PARTIE L. — OCCUPATION ET GOUVERNEMENT. on
Si je croyais que l'exterminalion füt nécessaire à l'existence et à la prospérité de notre établissement en Afrique, quels qu’eussent été l'opinion du pays et les avantages de la colonisation, chrétien et homme avant d’être Français, je n'aurais pas hésité à me prononcer franchement et d’une manière absolue contre la conservation de l'Algérie, Mais je suis loin de croire qu'il soit jamais nécessaire de recourir à cet affreux moyen. Je dirai plus : non-seulement il me semble très mauvais, politiquement parlant, mais je le crois à peu près impossible !,
Si j'ai cru devoir mettre à nu le caractère et les vices de cette population indigène, qui semble n'avoir conservé de l’état sauvage et emprunté à la civilisation que ce que l’un et l'autre ont de plus mauvais; si, dans tout le cours de cet ouvrage, perce une prédileclion marquée pour les moyens de rigueur, pour une prompte et sévère justice à l'égard de ce peuple, c'est précisément parce que je crois que c’est le seul moyen d'éviter que nous n’arrivions, sinon en principe, du moins en fait, au système d’extermination.
Dans la sphère des choses morales comme dans
(1) On s’étonnera peut-être que j'envisage l’extermination des indigènes seulement comme à peu pres impossible, tandis qu’on y voit une impossibilité absolue. La question est controversée même par des hommes également à même de bien juger. D’après ce que j'ai vu et ce que j’ai entendu dire, je ne serais pas éloigné de croire qu'avec la fameuse maxime de Louis X{, appuyée d’un nombre suffisant de troupes et de beaucoup d’argent, on ne parvienne à exterminer et à refouler la majeure partie de la population indigène.
celle des choses physiques, toute transition brusque a nécessairement de mauvais résultats, occasionne partout et toujours des déchirements. S'il est vrai que l'alimentation de l'homme adulte serait mortelle pour l'enfant qui vient de naître, il n’est pas moins vrai que les idées et les systèmes de gouvernement en usage chez les peuples civilisés ne sauraient avoir que les plus tristes résultats, appliqués aux peuples encore barbares. Ce n’est pas chez une population longtemps courbée sous le joug abrutissant des Turcs, ou n'ayant conservé quelque liberté que par une guerre incessante de ruses et de violences, qu'on pourra introduire, de plein saut, nos mœurs, notre organisation, nos idées sur l'équité, sur l'action du pouvoir, sur le droit des administrés. Ce qu'il faut aux indigènes, c'est une simple amélioration de l’ancien état de choses, c'est un acheminement graduel et lent vers une organisation plus parfaite; c’est, en un mot, le gouvernement du sabre, toujours prompt, toujours terrible, mais équitable; frappant toujours avec la même force, mais ne frappant que pour punir et non plus pour enlever au travailleur pacifique le fruit de son labeur.
Je reviendrai sur ces propositions générales, en les lormulant d'une manière plus précise.
Qu'on me permette auparavant de rappeler en quelques mots l’organisation actuelle des habitants de l'Alsérie,
PARTIE 1, — OCCUPATION ET GOUVERNEMENT. 59 Ÿ 10. Organisation actuelle des Arabes.
J'en reviens aux Arabes. On sait que leur organisation est toute féodale ; c’est un avantage pour nous, car cela facilite notablement l’action du pouvoir sur des populations encore à demi-sauvages. Sans entrer ici dans des détails bien connus, je me bornerai à rappeler que les Turcs avaient conservé et modifié celte organisation, en ce sens qu'ils s'étaient réservé la nomination et l'investiture des divers chefs, en ayant soin toutefois de ne les prendre que dans les familles les plus riches et les plus considérées et de ne rompre l’hérédité que pour des motifs graves.
Je rappellerai également que le douar, ou réunion de vingt-cinq à trente tentes, est administré par un ancien ou pelit cheikh ; que la tribu, composée d’un nombre plus ou moins grand de douars, souvent aussi une simple fraction de tribu ou férkah, est gouvernée par un cheikh, placé lui-même sous l'autorité d’un kaid qui administre soit un certain nombre de tribus, ordinairement de la même souche, soit toutes les fractions d’une même grande tribu, et qui relevait directement du dey ou desbeys, remplacés aujourd'hui, sous ce rapport, par nos commandants supérieurs.
On sait également que si le douar ou la fraction de tribu change de place, suivant les saisons et d’autres circonstances, 1} n’en est pas de même de la tribu tout entière qui a toujours un territoire plus ou moins
bien limité et ne le quitte jamais, à moins de guerre. On comprend dès lors que les migrations du douar ne s'étendent pas loin. Il n'y a de réellement nomades que les tribus vivant sur les confins du désert, lesquelles parcourent le Sahara pendant l'hiver el passent l'été sur les contreforts du grand Atlas.
Ÿ 11. Organisation actuelle des Kabaïles.
