PARTIE I. — OCCUPATION ET GOUVERNEMENT
nage. Toute relation entre celles-ci et la tribu hostile aurait été défendue et considérée comme acte de trahison. Toute agression eùt au contraire été réputée preuve de fidélité et récompensée comme telle.
Un ou deux exemples de ce genre joints au châtiment des otages des tribus révoltées, et bientôt on n'aurait plus entendu parler de ces défections qui, par leur nombre et leur fréquence, ont rendu presque ridicules les bulletins de pacification et de soumission que nous envoient nos généraux.
Pour être juste vis-à-vis de tous, hâtons-nous d’ajouter qu'il s’en faut que ces derniers soient ici les seuls coupables. La tribune et la presse ont si souvent retenti de véhéments reproches contre les tendances belliqueuses de nos chefs militaires, contre leur dureté et leur tyrannie à l'égard des populations indigènes, qu'il n'est pas étonnant qu'ils aient cru devoir se montrer plus doux, plus faciles encore dans leurs rapports avec ces populations.
Partisan du gouvernement parlementaire et de Ja liberté de la presse, je dois cependant avouer que, si l’un et l’autre ont pu rendre des services à l'Algérie, ils lui ont, en revanche, fait bien du mal, sous certains rapports.
Il en sera, du reste, ainsi dans toutes les questions internationales, et cela, par suite d’une faiblesse qui, il faut bien le dire, est une des taches les plus déshonorantes du caractère français : l’esprit de parti est plus fort chez nous que l'esprit de nationalité, et,
parmi nos hommes politiques, il n’en est pas beaucoup qui se privent du plaisir de frapper un adversaire sur le dos de la France.
Si Je prêche un changement de système dans nos relations avec les indigènes, je n’entends nullement, comme je l'ai dit plus haut, conseiller une modification brusque et radicale. Après tant d'années de condescendance et de mansuétude, un retour subit à la sévérité ne pourrait avoir que de fort mauvais résultats, surtout si, d’après notre louable coutume, nous tombions dans l'excès sous ce rapport, comme nous y sommes tombés pour le contraire. Une transition habilement ménagée serait donc nécessaire. Du reste, la voie semble toute tracée par la nature des choses. De quoi s'agit-il, en effet? d'empêcher les défections, les révoltes, et d'arriver à la pacification de tout le pays.
Qu'on fasse savoir aux tribus soumises que rien ne sera changé dans leurs rapports avec nous tant qu'elles resteront fidèles, mais qu'au premier acte de trahison de leur part, ce ne serait plus une simple guerre, ce serait l'expulsion du territoire algérien ou l’anéantissement total qui les attendrait.
Que les tribus disposées à se soumettre soient averlies que la France est lasse de ces continuelles défections ; qu'elle est décidée à les châtier d’une manière terrible ; que leur existence et celle de leurs otages dépendent de leur fidélité à remplir leurs engagements,
PARTIE 1, — OCCUPATION ET GOUVERNEMENT, 107 Enfin, qu'on prévienne les tribus encore hostiles que les soumissions ne seront reçues que jusqu'à une époque déterminée, passé laquelle il n’y aura plus ni paix, ni trève, jusqu à ce qu elles soientexterminées ou chassées de l'Algérie, Encore une fois un ou deux exemples semblables donnés avec une inflexible rigueur, et je suis intimement convaincu qu'on n'aurait plus à y revenir. Quant aux tribus, averties d'avance, elles ne pourraient se plaindre de surprise. La longanimité de la France a d’ailleurs, de leur propre aveu, déjà dépassé toute limite.
Û 8. Droits de la France sur l'Algérie.
En terminant cette premiere partie à laquelle j'ai donné involontairement une extension qu'à défaut de ma spécialité, l'importance des sujets peut seule excuser, qu'il me soit permis de répondre brièvement à cette opinion fort répandue qui considère la conquête d'Alger comme un vol fait sur les Arabes. Je répète que ces derniers sont tenus fort au courant de tout ce qui se dit ou s’imprime en France sur Alger, et, dans cette circonstance encore, nous leur avons fait connaitre des motifs de résistance et de haine auxquels ils ne songeaient guère.
Cette opinion s'appuie également sur ces notions abstraites de droit et de justice qui mènent si souvent à l'absurde.
