CHAPITRE III
Natures de fonds. — Végétation spontanée. — Forèts. — Broussailles. — Herbages. — Champs.
Avant d'aborder la question de colonisation, il est, je crois, nécessaire de dire quelques mots d’un sujet que j'aurais du peut-être traiter avant le chapitre précédent.
Par l’expression de natures de fonds, je n'entends point ici la constitution du sol, mais le genre de produit qu'il donne, l’état dans lequel il se trouve, en d'autres termes, s’il est en forêts, en broussailles , en pâturages, en terres arables ou en marais.
PARTIE 1, — CULTURE AVABE ELUC On conçoit qu'il serait d’une haute impoftance de connaître exactement la proportion de ces diverses vatures de fonds entre elles. Malheureusement, c’est une matière sur laquelle il sera longtemps encore impossible d'obtenir des données exactes ; et cependant il serait si important d'en recueillir que c’est un devoir pour chacun de contribuer à les compléter, à en reclifier les erreurs, à faire connaitre, en un mot, l’état actuel du sol de la colonie.
SECTION I. — Foréts et broussailles.
Déjà l’on a pu apprécier le peu de fondement de celte opinion qui refusait d’une manière absolue des bois à l'Algérie. On sait aujourd'hui que cette partie de l’Afrique, sans être riche en forëts, est loin cependant d’en être dépourvue, et qu'on doit regretter plutôt la mauvaise répartition que l'absence de bois.
Le gouvernement ayant en Algérie une administration des eaux et forêts, les bois ont dû nécessairement être l’objet de rapports spéciaux, et les renseï gnements détaillés que je présenterais ici ne pourraient être que des redites fort incomplètes.
Je me bornerai donc à répéter ce qu'on a déjà dit ailleurs, que ni le sol, ni le elimat de l'Algérie ne s’opposent à la croissance des arbres ; qu'au contraire la variété des climats, résultant des différences de hauteur et d'exposition, donne lieu à une égale variété dans la végétation forestière et crée une vaste échelle
206 COLONISATION ET AGRICULTURE DE L'ALGÉRIE. comprenant depuis les végétaux de l'Afrique jusqu à ceux du nord de l'Europe. Qu'enfin, cette épaisseur déjà signalée de la couche végétale, jusque sur les hauts plateaux et les pentes, assure d’une manière positive le succès du reboisement, même spontané, partout où les causes qui ont amené la destruction des forêts de l'Algérie auront cessé d'agir.
Ces causes, on le sait, sont le pâturage, la culture, et surtout les incendies que, chaque année, les Arabes allument dans tous les terrains qu'ils destinent à la culture des céréales ou à la nourriture de leurs bestiaux. Leur but est non-seulement de débarrasser le sol de la végétation arborescente et ligneuse qui le couvre, afin d'en rendre la superficie plus susceptible d’être cultivée ou mieux fournie d'herbes, mais encore de détruire ainsi une grande quantité d'insectes et de reptiles, et d’éloigner les bètes sauvages en les privant des conditions nécessaires à leur existence. On comprend facilement que ces divers résultats doivent être d’une haute importance pour un peuple nomade, vivant sous la tente et essentiellement pasteur. Toutefois ces avantages ne compensent pas entièrement les inconvénients qui en résultent, même pour les indigènes, à plus forte raison pour les Européens.
Je suis intimement convaincu que c'est en grande parlie à la rareté des forêts que sont dus la sécheresse du climat pendant une partie de l'année, l'insalubrité de plusieurs points, les crues si fortes et parfois si su-
PARTIE II, — CULTURE ARABE. 207 bites de l'automne et de liver, et le tarissement de beaucoup de sources et, par suite, de plusieurs cours d’eau pendant l'été.
Avant d’aller plus loin, indiquons rapidement, d'après ce que nous avons vu, quel est approximativement la distribution du sol forestier dans les parties occupées de l'Algérie.
