PARTIE 1, — OCCUPATION ET GOUVERNEMENT
donner 5 francs par tête d’ennemi coupée. Les beys payaient 20 francs. Il est vrai qu’une part notable du butin leur revenait ; il est vrai aussi que quand un de ces dignes auxiliaires avait fait une trop ample récolte de têtes, le bey ou ses ofliciers trouvaient bien moyen de lui faire rendre gorge. La justice turque, si équitable suivant les détracteurs de notre administration en Afrique, était en effet bien supérieure à la nôtre sous ce rapport.
Mais tout cela ne diminuait en rien l'ardeur des bourreaux. À 20 francs par tête, l’ancien gouvernement aurait pu faire égorger une moitié de la population par l’autre, si cela fût entré dans ses vues.
Ÿ 5. Quelques traits spéciaux du caractère arabe.
Maintenant, faudra-t-il, pour eompléter ee portrait de l'Arabe, signaler son hospitalité dont on a fait tant de bruit et qui a donné lieu à tant d'historiettes dignes des Mille et Une Nuits ? Parlerai-je de cette vanité, de ce talent de comédien qui transforment l’Arabe, de sa nature prolixe, criard, gesticuleur, souple, en un de ces héros antiques, au maintien noble, à la démarche grave et fière, à Pair méditatif et indifférent, dès qu'il se croit l’objet de l'attention d’un étranger? Combien de Français, à commencer par nos braves officiers, ont été pris à ce piége! Nos soldats seuls ne s'y sont pas trompés. Ils avaient, eux, le privilége de voir ces impayables charlatans
52 COLONISATION ÊT AGRICULTURE DE L'ALGÉRIE, derrière la coulisse, Ferai-je mention de cette haine et de ce mépris du travail, de cette indomptable volonté de jouir et de posséder sans labeur , tendances qui, réunies à la rapacité de ces mèmes hommes, en font des brigands de naissance? Parlerai-je enfin, puisqu'on a prétendu que nos vices nous avaient rendus méprisables aux yeux de ces peuples, parlerai-je de ces crimes honteux et contre nature que mentionne la Bible pour les vouer à l’exécration, qui ne sont heureusement que de rares exceptions même dans les lieux les plus dépravés de notre vieille Europe, et qui, chez les Arabes, sont choses tout à fait usuelles, comme il parait en avoir été chez les anciens juifs?
Au total, la race d’Ismaël s’est conservée digne de son premier père; c'est bien toujours l'homme qui lève la main contre tous et contre lequel tous lèvent la main. Mais elle offre aujourd'hui, comme je l'ai dit plus haut, un trait caractéristique qui peut-être manquait au fils d'Agar : lArabe actuel, malgré les apparences contraires, est essentiellement du bois dont on fait les esclaves. C'est là ce que nous n'aurions jamais dù perdre de vue dans nos rapports avec lui.
Ajoutons qu'il est brave, sobre quand il mange à son compte, d'un esprit aventureux et remarquablement intelligent, mais de cette intelligence qui s'appliqueexelusivementauxrelations d'homme à homme, el qu'on ne saurait qualifier que de ruse, et non de celte véritable intelligence qui maitrise la nature, qui
PARTIE 1, — OCCUPATION ET GOUVERNEMENT. 53 crée, produit et fait progresser l'industrie et les sciences.
Disons enfin, pour être impartial, que lArabe possède encore, à un haut degré, une vertu dont nous aurions pu tirer un meilleur parti, vertu qui nous manque à nous autres Français : il a le sentiment inné de la subordination, du respect pour l'autorité. L'Arabe sait obéir et, par suite, sait commander, car l’un est ordinairement la conséquence de l'autre. Il est de pauvres cheikhs de douars qui pourratentdonner des leçons, sous ce rapport, à beaucoup de nos chefs supérieurs, et leur enseigner cet art du eommandement, celte gravité, cette dignité qui devraient toujours accompagner les fonctions élevées.
Disons encore que, malgré les mauvais penchants de ce peuple, malgré l’action démoralisatrice de lPancien gouvernement , 11 semble avoir conservé un cer- {ain sentiment d'équité qui lui fait accepter sans murmure les châtiments les plus sévères lorsqu'ils sont justes, pourvu toutefois que la justice soit accompagnée de la force ; car, encore une fois, la force est la première des divinités pour lArabe, celle devant laquelle il se courbe partout et toujours. Dieu est avec les forts.
Ce portrait de l’Arabe, pris sur les lieux par un observateur, je ne saurais trop le répéter, complétement désintéressé, pourra bien ne pas être du goût de tout le monde, révolter mème beaucoup de personnes, el, dans tous les cas, détruire des illusions et
des espérances ; mais, dans une question aussi importante , les illusions de cette partie de la nation qui exerce de l'influence sur le gouvernement peuvent être trop dangereuses pour qu'on ne se hâte d'y mettre un terme. La France doit connaitre, avant tout, les hommes qu’elle s’est donné mission de soumettre et de civiliser, D'une connaissance parfaite de l’état des choses peut seul résulter un bon choix des moyens.
Du reste, que l’on consulte officiers et soldats qui sont restés longtemps en Afrique; tous, j'en suis sûr, confirmeront ce que je dis ici.
Ÿ 6. Kabaïles.
Ce qui précède s'applique plutôt aux Arabes qu'aux Kabaïles. Il existe, sans doute, sous plusieurs rapports, des analogies entre ces deux races; mais on y remarque aussi des différences assez notables. Plus féroces, plus fiers, plus laborieux, plus braves et tout aussi cupides et pillards que les Arabes, les Kabaïles semblent moins rusés, moins fourbes, moins dissimulés que ceux-ci. Ils possèdent à un plus haut degré cette intelligence productrice qui distingue les nations civilisées, et que révèlent chez eux une meilleure culture et des succès réels dans plusieurs bran. ches d'industrie, comme la confection des armes à feu et des armes blanches, la fabrication de la poudre, dusavon, de la poterie, de la fausse monnaie*, L'hospi-
(1) Jai cru remarquer dans la forme de la tête, chez ces deux peuples, des différences qui viendraient à l'appui de ce que j’avance