PARTIE EI. — OCCUPATION ET GOUVERNEMENT
suré les populations, et alors on tâchait de l’attirer au chef-lieu, et on le condamnait à une grosse amende, ou, ce qui était plus simple, on le faisait périr, et on confisquait ses biens lorsque cela était praticable.
Naturellement il ne peut plus être question d’un pareil système sous l'égide de la France. Ce qui nous revient sera déterminé ; jamais on ne cherchera à prélever davantage. Mais en sera-t-il de même des chefs, nos intermédiaires obligés? Adopteront-ils notre manière de voir et de procéder? Se contenteront-ils d'une part déterminée et raisonnable dans les impôts qu'ils percevront au nom de la France ?
Si on avait pu conserver quelque illusion à cet égard, les faits qui se sont passés, depuis l'extension de notre domination en Afrique, n'en permettraient plus. Les chefs arabes que nous nommerons continueront, vis-à-vis des populations, le même système de coneussions et de rapines qu'ils suivaient du temps des Turcs. N'ayant plus à craindre de provoquer la cupidité du pouvoir par leurs richesses, et de devenir ainsi victimes de leurs propres exactions, ils n'auront mème plus aucun frein, et, probablement, feront pis qu'auparavant, si le gouvernement n'y met bon ordre.
Quel moyen emploiera-t-il à cet effet ? Admettra-ton les populations à se plaindre auprès de l'autorité française, à accuser leurs administrateurs, à demander justice? Oui, sans doute ; il ne saurait en être autrement. Mais donnera-t-on toujours suite à ces accu-
ôs COLONISATION ET AGRICULTURE DE L'ALGÉRIE,
sations? L'Arabe, s'il espère être écouté, criera et sé plaindra toujours ; et si ces plaintes et ces accusations, quoique mal fondées, ce qui peut souvent arriver, obtiennent la moindre créance auprès de Pautorité française, ou même sont reçues par elle à simple titre de renseignements, mais sans que les délateurs soient punis, à l'instant tout l’ascendant moral du chef est détruit, son autorité est compromise, il risquera fort de rencontrer de l'opposition aux mesures les plus justes.
Entre ces deux écueils de laisser exploiter les populations par une aristocratie rapace, ou de rendre tout gouvernement impossible en déconsidérant le pouvoir dans la personne des chefs que nous aurons nommés, et en les forçant à devenir nos ennemis, il y a, je crois, une ligne à suivre qui pourrait atteindre, tant bien que mal, le double but qu'on se propose. Je n'ai pas la prétention de l'indiquer ici. Qu'il me soit seulement permis de dire que, dans notre intérêt et même dans celui des populations, la première condition me semble être de conserver le pouvoir intact, el de ne pas nous rendre hostiles des familles puissantes qui sauraient se venger un jour ou l'autre en entrainant contre nous les tribus mèmes à l'avantage desquelles nous les aurions sacriliées ; car, je le répète, l'ingratitude est, après la eupidité, un des traits saillants du caractère arabe. C'est [à ce qu'on ne doit jamais perdre de vue.
Si done l’on accueille les plaintes et les accusations
PARTIE 1, — OCCUPATION ET GOUVERNEMENT. 69 des administrés, ce qui est indispensable, tout le monde en conviendra, il n'est pas moins indispensable qu’elles ne puissent se produire que pour des causes graves, et que, à cet effet, accusateurs comme accusés soient mis, en attendant l'instruction, sous la main de la justice, non pas de notre justice qui est antipathique aux Arabes à cause de ses lenteurs, ni de la justice indigène accessible à tous les moyens de séduction, mais de la justice militaire. Le mieux serait, sans doute, avec des généraux habiles et prudents comme le sont beaucoup de ceux qui commandent en Afrique, que le général seul füt appelé à juger souverainement de ces causes comme de toutes celles qui concernent l'administration des Arabes, car rien, auprès de ces derniers, ne peut remplacer l'action prompte et décisive d’un pouvoir dictatorial unique. Si toutefois cela semblait trop opposé à nos mœurs, il faudrait, je crois, que les conseils de guerre appelés à juger se guidassent, non pas d’après les errements de nos Codes, mais suivant les usages du pays ou d’après des règlements faits ad hoc.
J'ai à peine besoin d'ajouter que des peines graves devraient être prononcées contre toute accusation reconnue fausse.
