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trants; mais quelque temps après, une seconde tournée serait faite par l’agha en personne ou par son khalifah, accompagné du makhzen, et, si cela était nécessaire, de quelques troupes françaises ou des soums de quelques tribus dévouées. Toutes les tribus qui auraient refusé l'impôt au kassnadji seraient alors visitées, et, à moins de circonstances particulières, comme épizoolies, mauvaises récoltes, ete., elles seraient imposées à un chiffre d’un cinquième, d’un quart, d’un tiers plus élevé que le chiffre primitif. Si ellés fuyaient ou si elles résistaient, un châtiment exemplaire leur serait infligé, soit qu’on leur impose, pour un temps variable, ainsi que le faisaient les Turcs, une contribution spéciale, ou qu’on les prive d’une partie de leur territoire qu’on donnerait aux tribus du makhzen ou à des colons européens, si la situation était convenable. Dans les cas moins graves, on pourrait se borner à leur interdire, pour un temps, les marchés français, comme on l’a déjà fait avec des tribus hostiles. Toutefois, il ne faudrait pas abuser de ce moyen. S'il est bon de faire sentir aux Arabes tout le profit qu’ils retirent des relations avec nous, il faut, en revanche, se bién garder de leur apprendre à s’en passer.
$ 5. Emploi des prisonniers aux travaux de desséchement.
Nous devons malheureusement nous attendre à des hostilités fréquentes, même après l'établissement d’une
88 COLONISATION ET AGRICULTURE DE L'ALGÉRIE, organisation régulière ; 1} importe done de savoir ce que l’on fera des prisonniers. Aujourd'hui, on les envoie en France. Dans les commencements, cet exil, joint à la perte de la liberté, produisait un très grand effet sur les populations indigènes; mais il paraitrait que les excellents traitements dont jouissent ces prisonniers, et dont elles ont eu connaissance par ceux d’entre eux qui sont revenus dans leur pays, ont diminué notablement la terreur que leur inspirait d’abord cette peine, d'autant plus qu'ils ont tous l'espoir d’être promptement praciés. Je crois done qu’on sera bientôt obligé de recourir à un autre moyen.
Peut-être y auraitil encore danger actuellement à garder ces prisonniers en Afrique, mais ce danger doit diminuer chaque jour.
Ne serait-il pas possible, par exemple, deles utiliser aux travaux de desséchement que le gouvernement fait exécuter dans la Mitidja, aux environs de Bône et de Philippeville? On aurait soin d'employer les prisonniers d'une province dans l’autre. Mais ici nos arabophiles m’arrèteront : « Ce serait une infamie, me diront-ils, que d'appliquer de malheureux prisonniers à des travaux aussi malsains, Ce que vous proposez est une condamnation à mort dissimulée. » C'est juste ; continuons donc à faire exécuter ces travaux par nos soldats et par d'honnètes ouvriers d'Europe. Leur vie doit naturellement nous être moins précieuse que celle des prisonniers arabes, tous gens
dont le plus pur à sur la conscience au moins deux
PARTIE I, —— OCCUPATION ET GOUVERNEMENT. 89 ou trois crimes emportant peine de mort en Europe.
\ 6. Routes.
Enlin, je ne puis que répéter ici ce qu'on a déjà dit ailleurs sur l'influence civilisatrice et pacilicatrice des voies de communicalion. Sans chercher des exemples en Europe, il suffit de connaitre les faits spéciaux à l'Algérie pour ne plus avoir de doutes à cet égard. Partout où une route a été ouverte, on a vu les populations faire leur sommission, ou du moins cesser les hostilités. Malheureusement ce moyen ne pourra être appliqué que lentement, et il se passera bien du temps avant qu'un vaste réseau de routes stratégiques embrasse toute la surface du pays et en relie toutes les parties ensemble.
\ 7. Changement de système à l’égard des Arabes.