La plupart des tribus kabaïles ont une organisation en apparence à peu près semblable à celle des Arabes, mais en réalité très différente. Leurs hameaux ou dechrahs , composés de chaumières, sont également administrés par un chef, placé sous l'autorité du cheikh qui commande à la kharoubah où réunion d'un certain nombre de hameaux. Mais, d'ordinaire, les fonctions de ces chefs ne sont pas héréditaires et n'étaient pas davantage dévolues à la nomination des autorités turques. Ils sont élus et on en change tous les trois, six ou douze mois. Dans la plupart des localités de la régence, ces cheikhs ne reconnaissent point de kaïds; mais les cheikhs des diverses kharoubahs d'une même tribu ou aarch se réunissent en espèce de conseil sous la direction de l'un d'eux, décoré du titre de mésouar et dont l'autorité est également temporaire. Ces divers chefs exercent en réalité peu d'influence.
On voit que les Kabaïles ont une organisation tout à fait démocratique. Cette circonstance est fächeuse pour nous, Plus peut-être que l'inaccessibihité des lieux
DAPTIE 1. = OCCUPATION ET GOUVERNEMENT, ui habités par cette population, elle entraveranotre action sur elle, car les difficultés du terrain sont en partie compensées par la stabilité de séjour de ce peuple qui, on le sait, n'est pas nomade comme les Arabes.
I est un certain nombre de tribus kabaïles qui ont toujours su conserver leur indépendance à l'égard des Turcs. Je crois que ce que nous pouvons faire de mieux, c’est de les laisser tranquilles dans leurs mon- {agnes, tant qu'ils ne nous attaqueront pas ou ne donveront pas refuge et rendez-vous aux mécontents et aux vagabonds des autres tribus, et qu’ils ne nous embarrasseront pas trop par leur fabrication de fausse monnaie. Sinon, aucun effort ne doit nous coûter pour les châtier.
Quant aux tribus que les Turcs étaient parvenus à soumettre à l'impôt, nous devons, je crois, également l'exiger d'elles et tout faire, en outre, pour y établir l’organisation régulière dont il va être question.
Si je ne me trompe, on a déjà commencé à suivre ce système, et, malgré les obstacles qu'on rencontrera, il faut le pousser jusqu’au bout.
SECTION IT, — Organisation nouvelle des indigènes.
Ÿ 1. Nécessité d’une organisation nouvelle.
On ne s'attend pas sans doute à ce que je présente ici un système complet sur une matière aussi neuve el aussi difficile que celle-ci.
Poser quelques principes généraux, examiner quelques points qui me paraissent les plus importants, tirer de là les conséquences que semble indiquer la logique, telle est la tâche à laquelle je dois me borner.
lei comme ailleurs, ou même ici plus qu'ailleurs, doit régner ce principe : perfectionner plutôt que changer, améliorer ce qui existe plutôt qu'innover.
Le seul système aujourd'hui possible en Algérie, pour l'administration des indigènes, est le souvernement par des chefs indigènes, à la nomination de l'autorité française et placés comme intermédiaires entre celle-ci et les habitants.
Mais pour qu'un système pareil soit exempt de dangers, on comprend la nécessité, pour le gouvernement, de tenir ces chefs indigènes constamment sous sa dépendance et d'établir entre eux et lui des liens tels que jamais ils ne puissent se soustraire à son action.
C'est ce qu'on obtiendra en établissant parmi ces chefs un ordre hiérarchique habilement combiné, en choisissant bien les hommes que l'on investira d’un commandement sur leurs coreligionnaires, enfin en leur accordant une grande autorité sur les populations qu'ils seront appelés à gouverner.
Cette hiérarchie des autorités n’est du reste que la conséquence de la première base de toute organisation régulière d'un pays, la division du territoire en circonseriptions déterminées soit par les circonstances physiques (relief du pays, limites naturelles, ete.), soit
PARTIE I. — OCCUPATION ET GOUVERNEMENT. 63 par les circonstances de population (affinités de races, de langues, de mœurs, ete.).
J'ai dit qu'ici plus qu'ailleurs il fallait tâcher de perfectionner plutôt que d'innover. Nous pourrons rester fidèles à ce principe, car on a pu voir que, sous le précédent gouvernement, il existait déjà un ordre hiérarchique se rattachant à une certaine division territoriale. Nous n'avons donc qu'à prendre cette organisation, à lui donner plus de régularité et à l’étendre successivement sur toute la surface du pays.
Ainsi, à la tête de chaque douar serait placé un sous-cheikh; à la tête de chaque tribu, ou, si la tribu était trop grande, à la tête de chaque fraction importante ou ferkah de la même tribu, un cheikh. Un cer- {ain nombre de tribus ou toutes les ferkahs d’une même grande tribu seraient réunies en outhan, placé sous l'autorité d’un kaïid; enfin un certain nombre d’outhans constitueraient l'aghalikh, administré par l’'agha avec l'aide de son khalifah ou lieutenant.