Ÿ 4. Cheïs supérieurs français et indigènes.
Il est une autre question qui se rattache également à celle de l’organisation des indigènes, et qui, sous
plus d’un rapport, intéresse notre domination. Que les cheikhs et même les kaïds soient constamment pris parmi les indigènes, c’est ce qui, je crois, est admis par tout le monde. Mais les aghas doivent-ils également être Arabes ? N°y aurait-il pas, dans plus d’une circonstance, danger à investir un indigène d’un pouvoir aussi étendu, qu'il pourrait accroitre encore par son Influence personnelle ou de famille et par les richesses que sa position mème lui aurait permis d’amasser, pouvoir que, dans l’occasion, nous pourrions voir tourner contre nous? Ne serait-il pas plus prudent de placer à ces postes des officiers français connaissant bien Parabe? C'est là une question que je pose, mais que je n’oserais résoudre, ne possédant pas tous les éléments nécessaires à cet effet.
S'il n°y a pas de trop graves inconvénients, on pourrait au moins essayer de ce système dans un ou deux des nouveaux aghalikhs.
Je dirai seulement que lécueil qui me semblerait le plus à craindre serait de voir ces aghas français manquer de fermeté d’abord, et ensuite devenir plus arabes que les Arabes eux-mêmes, non pas, bien entendu, vis-à-vis des indigènes, mais à l'égard de l’administration, comme cela s’est déjà vu chez certains chefs des bureaux arabes.
\ 5. Composition de la population des Outhans et des Aghalikhs,
Cette question n'ést pas sans importance. On a dù
PARTIE I, — OCCUPATION ET GOUVERNEMENT. 71 nécessairement la discuter, lors des premiers essais d'organisation qui se sont faits en Algérie.
J'ignore si l’on a déjà pris une détermination à cet égard; mais, comme l’œuvre n’en est encore qu’au début, il n’est pas inutile d'examiner le sujet.
On peut ne réunir, dans un outhan, que des tribus de même souche, et dans un aghalikh que des outhans comprenant, autant que possible, une population de race, de langue et de mœurs identiques ; ou bien, on peut s’attacher au contraire à mêler, dans chaque circonscription, des populations d’origine différente, hostiles même les unes aux autres.
De prime abord, ce dernier système parait être le plus rationnel. C’est par ce moyen qu’on a fait disparaître, en France, jusqu'aux derniers vestiges de l’esprit provincial et qu'on a créé la centralisation du pouvoir. On annulerait, en outre, de cette manière, la force de beaucoup de tribus douteuses en les fractionnant et en leur donnant, avec des tribus ou des fractions de tribus étrangères, un même chef, qui, lui aussi, serait de cette manière réduit à l’impuissance de nous nuire.
Dans le système opposé, on pourrait craindre, au contraire, que chaque outhan, chaque aghalikh, par son homogénéité, ne devint facilement une sorte d’état isolé avec lequel il faudrait toujours compter, soit pour la nomination ou la révocation des chefs, soit pour le prélèvement de l'impôt, ou dans les collisions avec d’autres tribus.
COLONISATION ET AGRICULTURE DE L'ALGÉRIE, Je doute que le mème système convienne également partout; mais voici toujours quelques considérations qui pourront contribuer à éclairer la question, dans cerlains cas douteux.
Je laisse les cheikhs de côté. Appelés à commander à une seule tribu, le plus souvent même à une fraction de tribu, il ne peut être question de leur donner une population mélangée.
Quant aux kaïds, si l'on est sûr de leur fidélité, de leur dévouement, on pourrait ne composer leurs outhans que de tribus ou de fractions de tribus ayant méme origine et mème langue, car, pourvu que le chef soit d’une famille indigène et considérée, il pourra nous servir ainsi plus eflicacement que s'il avait à gouverner des tribus sans liens entre elles. C'est, du reste, le système qu'on parait avoir suivi et qu'on sera probablement obligé de suivre dans la plupart des cas.
Comme correctif à ce qu'il pourrait avoir de dansereux pour nous, dans certaines occurrences, on pourrait adopter la division en plusieurs outhans des tribus trop puissantes. Il est douteux que les divers kaïds, chargés de commander à ces fractions, s’entendent jamais pour nous nuire, en su pposant quelque peu d’habileté à l'agha et au chef français, commandant le cercle.
