‹ Colonisation et agriculture de l'Algérie (volume 2)Chapitre 23 sur 138 · PARTIE 1, — OCCUPATION ET GOUVERNEMENT · texte numérisé non relu

PARTIE 1, — OCCUPATION ET GOUVERNEMENT

L'état de choses qui résulterait du plan que je propose ici serait certainement très éloigné de celui qui doit un jour régner dans l'Afrique française ; mais n'oublions pas que souvent rien ne ressemble moins au dénouement que le début, au but que les moyens, et, sans sortir de l'Algérie, n’en avons-nous pas une preuve concluante dans ce qui s'y passe, dans cette guerre acharnée faite pour arriver à la paix?

Je ne crois pas, du reste, qu'une mesure comme celle que je propose empêche un jour le progrès. Cette aristocratie militaire n'existera que par la France, n'aura de force que par elle. Rien ne sera done plus facile que de réduire cette force, de faire disparaitre peu à peu ces distinctions humiliantes pour le reste de la population, à mesure que les arconstances qui auront rendu leur établissement nécessaire disparaitront elles-mêmes, à mesure surtout que l'accroissement dela population européenne, son contact journalier, sur tous les points du territoire, avec les populations indigènes, auront modifié les mœurs de celles-ci et donné une plus grande force à l’action du gouvernement. Ce n’est donc qu'une organisation transitoire, mais qui, je le répète, me parait indispensable à la pacification du pays, premier but à atteindre, première condition de toute prospérité future.

Du reste, l’établissement du makhzen tel que je l'entends n’exclura pas l'emploi des contingents des autres tribus. Néanmoins il sera bon d’user, à l’ave-

nir, le moins possible de cette ressource. 11 faut t4cher de faire oublier aux Arabes l'usage du fusil. Ce sera bien difficile; néanmoins, avec de la persévérance, on y parviendra peut-être !.

Si l’on adoptait en principe ce système d’une aristocratie militaire, il y aurait deux écueils à redouter. J'ai déjà mentionné le premier en parlant des chefs arabes nommés par la France. Comme ces chefs, les mékhazent seront souvent l'objet de plaintes et d’aceusations plus ou moins fondées. La question est, du reste, assez simple ici, car toujours et partout ces chefs devront êlre responsables des actes de leur makhzen.

L'autre écueil est beaucoup plus grave. On peut facilement prévoir qu'en présence des avantages accordés aux tribus du makhzen, une foule de tribus, aujourd'hui soumises, voudraient en faire partie et nous menaceraient d'hostilités en cas de refus. D’autres tribus, disposées ou forcées à se soumettre, nous imposeraient comme condition de paix de les recevoir dans le makhzen, ou du moins d’être exemptées d'impôts comme celui-ci, ou enfin de ne pas être sous sa dé-

(1) Vaudrait-il mieux faire entrer dans le makhzen, ou dans des établissements coloniaux fondés ad hoc, les indigènes sortant des spahis et des zouaves, que de les laisser revenir dans leurs tribus respectives ? C’est là une question que je n’oserais trancher; il y a du pour et du contre dans les deux solutions. S'ils revenaient dans leurs tribus, je crois qu’ils devraient y jouir de certains priviléges qui puissent constituer un lien de plus entre eux et nous,

PARTIR 1 — OCCUPATION ET GOUVERNEMENT. si pendance. Il en serait de mème pour les cireonseriplions des outhans et des aghalikhs. Je le dis ici avec une intime conviction, si l’on accédait une seule fois et sur un seul point à ces exigences, à l'instant toute la puissance, toute l'efficacité de cette organisation’ seraient détruites. Si l’on cède à Arabe sur un point, il n'y à aucune raison, à ses yeux, pour qu'on ne cède pas sur tous les autres, et un refus opposé à la seconde, troisième, quatrième demandes le mécontente plus que celui qu'on aurait opposé à la première. Aussi, une règle importante de conduite avec ce peuple, c’est d'accorder spontanément tout ce qui est bon, utile, juste, mais de repousser d’une manière absolue toute chose, füt-elle équitable, qui est réclamée et surtout exigée.

Ÿ 6. Nécessité d’une nombreuse armée pour organiser promptement le pays.

L'organisation générale des indigènes, e’est-à-dire l'établissement des circonscriptions, la nomination des chefs et la création des mékhazeni, toutes choses qui devront coïncider avec l'introduction et l’établissement de nombreux colons européens, feront nécessairement surgir de grands embarras. D'un autre côté, il est urgent que cette organisation se fasse à peu près simultanément sur tous les points de l'Algérie.

