‹ Colonisation et agriculture de l'Algérie (volume 2)Chapitre 27 sur 138 · PARTIE F1. — OCCUPATION ET GOUVERNEMENT · texte numérisé non relu

PARTIE F1. — OCCUPATION ET GOUVERNEMENT

calmer eomme par enchantement, dans les moments de la plus vive effervescence, en faisant prendre, au hasard, trois ou quatre individus qu'on empalait ou décapitait aux yeux de la foule. Ce procédé, qui sou- Jèverait en Europe la population la plus pacifique, faisait cesser immédiatement toute résistance aux mesures les plus iniques.

Je n’entends pas du tout qu'il faille faire de la force et de la rigueur à tort et à travers, sans but ni raison. Ce serait l'application vicieuse d'un principe juste, et l'on sait que rien ne ressemble au mal comme le bien mal fait. Aujourd'hui surtout que les indigènes se sont accoutumés à être traités avec tant de ménagements par nous, un changement de système ne devrait ètre effectué qu'avec beaucoup de réserve, non pas quant à la rigueur des mesures en elles-mêmes, mais quant à leur application. Qu'on frappe avec force, mais qu'on ne frappe qu à bon escient.

Dans ce système de politique énergique, tel que je l’entends, est comprise une mesure qui, appliquée d’une manière habile et rigoureuse à la fois, suffirait presque seule pour assurer la paix du pays, ou du moins qui offrirait la meilleure garantie contre ces révoltes et ces trahisons si fréquentes des tribus et des chefs soumis. Mais, quoique clairement indiquée par l’état de l'Algérie et par l'histoire de l’ancien gouvernement, cette mesure est tellement opposée à nos mœurs et à nos idées actuelles, que je suis forcé de prendre les choses d’un peu haut,

Il est probable que beaucoup de personnes y auront songé, Mais qu'aucune n'aura osé la proposer. Avec les idées qui dominent aujourd'hui en France, une certaine dose de courage est en effet nécessaire pour conseiller un moyen semblable, d'autant plus qu'on est à peu près certain d'avance qu'il ne sera pas adopté. IT faut que je sois bien convaincu que ce moyen est bon; il faut que j'aie le sentiment bien profond de ce que je dois à mon pays, pour hasarder ma proposition.

On sait que les Tures maintenaient le pays dans l'obéissance avee moins de quinze mille hommes. On n'a expliqué ce fait que par la similitude de religion, sans faire attention que, si les Turcs sont musulmans, ils sont, en revanche, d’une secte différente des Arabes, et que souvent, même parmi les chrétiens, les diverses sectes d’une mème religion se haïssent davantage entre elles qu'elles ne haïssent les autres croyances. Les tons les plus rapprochés sont souvent les plus discordants. En tout état de cause, il est un fait bien positif, c'est que Kabaïles, Arabes et Maures nourrissaient une haine profonde contre les Tures.

Admettons qu'ils nous haïssent encore davantage : ne serait-il pas raisonnable de penser que notre tactique militaire, la bravoure de nos soldats, l'habileté de nos chefs, les immenses ressources de la France, l'évidence de nos bonnes intentions, les avantages sans nombre que retirent les indigènes de leurs relations

ayee nous, devraient plus que compenser ce sureroil

PARTIE LE, — OCCUPATION ET GOUVERNEMENT, 97 de haine, et, dans tous les cas, nous permettre au moins d'obtenir avec trente mille hommes les résultats que les Turcs obtenaient avec quinze mille.

J'ai déjà parlé d’une manière générale de la principale cause de la supériorité des Tures sur nous. Les Turs étaient haïs, mais ils n'étaient pas méprisés. Ils agissaient de manière à ne jamais faire dire aux Arabes qu'ils étaient des brebis.

Le moyen dont il est question ici était un des plus puissants et des plus eflicaces de tous ceux qu'ils employaient pour maintenir le pays sous leur dépendance.