Si je ne me trompe, depuis l’arrivée du maréchal Bugeaud en Algérie, on a déjà commencé à organiser, sur des bases analogues, certaines portions du pays. J'ignore s’il conviendra de procéder partout de même. Je serais porté à croire que, dans certaines circonstances, les faits antérieurs, une organisation déjà ancienne nous forceront à dévier du système qu’on aura adopté, et il est à désirer que la tendance, souvent utile, mais parfois aussi fâcheuse, de notre administration pour l’uniformité mathématique, tendance qui réalise fré-
64 COLONISATION FT AGRICULTURE DE L'ALGÉRIE, quemment la fable du lit de Procuste, ne nous cause pas ici des embarras qu'on aurait pu facilement éviter.
J'ai à peine besoin de dire que les délimitations territoriales n'étant encore que vaguement déterminées et répondant mal aux idées reçues chez les indigènes, on sera forcé de prendre les populations et non le territoire pour base. Quoiqu'il soit utile d'établir le plus promptement possible lescirconscripüons territoriales, ce ne sera que plus tard que cela pourra se faire d'une manière exacte et définitive.
Je vais passer rapidement en revue quelques-uns des points les plus importants que soulève cette grande question de organisation des indigènes. Encore une fois, je ne prétends pas résoudre le problème, présenter quelque chose de complet; je donne 1ei mes impressions et la conclusion logique de ce que j'ai vu et entendu dire sur les lieux.
\ 2. Choix des chefs.
On comprend facilement de quelle importance doit être pour nous le bon choix des chefs, cheikhs, kaïds, khalifahs et aghas.
Il importe que ce soient des hommes influents, sans quoi ils nous seront de peu de secours, parfois mème ils deviendront un embarras ; car la France ne peut, ne doit jamais permettre qu'un chef qu'elle a nommé soit repoussé par les populations. Ajoutons qu'aujour-
PARTIE 1, == OCCUPATION ET GOUVERNÉMEXT, 0ù d'hui que nous connaissons mieux les hommes et le pays, les bons choix, sous ce rapport, sont plus faciles et deviendront la règle lorsque nous nous serons débarrassés du reste d'influence qu’exercentencore quelques Maures et juifs dans ces questions.
Il est surtout nécessaire que ces chefs nous soient dévoués, et, pour cela, il faut que leur intérêt soit lié au nôtre. C'est même là, je crois, la considération dé cisive; car, pour l'influence, avec une certaine somme proportionnée à l'importance du poste et donnée au nouveau titulaire pour se créer des partisans, avec la menace, appuyée de quelques exemples d’une punition sévère, d’une punition à la turque, dans le cas où les tribus repousseraient leur nouveau chef, on sera presque toujours sûr d'établir et de maintenir son autorité, en supposant qu'on ait choisi d’ailleurs un homme d'intelligence et d'énergie.
L'état d'anarehie peut bien convenir à quelques individus; mais 1l est opposé à l'intérêt de tous, des populations d’abord, qui perdent par l’anéantissement de l’agriculture et du commerce, et des grandes familles dominantes ensuite, dont les principaux revenus consistent dans la part qu'elles perçoivent sur les impôts, part qui cesse du moment où la destruction du pouvoir central permet aux administrés de refuser ces impôts.
De là cette ardeur avec laquelle gouvernants et gouvernés ont embrassé la cause d’Abd-el-Kader. Ils voyaient en lui une autorité ayant puissance et volonté
d'intervenir dans tout ce qui les concernait, d’empê-
cher l'oppression des tribus faibles par les tribus fortes et la révolte des sujets contre leurs autorités. A part les considérations religieuses, moins fortes qu'on ne le pense, il n’y avait pas à balancer entre un pouvoir pareil et celui des Français qui se tenaient claquemurés dans quelques villes du littoral, ou ne nommaient des chefs que pour les abandonner à la merci des populations révoltées.
$ 3. Perception du tribut.
À cette question des chefs indigènes se rattache la question financière. Rien de régulier, comme on le sait, n'existait, sous les Turcs, pour la perception du tribut. Les chefs chargés de le prélever sur les populations soumises à leur autorité, et d’en rendre compte au pouvoir central, tâchaient de tirer aux premières le plus, et de donner à celui-ci le moins possible. Les fonctionnaires qui recevaient le tribut du cheikh, pour le déposer dans la caisse de l'État, faisaient de même, de sorte que c'était une série d’exactions et de vols aux dépens des populations et de l'autorité suprème.
Celle-ci ne s'inquiétait que d’une chose, recevoir le plus possible; le chef qui lui donnait de grosses sommes était sûr d’avoir son appui, quels que fussent les moyens employés.
Cependant, pour être yrais, ajoutons que, quand ee chef avait réussi à s'enrichir, le gouvernement se rappelait souvent que le susdit chef avait fortement pres-