PARTIE I. == OCCUPATION ET GOUVERNEMENT
saient de jour en jour plus solidement la paix. Les manifestations hostiles auxquelles nous devions nous attendre de la part de quelques chefs ambitieux, étaient aussitôt réprimées et contribuaient à rehausser la considération de la France, car une colonne de six mille hommes pénètre partout en Afrique. Les cadeaux, les présents, les subsides, étaient également employés à propos, dans le même but. La civilisation pénétrait ainsi peu à peu et sous toutes les formes jusqu'aux confins du désert, et, dans un avenir plus ou moins rapproché, la France trouvait en Afrique deux ou trois millions de sujets dévoués, mürs pour une participation entière aux droits et priviléges des citoyens français, et pour une fusion complète avec le reste de la nation.
Je crois que c'est un malheur pour le pays que ces idées n'aient pu se réaliser. Bien des millions eussent été épargnés qui auraient reçu en France une destination plus utile. Mais ce malheur était inévitable. Le système d'occupation restreinte avait contre lui et les circonstances physiques du pays, et surtout la position, le caractère, les idées, les mœurs, l’organisation particulière des habitants.
Peu de mots suffiront, je pense, pour le démontrer à tout homme qui n’a pas déjà un parti pris.
La côte algérienne ne présente, on le sait, aucun bon port. Pour en avoir, il faudra les faire, et les faire à grands frais. Ce sera une nécessité pour tout système d'occupation; mais les avantages purement
politiques d’une station dans la Méditerranée ne sauraient, je crois, justilier des dépenses aussi considérables. Dans l’état actuel des choses, non-seulement les navires français ne trouveraient pas en Algérie un refuge assuré contre l'ennemi ou la mer ; mais, à défaut du premier, la seconde seule suffirait pour amener une interruption de communications entre la métropole et les points occupés, et compromettre l'existence des garnisons et de la population de ces points.
L'espoir que nourrissaient et que nourrissent encore de bons esprits de voir les Arabes se rapprocher des Français et vivre en paix avec eux, du moment où ceux-ci se borneraïent à l'occupation des villes principales de la côte, ne peut venir que d’une ignorance complète du caractère et des mœurs arabes. Le premier résultat de l'occupation restreinte serait l'hostilité volontaire ou forcée de toutes les tribus environnantes, el cela en tout temps, mais surtout lors d’une guerre avec une autre puissance européenne. Et c'est en vain que les tribus voisines, séduites par lappât du gain, voudraient commercer et vivre avec nous en bonne intelligence. Les autres, plus éloignées, les en empècheraient. « La place d'Oran, disait M. le général « Boyer à la commission d'Afrique, était alimentée « par trois tribus voisines qui ne laissaient pas appro- « cher de notre marché les autres tribus ou qui acca- « paraient leurs denrées dont elles se réservaient le « monopole, Les tribus éloignées ne pardonnaïent pas
FARTIE 1,-— OCCUPATION ET GOUVERNEMENT, a) « à nos voisins leurs relations amicales, et ces der- «niers étaient souvent forcés de se joindre à elles, « lorsqu'une attaque de nos postes était arrêtée entre « leurs coreligionnaires musulmans. »
Des faits analogues se passaient à Bône, avant la prise de Constantine. Les tribus qui voulaient nous vendre des bestiaux étaient obligées de les amener à notre portée sous prétexte de pâturage. Nos troupes, informées d'avance par ces mêmes Arabes, simulaient une razZzia el s’emparaient des troupeaux dont les oardiens ne faisaient naturellement aucune résistance, et qu'on payait ensuite au prix convenu. Cela pouvait se faire à Bône, parce qu'il existait un pouvoir indigène établi à une grande distance et en horreur au pays. Mais supposez l'absence de ce pouvoir, supposez les tribus livrées à leurs propres inspirations, mues seulement par la haine du nom chrétien et par lappât du pillage, ces transactions, tout incomplètes qu’elles étaient, ne pourraient même plus se renouveler. Les tribus se surveilleraient mutuellement.
À la vérité, l’état d’anarchie aurait un terme; un ou plusieurs hommes s’empareraient du pouvoir. Mais alors, de deux choses l’une : ou ces hommes se seraient élevés sans notre concours, et dès lors ils nous seraient nécessairement hostiles; ou ils nous devraient le pouvoir, et alors il faudrait les installer et les défendre. On sait aujourd'hui où mène cette obligation.
Vient ensuite la question de la limite de l'occupation, qui n’est pas moins embarrassante. S'enfermerat-on dans la ville? Dans ce cas, nous verrions se renouveler infailliblement l'état de choses qui existait à Ceuta et Oran, sous les Espagnols : pour monter sans risque sur les remparts, il faudrait, au préalable, faire une battue aux abords de la place, et tout homme isolé qui dépasserait la porte serait assassiné. Les Arabes ne manqueraient pas de détruire les conduites d'eau. Les puits et citernes deviendraient la seule ressource de la population. Une vie pareille serait intolérable. Il ne peut done être question de ce système.