Ce moyen consistait à exiger des otages des tribus et des chefs puissants sur la fidélité desquels ils n’é- {aient pas entièrement rassurés. Nous avons bien fait cela aussi ; mais voici la différence : quand ces chefs ou ces tribus, après s'être soumis, se révoltaient de nouveau, poussés par leur humeur inquiète et turbulente, ou, ce qui arrivait plus souvent encore, par les violences et les exactions des Turcs, les otages étaient impitoyablement mis à mort. On sait comment ces mêmes otages sont traités chez nous, dans un cas semblable : ils sont soumis à une surveillance un peu plus stricte, ou bien envoyés en France, dans la charmante petite ile de Sainte-Marguerite. De là cette différence dans les effets résultant de l'emploi du mème moyen. La soumission avec les Tures, c'était l’asservissement sous un joug de fer; avec les Français, c’est la paix,

la légalité, un commerce avantageux. Eh bien! tandis } (A 7i

que les mesures les plus iniques, les actes les plus odieux étaient à peine suffisants pour provoquer le soulèvement des tribus qui avaient livré des otages aux premiers, on a vu maintes fois ces mêmes tribus, qui venaient de se soumettre et de nous donner des hommes importants comme gages de leur loyauté, attaquer le lendemain l’arrière-garde du corps expéditionnaire, au moment où il quittait leur territoire.

À part la haine que nous portent les indigènes et la séduction qu'exerce sur eux l'espoir du pillage, 1l suffirait d’ailleurs, dans beaucoup de cas, de leur intérêt bien entendu pour amener des trahisons fréquentes, toutes les fois qu'ils ne sont pas sous l’action immédiate des points importants d'occupation. Qu'on suppose, en effet, une tribu puissante, placée à une assez grande distance de ces points, dans un pays difficile. Admettez que cette tribu, que nos troupes, après bien des peines et des pertes, seront enfin parvenues à atteindre, fasse sa soumission et nous livre des otages ; quelque bien disposée qu’elle puisse être au moment où elle se soumet, on peut être certain qu'elle n'hésitera pas un instant à nous tourner le dos, si Abd-el-Kader ou tout autre chef ennemi vient l'y convier avec une force suffisante. Il ne lui sera pas difficile, en effet, de s’apercevoir que le danger n’est pas égal des deux côtés. En résistant à Abd-el-Kader, elle court la chance d’une de ces razzias terribles où tout ce qui est pris est massacré, une de ces razzias qui ruinent une tribu pour longtemps et l’'anéantissent

PARTIE 1, — OCCUPATION ET GOUVERNEMENT, 99 mème parfois. En nous trahissant et en se joignant au contraire à lui, que risque-t-elle? Nous avons des otages, mais elle sait qu'il ne leur en sera fait ni plus ni moins. Elle n’a donc à redouter de notre part qu'une nouvelle invasion qui, grâce à l'éloignement et au relief du pays, n'aura pas lieu de sitôt, et sera accompagnée d'une foule de difficultés. Enfin, au pis aller, et en supposant les choses au mieux pour nous, après nous avoir tué bien des soldats, tant par les balles que par la fatigue et les maladies ; après nous avoir occasionné d'énormes dépenses, il lui restera toujours la faculté de faire de nouveau sa soumission, qui, acceptée comme toujours avec empressement, lui procurera peut-être même la remise de tout ou presque tout ce qu'on lui avait enlevé. On conçoit que, entre deux alternatives pareilles, il n’y ait pas à hésiter, et s’il faut s'étonner d’une chose, c’est qu'avec ce système on ait pu arriver à la situation présente sans un plus grand nombre de troupes, ce qu'on ne peut attribuer qu’à l'immense activité et au remarquable {alent militaire du gouverneur général.

Du reste, il ne faut pas se faire illusion sur cette situation. Les indigènes ont bien la faculté de venir chez nous, mais nous n'avons pas tout à fait celle d’aller chez eux, excepté dans les localités rapprochées des villes occupées. Ce n’est encore, à vrai dire, qu'un état bâtard entre la paix et la guerre, état qui pourrait se perpétuer au delà d’un demi-siècle peut-être.