Quant à l’aghalikh, il sera presque toujours difficile, pour ne pas dire impossible, de ne lui donner que
des populations homogènes, et, dans tous les cas, je
crois que ce serait d'une mauvaise politique. L'agha doit pouvoir opposer certaines tribus aux autres, s'appuyer sur une portion de la population pour se faire accepter par le reste. C’est ainsi seulement que son autorilé cessera d’être nominale sans nous devenir dangereuse.
Ÿ 6. Aristocratie militaire. — Makhzen.
Ici se présente une autre question, peut-être plus importante encore. Emploiera-t-on indistinctement toutes les tribus ou fractions de tribus qui s’offriront pour soutenir notre autorité, ou bien confiera-t-on cette mission à certaines tribus seulement? Fera-t-on revivre, en un mot, cetle aristocratie militaire qu'avaient créée les Tures, et qui, sous les noms de Makhzen, Mekhaliah, Deirah, les aidait à opprimer le pays ?
Peut-être qu'ici encore on ne pourra pas agir partout de mème. Néanmoins, je crois que toutes les fois que cela sera possible, il faudra nous rapprocher du système ture, créer également une aristocratie militaire sur laquelle nous puissions nous élayer, non plus pour opprimer, mais au contraire pour pacilier el civiliser le pays.
Ce système est antipathique, je le sais, à nos idées de droit, d'égalité et de justice. Mais, encore une fois, ces idées sont la plupart tellement en opposition avec la nature des choses, en Afrique, qu'on aura toujours
grande chance de réussir en les prenant à contre-sens.
Ilest une nation voisine que nous nous efforcons d'imiter sur beaucoup de points, et à laquelle nous aurions bien dù emprunter l'éclectisme, la tolérance dont elle fait preuve, quant aux formes administraüives et politiques à donner aux contrées étrangères soumises à sa domination. Rien ne varie comme les allures de gouvernement adoptées par l'Angleterre dans ses diverses colonies. Jamais aucune doctrine admise à priort n'est venue exercer la moindre influence sur cette question. Partout et toujours l'Angleterre a cherché et réussi à approprier le gouvernement des vastes contrées qu'elle régit au caractère de chaque peuple, aux circonstances de chaque localité, ne se préoccupant que d’une chose, l'intérêt bien entendu de la métropole, mobile exelusif et constant de tous ses actes. Elle abolit esclavage dans ses colonies d'Amérique et le conserve dans les Indes-Orientales ; poussant chez elle le respect pour la liberté individuelle jusqu’à ses dernières limites, elle n'hésite cependant pas à adopter, pour plusieurs de ses colonies et mème pour certaines contrées simplement sournises à son protectorat, les formes les plus absolues, les plus despotiques, les plus opposées, en un mot, à sa constitution.
Qu'il me soit pernus de le dire, nous autres Français, el c'est là ce qui cause en partie notre infériorité dans la pratique des choses de ce monde, nous accordons encore une trop grande part aux principes ab-
PARTIE 1. — OCCUPATION ET GOUVERNEMENT. 75 straits ; et quoique personne n'ose plus dire aujourd'hui : Périssent les colonies plutôt qu'un principe! le principe, à notre insu, entre pour beaucoup dans la conduite que nous tenons vis-à-vis des colonies ; nous envisageons et nous jugeons tout au point de vue français, et si nous n'avons plus, comme sous la république, la prétention d'introduire partout notre forme de gouvernement, nos lois, notre organisation sociale, nous repoussons du moins tout ce qui leur est opposé.
Si, à notre arrivée à Alger, au lieu de faire de la philanthropie et de la popularité à nos dépens, nous nous élions purement et simplement substitués aux Tures, en supprimant, bien entendu, les abus de leur système, et si nous avions conservé ces mékhazeni et ces auxiliaires qui ne demandaient pas mieux que de nous servir, la France serait aujourd’hui solidement établie en Afrique, et aurait épargné bien des millions et bien des soldats.
Les Turcs avaient eu soin de ne prendre pour makhzen que des tribus étrangères aux populations auxquelles ils les imposaient ; non pas, comme je l'ai déjà dit, qu'il existe des sentiments de confraternité entre les tribus d’une même origine, mais parce que là il y avait déjà de la haine, qui, dans ce cas, valait naturellement mieux que l'indifférence.
Je ne vois point de motif pour adopter une marche différente toutes les fois que notre choix n'aura pas
déja été déterminé par les événements, ce qui aura lieu souvent.