Chaque point oceupé aurait, au contraire, une zone plus ou moins étendue, défendue par un moyen quelconque. Quel sera ce moyen pour être efficace contre des hommes qui grimpent le long des murailles non crépies et qui feront une lieue à plat ventre pour voler ou tuer un ennemi? Depuis la levée de boucliers de Si-Zerdout, on ne parvint à empêcher les maraudeurs arabes de pénétrer chaque nuit dans Philippeville, malgré le mur d'enceinte et les nombreuses sentinelles échelonnées à courte distance les unes des autres, qu’en crépissant ce mur et en lissant parfaitement la face extérieure.
On voit à quelles conditions la zone réservée autour de chaque ville pourrait être bien gardée.
Mais, ensuite, le danger dont je parle ne serait pas conjuré; il serait seulement transporté un peu plus
PARTIE 1, — OCCUPATION ET GOUVERNEMENT. 7 loin, Qu'on se borne à l'enceinte des villes ou qu'on s’étende plus ou moins loin dans la campagne, 1l y aura loujours, tant que nous ne dominerons pas tout le pays, une ligne où s’exerceront les hostilités, qu'on ne pourra franchir qu’en force, et dont la garde même sera pleine de dangers sans gloire pour nos soldats.
Il est cent fois plus facile, comme j'espère le démontrer plus loin, de prévenir, en Algérie, les incursions des Arabes, que de s'en défendre et de les repousser. La défensive est, avec ce peuple, le plus mauvais système possible ; c’est le moyen sûr d'être sans cesse attaqué et de l'être toujours avec désavantage. Cela se comprend, du reste, par un simple retour sur ce qui se passe chez nous. Où en serait la sécurité de nos grandes villes, si la police, au lieu de traquer les malfaiteurs, de les poursuivre jusque dans leurs repaires, se bornait à repousser leurs tentatives?
L'opinion que j'émets ici est d’ailleurs confirmée par les faits. Aussi longtemps que l'occupation restreinte a été suivie, nos établissements ont été en butte à des hostilités continuelles. Aujourd'hui mème, les deux seuls points où ce système soit encore appliqué, Bougie et Dgigelli, sont les seuls aussi où la guerre n'ait pas cessé un instant et où les relations commerciales avec les indigènes soient nulles. On peut à peine sortir de l’une ou l’autre de ces deux places malgré les forts qui les entourent, etsouvent les détachements qui vont relever les garnisons de ces forts sont assaillis dans leur court trajet.
Qu'une route se fasse de Bougie à Sétif, et qu'on établisse un ou plusieurs centres d'occupation dans l'intervalle qui sépare ces deux bases d'opération, et on verrait probablement les choses changer immédiatement de face.
Arrivons au commerce. On sait combien sont bornés les besoins des Arabes. Tapis, haïcks, burnouss, étolfes pour tentes, bonnets, bottes, selles, tout ou presque tout se fait chez eux. La quantité d’étoffes de laine, de soie et de coton qu'ils demandent à l’industrie européenne est insignifiante et restera telle tant que leurs mœurs n'auront pas été modifiées par notre contact. Et quant aux armes, à la poudre et au plomb qui sont les objets les plus en faveur auprès d'eux et les seuls dont on puisse espérer un grand débit en Algérie, je ne pense pas que les partisans de l'occupation restreinte les mettent en ligne de compte.
Du reste, qu'on ne se fasse pas illusion, étoffes ni armes ne seraient fournies par la France. Trop de puissances, l'Angleterre en tête, sont aujourd'hui à l'affût de débouchés, dans l'intérêt de leur industrie souffrante, pour ne pas profiter de ceux qui leur seraient offerts sur la côté d'Afrique. Pour que Gibraltar, Gênes, Livourne et Trieste ne s'emparent pas exclusivement du faible commerce avec les indigènes, il faudrait occuper tous les ports de la Résence et entretenir de nombreux croiseurs, Et tout cela serait encore insuffisant, car on ne pourrait
PARTIE Ÿ, — OCCUPATION ET GOUVERNEMENT, ÿ mettre une ligne de douanes le long des frontières de Tunis et de Maroc.
Enfin, pour ce qui est des impôts arabes, les documents ministériels en ont fait connaitre à la France le chiffre exigu. Ce chiffre s’accroitra certainement, mais à une condition, celle de dominer tout le pays et de pouvoir châtier toute tribu qui refuserait la contribution. Ce qu'on ne sait pas ensuite aussi généralement, c’est que la rentrée de ces impôts, par suite de notre système peut-être exagéré de ménagements et de mansuétude vis-à-vis des indigènes, nous coûte d'ordinaire cinq et même dix fois la somme recueillie. D'ailleurs, avec l'occupation restreinte, 1] ne peut être question d'impôts. S'il est vrai qu'une colonne française de six à huit mille hommes peut pénétrer partout en Algérie, ce n’est qu'à une condition, celle de trainer avec elle un immense matériel qui retardera sa marche, et ne pourra cependant la faire vivre au delà de vingt à vingt-cinq jours. Les tribus éloignées seraient donc toujours hors d'atteinte, et quant aux tribus voisines, plus mobiles que nos corps, elles fuieraient à notre approche pour revenir après notre passage. Et si, par hasard, l’une d’elles, surprise, se rendait et payait l'impôt, notre retraite la laisserait exposée à la vengeance des autres.