La province qui parait être la mieux boisée est celle de l’est. C'est là où se trouvent, en effet, les fameuses forêts de l'Edough, de la Calle, et celles plus belles peut-être encore de la vallée de Guerrya, du Djebel- Zahan dans le pays des Beni-Salah, et d’Amama, chez les Haractas. En général, presque tout le nord et l’est de cette province paraissent assez bien garnis d'arbres. Les pentes de beaucoup de montagnes et les fonds des vallées qui les sillonnent sont encore couverts de forêts ou au moins de broussailles qui ont beaucoup d’'analogie avec les makis de Corse, et ne demanderaient qu'une interruplion de quelques années, dans les incendies périodiques, pour former de beaux laillis. Les montagnes au sud de Sétif paraissent ésalement renfermer encore des forêts d'arbres résineux.
En revanche, le centre, c’est-à-dire les environs de Constantine, dans un rayon de quarante kilomètres, sont presque complétement dénués de bois. Il est probable que la culture, plus active sur ce point qu'ailleurs, et plus riche en bestiaux, a été la cause princrpale de ce résultat ; mais je serais porté à croire que la nature du sol et des roches y a pareïllement con-
tribué. La terre argilo-calcaire de cette contrée paraît être, en effet, essentiellement propre à la production des céréales et des plantes de la famille des légumineuses, mais fort peu à celle des végétaux ligneux. II est de fait qu’on ne rencontre presque nulle part, aux environs de Constantine, ces broussailles qui ailleurs couvrent la majeure partie des terrains incultes. On n'y voit que de l'herbe, surtout des graminées, des légumineuses et des ombellifères. Les couches de roches calcaires qui constituent les montagnes de cette contrée étant très inclinées, parfois même verticales, offrent une issue trop facile aux eaux du ciel, et contribuent encore à la rareté de la végétation arborescente.
La province d'Alger est une des moins boisées, de mème que celle de Titterie.
Quant à la province d'Oran, à part les masses considérables de bois qu’on a trouvées au midi, dans le pays des Hachems-Gharabas et desIdamas,aux environs de Tagadempt, entre cette ville et Saïda et dans l'Ouarenseris', on n'y rencontre que des espaces plus ou moins étendus, couverts d'arbres bas, d’arbrisseaux et de broussailles. Il en est ainsi des forêts de Msila et de Muley-Ismaël, près Oran, de celles de la Makta, de la haute vallée du Sig, ete.
Ajoutons que presque partout, même aux alentours de Constantine et dans les grandes plaines de la côte,
(i) C’est là que l’on a découvert ces forêts de cèdres dont il a tant été question,
PARTIE 1f, — CULTURE ARABE, »o0 les bords des cours d’eau, sur üne largeur de 20 à 60 mètres de chaque côté, sont couverts d’une végétation luxuriante-en arbres de haute futaie.
Disons tout de suite, pour ne plus y revenir, que ces arbres sont des peupliers, des trembles, des saules de grande dimension, des tamarix, des frênes, des ormes, des sycomores, parfois aussi des chènes et des ricins 1.
Les forêts basses ont, au contraire, pour essences principales des liéges, des lentisques, des oliviers sauvages, des arbousiers, souvent aussi des chènes verts et des pins maritimes d'Alep. On y voit, en outre, des micocouliers, des sumacs thézéra (rhus pentaphylla), des genévriers oxicèdres et de Phénicie, des thuias articulés ; enfin, comme sous-bois, des arbustes tels que le nerprun, les cistes, les genêts épineux, les myrtes, les bruyères arborescentes, les filairs, les palmiers nains, ete., ete. Ces dernières essences couvrent d’immenses étendues.