Il me semble cependant qu'il ne peut y avoir deux
manières d'envisager les choses. La terre tout entière appartient de droit à Ja civilisation, et toute race qui n'y est pas apte doit nécessairement disparaitre comme ont disparu ces genres d'animaux antédiluviens, contemporains des premiers âges de notre globe, et dont la science seule nous révèle l'existence passée.
Où en serait aujourd'hui l Amérique, où en seraient ces brillantes créations du génie européen, si on avait appliqué à cette partie du monde ce principe qui veut qu'on respecte également toutes les nationalités, tous les droits de possession, abstraction faite deS hommes, traitant sur le même pied la horde d’anthropophages et la nation civilisée?
Voilà bientôt douze cents ans que les Arabes ont envahi Afrique; et ce peuple tant vanté, non-seulement n'a rien su créer, mais dans sa rage de destruction a si bien réussi à transformer le pays que, sans les nombreux vestiges de ces œuvres grandioses dont le peuple-roi avait couvert la Mauritanie, on pourrait mettre en doute ce que nous apprend l'histoire touchant cette contrée célèbre, et qu'aujourd'hui il faut ètre initié à l'agriculture pour reconnaitre, sous le voile de désolation qui la couvre, les immenses ressources que recèle encore cette terre d'Afrique.
Cette domination marquée d'un sceau fatal pourrait peser encore douze autres siècles sur ce malheureux pays sans autre changement qu'une aggravation peut-être dans son état.
Oui, la France, en plantant son drapeau en Alge-
PARTIE 1, — OCCUPATION ET GOUVERNEMENT, 109 rie, a bien mérité de l'humanité, car, dans toutes ces questions, c'est le résultat final qu'il faut voir; et si une circonstance peut la dédommager des immenses sacrifices qu'elle y a faits jusqu'ici sans profit pour elle, ce serait d’avoir enlevé à la barbarie, pour le rendre enfin à la civilisation, ce vieux repaire de pirates et de bandits.
Un mot encore. Tousles ans, à l’occasion du budget, non-seulement le système d’occupation, mais même la conservation de l'Algérie, sont remis en question. Si, dans le début, les adversaires de l'Algérie ont pu et dù mème tout faire pour en déterminer l'abandon ou l'occupation restreinte à quelques points, on ne saurait plus que déplorer aujourd'hui leur insistance, en présence de la persévérance que met le pays à suivre le système opposé, en présence des événements qui en sont résultés et des devoirs qu'ils nous imposent. Au point de vue des intérêts de la France, on ne concoit plus cette insistance; car, quoi qu'ils disent et quoi qu'ils écrivent, les choses n’en suivent pas moins la ligne qui semble leur avoir été tracée d'une manière providentielle. Seulement, comme chaque discours, chaque écrit opposé à l'Algérie pénètre jusqu'aux Arabes, il en résulte, de la part de ceux-ci, recrudescence d'hostilité; de la nôtre, découragement, surtout pour les vrais colons, pour les capitalistes, pour tous ceux enfin, administrateurs ou administrés, qui ont pris à cœur l’œuvre de la colonisation. Ce sont des obstacles qui n’arrêtent pas le mouvement, mais qui
l'entravent, le ralentissent, le font dévier, et qui, en résumé, se traduisent toujours en pertes d'hommes et pertes d'argent pour le pays.
Loin de moi l’idée de vouloir étouffer la discussion sous une menace quelconque; mais 1l est temps enfin qu’on sache ce qu’on fait et que chacun connaisse la portée de ses paroles. Si les adversaires de l'Algérie ont la certitude que leurs attaques doivent, dès à présent, ouvrir les yeux au pays, le détourner de la voie, mauvaise selon eux, dans laquelle il est engagé, et lui éviter des sacrifices en pure perte, qu'ils parlent. Si, au contraire, ils n’espèrent pas faire partager actuellement leurs convictions à la France, qu'ils se taisent; car ce n'est que par la certitude d’un résultat décisif qu'on peut justifier des discours ou des écrits dont le premier et inévitable effet est, je le répète, de faire verser du sang.
J'ignore ce que l'avenir nous réserve; mais assurément si un honteux abandon devait être un jour le dénouement de cette grandiose tentative faite de l’autre côté de la Méditerranée, les adversaires de l'Algérie pourraient revendiquer une large part dans ce triste résultat.