Ainsi tombent un à un, par un examen attentif et fait avec connaissance de cause, ces avantages si grands et si nombreux que l’on croyait trouver dans l’occupation restreinte.
Ces stations pour nos flottes, nous ne les aurons qu'autant que nous y dépenserons des sommes au moyen desquelles nous en établirions d'aussi bonnes sur le premier rocher venu de la Méditerranée. Garnisons et habitants des points occupés seraient, pour les subsistances, dépendants des arrivages. Le commerce avec les Arabes serait nul ou à peu près, et, quant à la transformation progressive des mœurs de ceux-ci, 1l n'y faudrait point songer avec un système qui leur laisserait la faculté de fuir notre contact, car on peut être certain qu'ils useraient de cette faculté.
A la vérité, avec le système opposé, le contact est forcé, et ce contact peut, doit même, dans le début, surtout avec nos imprudences habituelles, accroitre encore la haine et le fanatisme des Arabes; mais insensiblement ces sentiments diminueront d'énergie, ces farouches indigènes s’accoutumeront à ce qui leur paraissait monstrueux d’abord, et ils apprécieront des avantages dont ils ne tenaient aucun compte auparavant, parce qu'ils n’en avaient aucune idée. Tout cela se voit déjà aujourd'hui de la manière la plus évidente.
Mais quand même la génération actuelle devrait ne subir qu'imparfaitement l'effet de nos relations, on ne peut douter que la jeune génération, grandissant au milieu de nous, habituée à notre vue, à nos manières et à nos mœurs, n'éprouve un changement complet. Élevée, au contraire, en dehors de tout con- Lact avec nous, ne nous connaissant que par nos re-
PARTIE 1, — OCCUPATION ET GOUVERNEMENT, ii présailles et nos razzias, cette nouvelle génération grandirait probablement dans une haine plus invétérée encore contre les Français. On pourrait voir quelque jour, dans les écoles arabes, un commentaire de l’Alcoran rédigé dans le sens de ce fameux catéchisme espagnol de 4809, si bien qu'après un tiers de siècle de présence en Afrique, nous trouverions devant nous des ennemis non moins irréconciliables qu'aujourd'hui, mais probablement plus habiles, car ce serait là une modification qui s’opèrerait infailliblement chez eux.
Pour appuyer le système de l'occupation restreinte et de l'abandon de toute domination directe sur les Arabes, on a dit que notre contact forcé avec eux produisait le même effet que le mariage sur deux conjoints à caractères incompatibles et qui finissent par devenir ennemis, tandis qu'ils seraient restés amis avec des relations moins fréquentes et moins intimes. Cette comparaison est fausse. On met ici en parallèle, d'un côté, deux individus bien disposés ou du moins indifférents l'un pour l’autre au début; d’un autre, deux peuples dont l’un nourrit déjà contre le second une haine féroce que ses chefs cherchent encore à accroître par des accusations mensongères et absurdes. Il est évident que si les conjoints perdent à se connaitre plus intimement, les deux peuples ne peuvent au contraire qu'y gagner. Soit dit en passant, c'est surtout le cas à l'égard des Français. Leur étourderie, leur légèreté, les imprudences continuelles qui en
sont le résultat, donnent souvent aux yeux des autres peuples un caractère odieux à leur conduite, On attribue à d'ignobles calculs ce qui n’est que l'effet de l'inconséquence, jusqu'à ce qu'on finisse par apprécier le caractère étrange, mais noble et généreux de notre nation. Si l'on veut à toute force des comparaisons, on en trouverait de plus justes dans ces réconciliations qui s’opèrent si fréquemment dans le monde par le seul fait d’un rapprochement, d'une simple conversation entre hommes qui se haïssaient sans se connaitre. Que de conversions politiques opérées de cette manière, et auxquelles la foule n'attribue que des motifs méprisables!
Les raisons qui doivent faire repousser l’occupation restreinte acquièrent encore plus de poids aujourd'hui que la force des choses a amené, comme on pouvait facilement le prévoir, l'application du système opposé; aujourd hui qu'une foule de chefs, de tribus et de villes se sont soumis et se sont compromis pour nous. Ce n'est plus seulement une question d'intérêt matériel, c'est une question de loyauté et d'honneur pour la France. Nous ne pouvons abandonner nos alliés à la vengeance de nos ennemis, et si nous le faisions, ces alliés deviendraient nos adversaires les plus acharnés, par vengeance d'abord, par nécessité ensuile, pour se réconcilier avec les autres tribus.