Les grandes forêts sont en général situées sur les montagnes et se composent principalement de chènesliéges, de chènes verts, de quelques châtaigniers et chènes-ballottes, de pins maritimes d'Alep, de cèdres, et surtout d’une nouvelle espèce de chène dont le port est semblable à celui de notre chène blane, dont la feuille a de l’analogie avec celle du châtaignier, et qu'on
(1) Ce végétal qui, dans le midi de la France, est annuel et atteint à peine deux mètres de hauteur, s’élève ici aux proportions d’un véritable arbre et dure cinq et six ans, x. 14
shannmage ; PT ares
avait nommé, pour celte raison, chêne à feuilles de chàtaignier, mais qui, différant beaucoup du chêne américain connu sous leméme nom, a depuis été appelé, d'après la qualification arabe, chêne zéen ou zahan, et, d’après le nom de l'officier qui le premier l'a découvert, quercus Mirbeckii. Cet arbre parait atteindre des proportions colossales, plus cependant en grosseur qu'en hauteur, caractère qui, du reste, semble être général à toute la végétation arborescente de l'Algérie. J'en ai vu plusieurs dans la forêt de l'Édough, dont il constitue l'essence dominante, qui avaient, à un mètre au-dessus du sol, 4 à 5 mètres de circonférence. Malgré les ravages causés, dans cette forêt, par les charbonniers marocains, ravages auxquels un arrèté du commandant supérieur de Bône a heureusement mis lin, cette forèt, dans une grande partie de son étendue, qui ne parail pas être moindre de 4,500 à 2,000 hectares, affecte tout à fait les caractères de nos hautes futaies. Ces arbres se rencontrent jusqu’au point eulminant de la montagne qui s'élève à près de 4,000 mètres au-dessus de la mer, mais descendent aussi jusqu'à une petite distance de son niveau.
Les chènes-liéges qui garnissent certaines parties el notamment les abords de la forêt sont faibles et chéüfs. Plus forts et plus vigoureux dans les forêts de la Calle, ils entourent également les chènes zéen qui s'y trouvent, mais en moindre quantité et de moindres dimensions que dans l'Édough, ce qui tient peut-être à la sécheresse du sol ou à la chaleur plus grande du
PARTIE Il, — CULTURE ARABE. 211 climat. On explique la présence presque constante des chênes-liéges autour des grandes forêts d’autres essences par ce fait que cet arbre, grâce à son écorce, résiste mieux que les autres à l’action du feu. Lorsqu'il a ainsi préservé de grands espaces des incendies annuels, les essences plus vigoureuses, mais qui n’ont pas, comme lui, cette faculté de résister au feu, eroissent à l'abri des liéges qu'elles finissent par étoufler, excepté sur la lisière, où l’action du feu continue à donner la prépondérance au liége.
On sait que cette essence domine dans les vastes forêts des environs de la Calle, de mème que dans celles qui couvrent les montagnes du sud-ouest de Philippeville.
A l'exception de quelques arbres démaselés (privés de leur écorce vierge) par les Arabes pour les besoins de leurs ruches, tous les autres ont encore leur liége vierge. Ajoutons que si les incendies n’ont pu empêècher ces arbres de vivre, en revanche ils paraissent avoir nui à leur développement. Ils sont la plupart mal venus et ont l'air souffrant. Nulle part je n’en ai vu qui approchent de ceux du Roussillon, de la Catalogne et de la Corse (à l’époque où ce dernier pays en possédait encore ).
D'immenses espaces sont couverts de broussailles qu'il suffirait de garantir pendant quelques années du feu pour en faire de beaux taillis.
219 COLONISATION ET AGBICULTURE DE L'ALGÉME.
SEcTiox Il. — Herbages.
Dans les plaines et les vallées, et même sur les plateaux et sur les pentes peu déclives, ces broussailles alternent avec des herbages, en général bien gazonnés, et où l'herbe, dès le mois de mai, et malgré le pâturage, atteint souvent une hauteur de 4,20 à 4,50.
Il serait difficile d'indiquer pour quelle cause un terrain est en gazon, tandis que le terrain voisin est couvert de broussailles. Peut-être une culture continuée pendant plusieurs années a-t-elle amené ce résultat; peut-être aussi sont-ce les eaux qui, en passant ou en séjournant, en ont été la cause. Je pense néanmoins que la nature du sol et la situation y sont pour beaucoup. En général, les prairies couvrent les terrains frais et humides.
L'étendue de ces espaces gazonnés varie beaucoup. Dans le massif d'Alger, ils paraissent à peine consli tuer le dixième de la superficie; dans la Mitidja, ils forment peut-être un sixième à un cinquième. Aux environs de Constantine, ils occupent une proportion beaucoup plus considérable. 11 est juste d'ajouter que partout les broussailles renferment une grande quantité d'herbe, dans l'intervalle qui règne entre les souches.
Parmi ces herbages, il en est qui ont été jadis cultivés. D’autres ne présentent, au contraire, aucune