Pour vaincre, ou plutôt pour prévenir toutes les

résistances et pour donner à cette organisation le f, 6

temps de prendre quelque force, de projeter quelques racines dans le pays, il serait indispensable, je crois, que la France consentit à un surcroit momnentané de sacrilices. Qu'on me permette ici une comparaison un peu usée, mais qui me parait tout à fait à sa place ici. Pour que la France parvienne à dompter l'anarchie dans ce malheureux pays, il faut qu'elle abatte d’un seul coup toutes les têtes de l’hydre, sans quoi, à mesure qu'elle en coupera une, il en renaïtra deux autres ; puis, il faut qu'elle profite du mouvement de stupeur qui suivra, pour établir immédiatement une organisalion qui lie et étreigne de toutes parts ces populations belliqueuses, en employant une partie de leurs forces au service du progrès et de la civilisation contre celles qui veulent le maintien de la guerre et de la barbarie, et en établissant solidement, dans les diverses parties du pays, l'élément européen, en masses suffisantes et compactes.

Pour cela, il faudrait notablement accroitre le nombre déjà si grand de nos soldats; car l’Arabe ne tente pas de résister quand il prévoit qu'il serait battu, et nos généraux ont su habilement tirer parti de cette disposition en l’appuyant sur la religion même,

Je suis trop étranger à cette matière pour oser Indiquer un chiffre; mais des militaires distingués auxquels j'en ai parlé m'ont donné celui de cent vingt à cent trente mille hommes comme suffisant pour alteindre ce but.

C'est sans doute là un nombre effrayant; mais la

France ne doit pas oublier que c’est précisément parce qu'elle s’est tant effrayée de chiffres bien inférieurs à celui-ci que les circonstances la forcent aujourd'hui à l’adopter. Il est, pour les nations comme pour les individus, des économies qui coûtent bien cher et des calculs, mathématiquement irréprochables, qui sont bien faux. Cinquante mille hommes, il y a douze ans, auraient plus fait que cent mille ne feront aujourd'hui ; car, à cette époque, la France exerçait encore cet ascendant moral si puissant chez les indigènes et qu'il nous faut, avant tout, reconquérir.

Pendant combien de temps cette armée sera-t-elle nécessaire? dans quelles proportions pourra-t-on la réduire après avoir atteint le but indiqué? Ce sont là des questions dont la solution appartient à d’autres qu'à moi.

Admettons un an, admettons mème deux ans; si, par ce grand déploiement de forces et par cette dépense, énorme sans doute, mais temporaire, on parvient à donner au pays une organisation régulière qui en amène la pacification durable ; si l’on parvient à installer une population européenne nombreuse sur les divers points convenables de l'Algérie, de telle sorte qu'on puisse enfin prévoir l’époque où cette conquête, glorieuse assurément, mais qui, jusqu'à présent, n’a été pour la France que le boulet du galérien, j:ourra enfin devenir fructueuse au pays, certes il n’est pas un bon Français qui, en présence des difficultés et de la honte de l'abandon ou d’un système rétrograde, ayant

84 COLONISATION ET AGRICULTURE DE L'ALGÉRIE pour dénouement l'occupation restreinte, ne vote par

acclamation ce sureroit de dépenses.

SECTION III, — Moyens complémentaires de pacification.

Après l'établissement de cette organisation régulière, plusieurs moyens, employés avee persévérance et habileté, pourraient contribuer à maintenir la tranquillité du pays et à le faire avancer graduellement vers la civilisation.

Û 1. Statistique des tribus.

Un élément important, non-seulement pour la conservation, mais aussi pour l'établissement même de celle organisation, élément qui probablement existe déjà, mais d’une manière incomplète, ce serait un tableau de toutes les tribus de l'Algérie avec indication de leurs territoires, de leur origine, de leurs affinités avec d’autres tribus, de leurs mœurs, caractère, manière de vivre, de leurs ressources, et surtout avee un exposé complet de leurs relations, soit avec l’ancien souvernement, soit avec nous, espèce de dossier ou d'état de service, si je puis m'exprimer ainsi, qui permettrait à nos généraux de juger, à la première vue, de ce qu'on devrait attendre ou craindre d'une tribu et du système à suivre vis-à-vis d'elle.

Page 1