Je ne me fais pas illusion sur l'efficacité de ces divers moyens; s'il est permis de croire qu'avec cent vingt ou cent trente mille hommes et même moins, maintenus pendant un ou deux ans en Algérie, on pourrait établir la paix partout et créer une organisation telle que je l'ai indiquée ou toute autre meilleure encore, poser, en un mot, les bases de la civilisation dans le pays, il n’est pas certain du tout qu'à la suite de la réduction obligée de l'armée, réduction qui probablement devrait être de plus de moitié, toutes ces
créations si Jaborieusement établies ne finissent par être détruites et ne laissent Ja colonie dans un état pire que celui dans lequel elle se trouve actuellement.
Beaucoup de personnes se figurent qu'une fois Abdel-Kader mort ou pris, la guerre cessera. Je crois qu'on se trompe. L'Algérie n'offre, à la vérité, qu’une seule place comme celle qu'a su prendre le célèbre marabout; mais cette place ne restera jamais longtemps vacante. Qu'Abd-el-Kader disparaisse aujourd'hui, et demain il serait remplacé soit par un seul, soit par plusieurs, et la puissance occulte qui a soutenu et soutient encore Abd-el-Kader ne leur fera probablement pas défaut.
Le maréchal Bugeaud l’a dit: « Il faut autant de troupes en Afrique pour maintenir la paix que pour l’établir. » Tous ceux qui connaissent l'Algérie partaseront certainement cette opinion, dont la conclusion logique est celle-ci : la France est condamnée à entretenir, pendant dix ans encore, une armée de soixantequinze à quatre-vingt mille hommes en Algérie.
Le maréchal Bugeaud indique, il est vrai, le moyen de rendre cette armée beaucoup moins coùteuse. Ce moyen, dont le premier essai est dü à cet habile administrateur, a reçu aujourd'hui la sanction complète de l'expérience. Il est tel, que plus l'armée sera nombreuse, moins elle coûtera proportionnellement. On comprend déjà que je veux parler de l'application des troupes à la culture des terres. En traitant de la colonisation, je reviendrai sur cet intéres-
PARTIE 1, — OCCUPATION ET GOUVERNEMENT. 91 sant sujet. Je me bornerai à dire ici que ce moyen, tout eflicace qu'il puisse être pour réduire les dépenses d’un nombre donné de troupes, ne fera cependant pas, je le pense du moins, que cent mille hommes en Afrique coùteront moins que cinquante mille hommes en France. Il ne fera pas, surtout, que ces cent mille hommes soient à la disposition immédiate de la France pour toutes les éventualités qui pourraient surgir en Europe et puissent être retirés en partie de l'Afrique sans qu'on ait à redouter un soulèvement du pays.
Aussi, tout en partageant complétement, sous ce rapport, l'opinion de illustre maréchal gouverneur, j'en reviens toujours à ce problème qui préoccupe tous les hommes sérieux en France : trouver un moyen, un ensemble de mesures qui assure, d’une manière complète et prompte, la pacification durable de l'Algérie sans exiger, comme première condition, la présence constante de soixante-quinze mille hommes et la continuation de sacrifices disproportionnés avec les avantages que doit un jour nous procurer la possession de l'Algérie.
Je suis fâché d’être obligé de revenir si souvent sur un sujet pénible, de blämer des hommes que j honore, de me faire lapôtre de la rigueur et du despotisme, moi qui, par cagactère autant que par principes, ai toujours penché vers la douceur et la bienveillance. Mais il y va ici de l'intérêt de la France, de l'intérêt de la civilisation, c’est-à-dire des deux plus grands intérêts qui existent pour moi. Je dois donc dire ce que je
crois vrai, lors mème que cela froisse l'opinion générale et les tendances de notre époque.
1 fut un temps où les colonisateurs européens s'inspiraient d’une haine aveugle, d’un mépris profond pour les malheureuses peuplades chez lesquelles ils s établissaient. La fuite, l'esclavage ou la mort, telles étaient les seules alternatives qui restaient à ces dermières. Depuis longtemps l'heure de la réaction a sonné, et aujourd'hui cette réaction estsi complète que toutes les sympathies sont pour le sauvage, tout le blime pour l'homme civilisé, pour le eoncitoyen, lorsqu'il a été assez malheureux pour être forcé d'user de moyens violents dans la défense de sa vie, de ses droits, des principes d'ordre et de justice. Sacrilier ce dernier à l’autre semble chose toute naturelle. La civilisation doit avoir ses martyrs, dit-on.
