après l'enterrement.
Aucune confraternité de langue, d’origine et de religion n'existe chez les indigènes de l'Algérie, quoique les races y soient assez tranchées. L’Arabe et le Kabaïle ne connaissent que la tribu.
On sait que lors de l'expulsion des Maures d’'Espagne, la plupart de ces malheureux, qui se réfu-
oiaent en Afrique, furent massacrés par leurs corek, 4
ligionnaires, parce qu'on les supposait possesseurs de grandes richesses. Ce fait, dont on m'a fourni la preuve par des mémoires du temps, explique labsence complète de vestiges qu'aurait nécessairement du laisser, en Afrique, cette population musulmane de l’Andalousie qui était parvenue à un si haut degré de civilisation et de lumière.
Des faits semblables se reproduisaient d’ailleurs journellement sous l’ancienne régence et se reproduisent encore actuellement, non-seulement dans les guerres de tribu à tribu, mais encore dans les expéditions des deys, des beys et de nos propres généraux contre les tribus hostiles. On sait, en effet, que presque toute la cavalerie de l'ancienne régence se composait d’indigènes qui, sous les noms de Deirah, Mékhazeni, etc., formaient une espèce d’aristocratie militaire à laquelle étaient dévolus certains priviléges, comme exemplion d'une partie ou de la totalité des impôts, distribution de terres, etc., et qu'on renforçait, dans certaines occasions, par l'adjonction des goums ou contingents de tribus soumises, sur la fidélité desquelles on croyait pouvoir compter. Tous ces hommes marehaient aux razzias dirigées contre leurs frères comme à une véritable fête. Il en est de même aujourd'hui; toutefois nos alliés ne nous accompagnent plus avec la même ardeur, parce que, comme je l'ai dit plus haut, nos généraux ont fréquemment eu l'imprudence de rendre aux vaincus les troupeaux qu'on leur avait enlevés , et qu'ensuite on a cessé de