PARTIE III. — COLONISATION
La première objection est juste. Je ne crois pas qu’il existe une seule colonie au monde qui ait versé directement dans les caisses de l'État ce qu'elle lui avait coûté. Mais cet argument n'a pas autant de force qu’on serait tenté de lui en accorder. Mème chez l'individu isolé et l'industriel, il s’en faut que tout se résume en argent. Il s'en faut que, mème dans les questions d’intérèts matériels, on puisse tout traduire en chiffres, suivre, jusque dans ses ramifications les plus éloignées et les plus indirectes, la portée de certaines mesures, de certains faits, et en évaluer, avec tant soit peu d’exactitude, le résultat final. En un mot, le compte de prolits et pertes n'offre pas et n’offrira jamais la solution de toutes les questions concernant la prospérité matérielle d’un particulier.
L'agriculture nous en présente un exemple remarquable. Depuis qu’on a introduit dans l'exploitation du sol cette comptabilité en partie double qui a été, pour le commerce et l’industrie, d’une si grande utilité, on a pu se convaincre que presque nulle part le bétail de rente ne paie la nourriture et les autres frais qu'il occasionne ; que presque partout, par conséquent, 1l constitue une branche onéreuse pour le cultivateur. Eh bien! les faits viennent donner ici le démenti le plus formel à la comptabilité. Toujours et partout on a vu les contrées et les cultivateurs qui tenaient le plus de bétail être les plus riches ; toujours et partout on a vu la réduction des bestiaux être suivie
220 COLONISATION ET AGRICULTURE DE L'ALGÉRIE. d'une diminution proportionnellement plus forte encore de prospérité, et vice versà.
C'est qu'avec beaucoup de bétail on a beaucoup d'engrais qui seul peut fertiliser le sol et lui faire produire d'abondantes récoltes, lesquelles, ne coûtant pas plus cher que les récoltes chétives, laissent au cultivateur un bénéfice élevé.
Mais c'est en vain qu'on voudrait essayer d'évaluer en chiffres ce résultat définitif; malgré la simplicité apparente de cette transmission d'actions et d'effets, il n’a pas encore été possible d'estimer l'engrais à sa juste valeur, et, par conséquent, d’en créditer avec exactitude le compte des bestiaux qui continue à être en perte presque partout.
Si de pareilles choses ont lieu journellement dans la vie et la sphère étroites de l'homme privé, à plus forte raison en est-il ainsi pour les nations. Aucun État n’a du reste songé à adopter, dans toute sa rigueur, le système qu’on voudrait faire prédominer à l’occasion des colonies. Nul n’a seulement essayé de faire de toute une question de doit et avoir une question de budget et de recettes directes. Où en seraient les voies de communication, les moyens de défense et de répression, linstruction publique et surtout ces encouragements, peut-être un peu exagérés, qu'on prodigue à la littérature et aux beaux-arts, s'il n'en était ainsi? Je le demande : est-il possible d'évaluer en chiffres Fintluence de lun ou l’autre de ces grands éléments de
PARDIE HI, — COLONISATION. 221 eivilisation sur la prospérité d'un pays, ét d'indiquer la part de résultats qui doit en revenir à l'État?
La nation la plus positive du globe, la nation anglaise, s’est imposé, plus que toute autre, de ces sacrifices, qui ne rentrent jamais que d'une manière détournée dans les coffres du gouvernement. Et ce n’est certes pas là ce qui lui a nui. Sans parler de ses 1mmenses colonies, ses seules stations de la Méditerranée, Gibraltar, Malte, les iles Ioniennes où elle a fait de si grandes dépenses en travaux défensifs et autres, sont là pour le prouver. Et nous, peuple peu calculateur, chez lequel l'entrainement tient si souvent la place du raisonnement; nous qui dépensons proportionnelle ment plus que toute autre nation pour des choses futiles ou dont l’utilité est au moins très problématique, nous exigeons, dès qu'il s’agit d'intérêts matériels, la preuve certaine de grands résultats directs et immédiats ; semblables, sous ce rapport, à ces propriétaires, plus nombreux en France qu'ailleurs, qui feront volontiers des sacrifices considérables d’embellissement, mais qui reculeront devant l'acquisition d'une charrue nouvelle, ou devant une dépense de desséchement, d'irrigation, de construction, une dépense utile enfin, avant d’avoir acquis la preuve positive d'un profit énorme et prochain.
Quant à la séparation future de l'Algérie, qu'on semble considérer comme un fait certain, je crois qu'on généralise à tort des événements qui n’ont eu lieu que sous l'empire de circonstances à part. Des
quatre faits de ce genre accomplis jusqu'à ce jour, trois, Saint-Domingue, les colonies espagnoles de lAmérique et le Brésil, sont le résultat de circonstances tout exceptionnelles. Et pour ce qui est du quatrième, les États-Unis, on le jugera de la même manière si l'on veut bien se rappeler la dureté de l'Angleterre pour toutes les populations qu’elle tient sous sa dépendance. Ce qui se passe encore aujourd'hui en Irlande explique ce qui s’est passé dans la confédération américaine.
D'ailleurs, la plus rapprochée de ces quatre colonies était encore à vingt et trente jours de la métropole.
Alger, grâce à la vapeur, est à cinquante heures des côtes de France. Alger est en outre habité par une population qui ne se fondra jamais avec nos colons, puis entouré à l’ouest, au sud, à l’est, par des populations analogues, mais avec lesquelles nous aurons toujours peu de contact, sur lesquelles, par conséquent, notre influence civilisatrice ne pourra s'exercer qu'imparfaitement. Les colons auront toujours des ennemis, toujours besoin de la métropole, ou du moms seront longtemps hors d’état de se passer de son aide et à jamais impuissants contre elle. Cette situation a d’assez graves inconvénients, du reste, pour qu'au moins on en fasse ressortir le bon côté.
L'Algérie ne pourrait être enlevée à la France que par une puissance étrangère, ce qui, en ce moment même, ne seral{ pas chose facile, comme Pont prouvé toutes les anciennes expéditions et même celle de 4850,