Pendant longtemps, on n'avait suivi que le système

100 COLONISATION FT AGRICULTURE DE-L'ALGÉRIF. répressif pur. En présence des immenses inconvénients qu'il présentait pour la France, on a senti la nécessité de le modilier, de se rapprocher du système préventif. Mais on n’a voulu le faire que partiellement et par le moyen le plus coûteux, en augmentant l’armée suflisamment pour couvrir le pays de corps mobiles, et prévenir ainsi les hostilités en rendant leur répression plus prompte.

Moi aussi, je veux le système préventif; mais je le veux plus complet, plus efficace et moins coûteux.

On comprend déjà où je veux en venir. Eh bien! oui ; et dût-on stiematiser ma proposition des épithètes les plus violentes, je conseille, autant dans l'intérêt général de l'humanité que dans l'intérèt de mon pays, d'exiger des otages importants de; tribus et des chefs d’une fidélité douteuse, et de faire fusiller ces otages lorsque chefs ou tribus nous auront trahis.

Je dis que cette mesure est autant dans l'intérêt de l'humanité que dans l'intérêt de la France. C’est facile à prouver. Qu'on la mette une fois, une seule fois à exécution, et les tribus, averties, cesseront de se faire un jeu de nous trahir. Or, la vie de quelques indigènes, fussent-ils innocents, est-elle done plus précieuse que la vie de nos soldats, de ces pauvres et braves enfants de la France, souvent le seul espoir de familles nombreuses? Cela dut-il scandaliser ceux qui s’arrogent exclusivement le titre de philanthropes, je déclare iei hautement qu'à mes yeux la vie d'un Français vaut cent têtes d'Arabes,

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Je sais que ce que je propose est en opposition avec les principes absolus de la justice et de l'équité, qui veulent que le coupable seul soit puni et que la punition soit toujours en raison du méfait. Mais aux grands maux il faut de grands remèdes. Le médecin combat l'inflammation par la saignée, qui est pareillement en opposition avec les principes de la vie. D'ailleurs, il ne s’agit pas ici d’une mesure judiciaire, mais d’une mesure politique. Et, sans parler de ces moyens exceptionnels qui, à toutes les époques, furent considérés comme nécessaires pour des cireonstances également exceptionnelles ; sans remonter à ces décrets énergiques qui, au temps de l'empire, ameuèrent si promptement la paix et la sécurité dans les Calabres; à cette loi introduite en Corse par le gouvernement humain de Louis XVI, loi qui rendait la famille solidaire des crimes de chacun de ses membres et qui procura à ce pays une tranquillité et une prospérité qu'il n'avait jamais eues et qu'il n'a plus eues depuis, ne trouvons-nous pas, même dans les lois qui régissent actuellement notre société, des déviations fréquentes à ces principes ? Cette peine de mort prononcée contre le contrefacteur de billets de banque; cette autre peine, presque aussi terrible, attachée à limitation de la signature d'autrui; enfin, notre Code militaire en entier, ne sont-ce pas autant de violations manifestes des règles de l’absolue justice, violations dont la société, tout en les reconnaissant, a du se rendre coupable, par ces motifs impé-

rieux de sécurité, d'existence même, qui, dans la pratique, justifient, ou du moins excusent tant de mesures iniques en principe { ?

Ces motifs existent plus puissants qu'ailleurs en Algérie, et si les idées émises aujourd’hui par toute la presse et répandues dans le public devaient empécher qu'on ne prit ces motifs en considération et qu'on n'agit en conséquence, il faudrait déplorer profondément, comme une véritable calamité, cette étrange philanthropie qui en est arrivée à tenir plus de compte de l'étranger que du concitoyen, du sauvage que de l’homme civilisé, du criminel que de lhonnête homme, et qui, pour éviter de répandre directement quelques gouttes d’un sang ennemi, consent à verser à flots l'or et le sang de la France*.

