‹ Colonisation et agriculture de l'Algérie (volume 2)Chapitre 3 sur 138 · AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

AVANT-PROPOS

Une cause qui n’a pas médiocrement contribué à la mobilité de l'opinion publique sur l'Algérie et à la variation des systèmes qu’on y a suivis, C’est qu'un grand nombre de personnes, placées de manière à exercer de l'influence, y sont venues avec des idées arrêtées et une opinion toute faite. Il arrivait alors ce qui arrive toujours en pareil cas : c’est qu'on ne se donnait plus la peine d'observer, d'approfondir les faits et de remonter des conséquences aux causes.

J'ai cru pouvoir m'expliquer ainsi l'extrême divergence d'opinion que j'avais remarquée sur les mêmes sujets, chez des personnes également bien placées pour voir et connaître l'Afrique.

Frappé des inconvénients de cette manière de procéder, je me suis appliqué à en suivre une tout opposée. J'ai täché d'oublier tout ce que j'avais lu et en-

tendu concernant l'Afrique, et j'ai réussi à débarquer

x AVANT-PROPOS, à Alger complétement exempt d'opinion, laissant aux choses et aux faits le soin de m'en créer une.

Toujours préoccupé de cette crainte des systèmes arrêtés et de leur funeste influence sur l'observation des choses, ce n’est qu'après mon retour en France que j'ai cherché à rassembler mes souvenirs, à coordonner mes impressions, el à classer les faits recueillis de manière à en tirer, comme conséquences, des principes et un système complet.

Peut-être cette manière timide de procéder offret-elle des inconvénients? Elle prouve, dans tous les cas, que je suis dépourvu de ce coup d'œil d’aigle, aujourd'hui si fréquent chez nous, et qui permet de trancher les questions les plus complexes à la première vue, et même sans voir; mais du moins elle m'aura évité, je l'espère, de tomber dans la faute grave que je viens de signaler.

Avant d'aborder les deux sujets principaux de ce rapport, l'agriculture et la colonisation, j'ai eru devoir exposer mon opinion sur quelques points d’une haute importance et qui se lient intimement à l'avenir, on pourrait dire à l'existence de Ja colonie.

Il rèone en France un tel préjugé contre les agri-

culleurs, que je crois nécessaire de rappeler 1ci, aux

AVANT-PRPOS,: X] personnes qui pourraient s'étonner que j aie osé soulever des questions étrangères à l'industrie rurale, que l'individu qui a cultivé, et surtout cultivé en grand, s’est vu forcé, par cela mème, de faire une étude toute spéciale des hommes, de la manière de les diriger, de les stimuler, d'en üirer le meilleur parti possible; et cette étude est d'autant plus fructueuse qu'elle se fait généralement dans des eirconstanees plus difficiles que celles que rencontrent, dans les autres carrières, les hommes appelés également à exercer le commandement. On a dit qu'une grande ferme était un état en miniature. Cela ne veut pas dire qu'un agriculteur est, par le fait seul de sa profession, un homme politique; mais 1l est permis de croire que celui qui a dirigé avec succès une grande exploitation, trouvera dans ce tact et ce coup d'œil qu'il a dû acquérir, et dans cette habitude d'observer et de juger ses semblables, de grandes facilités pour l'examen des questions relatives aux hommes et aux circonstances sociales, questions qu'il résoudra parfois avec plus de justesse que le savant qui s’est uniquement occupé de théories et d’abstractions.

Qu'il me soit permis d'ajouter ici qu'ayant été élevé

hors de France, et qu'ayant passé une partie de ma

ki] AVANT-PROPOS.

vie chez divers peuples étrangers, l'étude que j'ai dû faire du caractère de ces différentes nations m'a été d’un grand secours pour l’étude du caractère arabe. Si je mentionne ce fait, c’est parce qu'un des défauts les plus saillants de notre caractère national, celui qui nous attire, de la part de l'étranger, les plus vifs et les plus justes reproches, c'est précisément cette étrange manie de tout juger au point de vue français. Si nous ne pouvons nous refuser d'admettre en principe qu'il y a des différences de caractère, de tendances, de besoins chez les diverses nations, toujours est-il que d'ordinaire nous en restons, sous ce rapport, à la théorie pure, et que, dans l'application, nous ne paraissons pas soupçonner que le peuple avec lequel nous sommes en relation puisse différer de nous en quoi que ce soit, puisse ne pas trouver bon ce qui nous parait bon, mauvais ce qui nous parait mauvais, demande enfin à être étudié, observé avec soin avant que nous adoptions une règle de conduite à son égard. De là ces incroyables méprises commises à toutes les époques de notre histoire, mais surtout sous la république et sous l'empire, et qui contribuërent si puissamment à la chute de ce dernier gouver-

nement. En examinant l'histoire de notre occupation

AVANT-PROPOS. Xi] en Afrique, on s'aperçoit que ces méprises n'y ont pas été moins fréquentes et moins fâcheuses.

J'ai dit qu'en débarquant en Algérie je n'avais aucune opinion arrêtée sur ce pays. Je dois avouer cependant qu'en présence des sommes énormes que nous a coûtées et que doit encore nous coûter cette conquête, en voyant les routes nombreuses qu'on y exécute, les desséchements qu'on y entreprend, les reboisements mêmes qu’on y essaie, tandis que dans notre vieille France, et faute de fonds, tant de contrées manquent de voies de communication; que plus d'un demi-million d'hectares de marais couvre encore notre territoire, et que d'immenses chaines de montagnes, aujourd'hui dénuées de bois et même de terre, menacent les plaines et les vallées adjacentes d'une avalanche de galets, et le reste du royaume d'un manque de combustible; en présence, dis-je, de ces témoins vivants de notre pauvreté ou de notre incurie à l’égard du sol natal, comparée à la sollicitude et à la libéralité qu’on déploie pour cette terre d'Afrique, je ne pus me défendre d’un sentiment hostile-à l'Algérie. Je n'aurais pas été fâché d'y trouver un sol stérile, un climat affreux, une popu-

jation indomptable ; de pouvoir enfin conclure, aves

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