J'avoue que je ne comprends pas ce système. Je le comprends d'autant moins qu'il me semble non-seulement immoral, mais encore de nature à éloigner du but.
Loin de moi la pensée de vouloir faire revivre les errements de nos anciens colonisateurs; mais n'est-il pas évident pour tout le monde que la première condition, pour la civilisation d’un peuple encore barbare, c'est que ce peuple se soumelte, qu'il accepte la domination de ceux qui ont reçu mission de le civiliser? Or, quand ses instincts sauvages lui font repousser celte soumission, quand il ne plie que sous la force brutale, ne faut-il pas, dans lintérèt même du but
que lon veut atteindre, avoir recours à celte force brutale, lui imprimer une terreur salutaire pour lui faire accepter la civilisation par le fait d’abord, par le principe ensuite?
C'est précisément le cas pour l'Algérie, et c’est parce que nous avons dès l’abord reculé devant l'emploi de la force que nous avons obtenu si peu de résultats avec des moyens aussi gigantesques.
Répétons-le done, la France s’est trompée dans la conduite à tenir vis-à-vis des indigènes.
Malgré l’habileté de nos généraux, la valeur de nos troupes et les immenses sacrifices qu’on pourra faire encore, notre domination ne sera jamais assise sur des bases solides tant que l’on persévérera, à l'égard de nos ennemis, dans ce système de mansuétude, de condescendance, d’avances imprudentes qui sont pour les Arabes autant de preuves manifestes de notre faiblesse; tant qu'on n'aura pas donné quelques-uns de ces exemples terribles qui seuls leur feront comprendre la mesure de notre puissance et les avantages de la soumission.
Aussi est-ce avec peine que tous les hommes qui connaissent l'Algérie et qui s'intéressent sincèrement à nos succès ont vu paraitre celte ordonnance qui retire à nos généraux, même aux commandants des provinces, la faculté de condamner à mort les indigènes coupables.
Certes, on ne peut se méprendre sur les sentiments qui ont dicté cette ordonnance, Ils sont dignes, en
tous points, du gouvernement français et de notre époque; mais celle mesure était prématurée. Avee des populations telles que celles de l'Algérie, substituer, dès à présent, les balances de la loi au sabre, notre Code criminel à la volonté prompte etintelligente d'un seul, c’est là, il ne faut pas se le dissimuler, une cause incessante de dangers *.
Pour sauver la vie à un individu plus ou moins coupable, on a pris une mesure qui, étant considérée par les indigènes comme une preuve d'impuissance de notre part, doit favoriser nécessairement leurs tendances à la révolte et perpétuer la guerre, ou du moins multiplier les combats. C’est ainsi que par des mesures excellentes en principe, mais encore inopportunes, on va à l'encontre du but que l'on veut atteindre.
On ne devrait jamais oublier qu'il s’agit iei d'une population que l'ancien goûvernement réussissait à
(1) Dans mon court séjour à Constantine, j’ai pu déjà en apprécier quelques effets ; je veux parler des chefs qui nous avaient trahis à l’attaque du camp de l’Arrouch, et qui n’ont pu être condamnés, parce que les Arabes qui les avaient reconnus n’ont pas osé déposer publiquement contre eux. Je veux parler encore d’un voleur fameux qui, quatre fois condamné à mort et quatre fois évadé, ne put être, lors de sa cinquième incarcération, que condamné aux galères, parce qu’on n’avait pu acquérir la preuve positive de ses meurtres. Ces deux faits produisirent une grande jubilation parmi nos ennemis et un profond découragement parmi nos alliés. Les indigènes assuraient que les autres nations de l’Europe nous avaient défendu dorénavant de mettre à mort un Arabe,