Une dernière observation pour en finir. J'ai déjà signalé plus haut tout le danger qu’il y avait à se montrer, vis-à-vis des Arabes, désireux de la paix,

‘@) Nos lois n’appliquent-elles pas, dans toute sa rigueur, ce système de solidarité des otages, lorsqu'elles frappent sans pitié l'honnête homme qui a eu le malheur de se porter caution pour un fripon ou un imprudent ? et ces arrêts ne sont-ils pas quelquefois des arrêts de mort?

(2) Napoléon disait que les idéologues avaient inventé un mot (la philanthropie) qui ferait verser plus de sang que toutes les guerres de religion. Cette prédiction s’accomplirait elle en Algérie? on serait tenté de le croire. Si, du reste, la peine de mort, appliquée aux otages, répugnait par trop aux idées actuelles, la France possède la Guyane où l’on trouverait bien à utiliser ces olages; ce serait plus cruel, mais plus philanthropique.

PARTIE 1, — OCCUPATION ET GOUVERNEMENT. 103 empressé à la faire, toujours disposé, quels que soient les méfaits des ennemis, à traiter avec eux dès qu'ils en manifestent le moindre désir. Je répète 1e1 ce que j'ai dit plus haut, qu'aux yeux des indigènes le parti qui prend l'initiative des négociations est, par cela même, réputé le plus faible et perd tout prestige. Il est bien naturel que des barbares ne comprennent pas qu'on puisse désirer la paix pour la paix; ils ne la recherchent, eux, que comme pis aller, que comme dernier moyen de salut. Qu'on suppose une société formée du contenu de nos bagnes et placée dans des circonstances analogues, il en serait absolument de même. Sans doute les Arabes ne peuvent se faire illusion sur notre supériorité; grâce au courage de nos soldats, aux talents militaires de ceux qui les commandent, aux immenses sacrifices faits par la France, elle leur est aujourd'hui bien démontrée; mais ne pouvant concilier, dans leur esprit, la modération exagérée dont nous avons si souvent fait preuve à leur égard, avec notre puissance telle qu'elle leur apparait, ils nous supposent des causes de faiblesse cachées. Et ces causes, nos ennemis de l’intérieur et de l'extérieur ne se font pas faute de les leur faire connaître. Tantôt c’est le grand divan de la France qui refuse les subsides, ou bien nous sommes à bout d'hommes et d'argent; tantôt, et le plus souvent, ce sont les autres nations européennes, l'Angleterre en tête, qui nous ordonnent de quitter l'Algérie et nous menacent de la puerre en cas de désobéissance, ete.

Je regrette d’être obligé de le dire, mais ces avances maladroites, cette facilité à accorder la paix dès qu'on paraissait la désirer, prouvaient, de notre part, nonseulement une grande ignorance du caractère arabe, mais encore bien peu de connaissance de l'homme en général. Un simple retour sur nous-mêmes nous eùt évilé ces fautes. Ne sommes-nous pas, nous, gens civilisés, toujours disposés à apprécier les choses plutôt d'après la difficulté que nous avons eue à les obtenir que d’après leur valeur réelle? Il y a tant d'objets dans ce monde, sans parler des végétaux rares de nos serres, qui ne doivent qu à ce motif le prix que nous y attachons, et réciproquement.

Il'est de la dernière évidence à mes yeux que le système opposé à celui que nous avons suivi, sous ce rapport, aurait produit d'excellents résultats et nous aurait épargné bien des sacrifices d'hommes et d’argent. Je ne prétends pas qu'il aurait fallu se montrer précisément désireux de la guerre, et repousser toute proposition de paix ; seulement, on aurait dù cacher ce désir immodéré de paix, se montrer difficile vis-àvis de certaines tribus longtemps hostiles, et leur faire acheter cette paix par de lourds sacrifices. Et quant à celles qui, après leur soumission, nous auraient trahis, à moins de circonstances toutes particulières, elles auraient dù être mises au ban des tribus et déclarées solennellement hors la loi et à jamais indignes d'être comptées parmi les sujets de la France. Leur territoire aurait été partagé entre les (ribus soumises du voisi-

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