Il'est évident, en effet, que nous devons conférer la dignité de makhzen et les avantages qui s’y rattachent, avant tout aux tribus qui nous ont soutenus, qui nous ont donné des preuves réelles de fidélité et de dévouement. Presque partout, 1l y en a qui rentrent plus ou moins dans cette catégorie.
Ces mékhazeni ne nous dispenseraient pas d'avoir des troupes régulières indigènes qu'on pourrait même lever de préférence dans les mêmes tribus ; mais ils permettraient d'en réduire le nombre. On pourrait aussi exiger que les officiers et sous-officiers des mékhazeni eussent servi dans les spahis ou les zouaves, pour pouvoir donner à leurs soldats une organisation graduellement plus régulière.
Quels seront maintenant les priviléges qu’on leur accordera ? Je me sers avec intention du mot privilége, parce qu'un avantage n'est apprécié en Afrique, comme ailleurs, et plus qu'ailleurs, que lorsqu'il n'est que l'apanage du petit nombre.
Ces priviléges donc pourraient être l’exemption totale ou partielle d'impôts, suivant les titres qu'aurait acquis la tribu à la bienveillance du gouvernement ; le droit exelusif de porter certaines distinctions sur les vêtements, droit peu onéreux pour la France et qui n'en aurait pas moins un grand prix aux yeux des indigènes, du moment où il serait un privilége
PARTIE 1. =— OCCUPATION ET GOUVERNEMENT, 11 éxelusif 1. Ces distinctions indiqueraient les différentes classes de mékhazeni, car je crois qu'il serait bon d'en avoir plusieurs, suivant les services rendus et l'utilité qu’en retirerait la France.
La première classe ne paierait aucun impôt. La seconde paierait l’hokhor, en tout ou en partie, ou l’achour, également en tout ou en partie, si les tribus étaient plus riches en produits qu’en argent.
Après des services signalés, on pourrait, comme récompense, faire passer une tribu du makhzen de seconde classe dans le makhzen de première; de même qu'on pourrait, pour cause de trahison, ou simplement de négligence ou de faiblesse, faire déchoir une tribu du makhzen, soit en la faisant passer de la première à la seconde classe, soit en la privant des fonetions de makhzen, et en la faisant rentrer dans la catégorie des tribus soumises.
On pourrait également faire passer dans le makhzen celles, parmi ces dernières tribus, qui, dans des circonstances graves, auraient donné des preuves de courage et de fidélité à la France.
Le makhzen recevrait une paie, lorsqu'il irait en course au delà des limites qui lui seraient assignées. Celui de première classe, qui serait ordinairement attaché à l'agha, pourrait même recevoir une solde régulière, assez faible toutefois, et qui ne s’accroitrait
(1) Ces distinctions pourraient consister en un liseré de couleur
sur le burnouss, ou en additions quelconques, mais bien voyantes, faites à la coiffure,
que dans les expéditions. Inutile d'ajouter qu'une part importante du butin reviendrait de droit au makhzen d'abord, et ensuite aux goums ou contingents des autres tribus qui auraient pris part à l'expédition. Il serait nécessaire dès lors que nos généraux s’abstinssent de faire de la générosité avec les tribus vaincues, en leur rendant les troupeaux et le butin enlevés, système fort beau assurément, mais qui, en Afrique, parait avoir malheureusement des résultats diamétralement opposés à ceux qu'on en attend,
Je ne m'étendrai pas davantage sur cette matière qui m'est totalement étrangère, et que je n'ai abordée qu'à cause de son importance. Si je suis entré dans quelques détails, e est uniquement pour appeler l'attention des hommes spéciaux sur ces sujets. Mais j'insiste beaucoup sur le principe, la création d'une aristocratie militaire qui ait, comme nous, intérêt à pacilier le pays, à se maintenir sous notre dépendance et à lui faire payer l'impôt.
On objectera, sans doute, qu'un système pareil non-seulement donnerait lieu à des abus nombreux, mais encore maintiendrait à tout jamais lepays dansla situation anormale où ilse trouvait du temps des Tures, en opposant des obstacles invincibles à l'introduction progressive d'un état de choses plus parfait.
Quant aux abus, il faudra bien en prendre son parti, car il y en aura partout et toujours. Si €’était là un motif suffisant pour repousser un système, on n'en adopterait aucun,