‹ Colonisation et agriculture de l'Algérie (volume 2)Chapitre 79 sur 138 · PARTIE II, — COLONISATION · texte numérisé non relu

PARTIE II, — COLONISATION

On dit encore qu'il n’y a pas en France exubérance, mais mauvaise répartition de la population.

Cela est vrai; mais comment remédier à ce mal? Que ceux qui le signalent proposent une loi pour faire aller, dans les landes de Bordeaux, dans la Corse, le Berri, la Bretagne, ces nombreux cultivateurs qui, chaque année, quittent l'Alsace, la Lorraine, le Béarn, ete., pour l'Amérique. On verra si cela est possible.

«Eh bien! répondent les adversaires des colonies, s'il n'y a pas moyen de conserver ces populations, mieux vaut pour nous qu'elles aillent dans des pays étrangers et indépendants, comme les nouveaux États de l'Amérique. Ces émigrations ne coûtent rien à la France et ont pour elle la même utilité que si elles allaient fonder une colonie; car, important les goûts français dans leur patrie nouvelle, elles y procurent d’avantageux débouchés à nos produits. »

Cette opinion, je l'avoue, m'avait séduit d’abord; en l'examinant de près, j'ai vu qu'elle pèche par la base.

Une colonie reste sous les lois de la métropole qui, en retour de ses sacrifices, peut lui imposer l’obligation de ne consommer que les produits nationaux, de n’employer, pour les importations, comme pour les exportations, que des navires nationaux, ou au moins peut favoriser, par des droits différentiels, les produits et les navires nationaux. Cet avantage est d'autant plus important pour la France, que l'étranger navigue et produit les trois quarts des objets fabriqués à meilleur marché que nous.

Ai-je besoin de dire que cet avantage ne peut être obtenu des pays étrangers où s’établissent nos compatriotes? Tout ce que nous pouvons en espérer, c'est d’être traités sur le même pied que les nations les plus favorisées, c’est-à-dire l'Angleterre, souvent aussi les Stats-Unis. Les faits prouvent tous les jours que cette égalité de position ne laisse que des débouchés malheureusement assez restreints à nos produits, et une part plus restreinte encore à notre navigation, quel que soit, du reste, le nombre des émigrants français établis dans ces pays; car le commerce, il ne faut pas l'oublier, est essentiellement cosmopolite de sa nature, et, devant la balance de ses comptes, le marchand, surtout à l'étranger, n'a plus de patrie. Commerce et sentiments sont deux mots qui ne s'accordent guère.

Les dernières discussions sur la loi des sucres et les écrits récents de M. Charles Dupin ont démontré, d’une manière irrécusable, l'influence de nos colonies, malgré leur exiguité, sur notre commerce d'exportation et sur le mouvement de notre marine*.

(1) S'il est un pays qui puisse se passer de colonies et adopter aujourd’hui le système de la liberté commerciale, c’est, ce me semble, l'Angleterre, à laquelle la supériorité de son industrie et de sa marine assure une supériorité commerciale incontestable sur tous les marchés du monde. Par les motifs contraires, s’il est un pays qui ait besoin de colonies, c’est la France.

(2) Nos pauvres et chétives colonies de la Martinique, la Guadeloupe, la Guyane et Bourbon, ont, à elles seules, acheté, en 1843, à agriculture et à l’industrie manufacturière de la métropole, pour

une valeur de près de 80 millions, tandis que le Brésil ne nous a pris que pour 18 millions, la Russie 12, le Mexique 9, l'Autriche ? !

PARTIE EH. = COLONISATION, 227 Souvent, au reste, ces émigrations ont eu des résul- . tais diamétralement opposés à ceux qu'on leur attribue aujourd'hui. Telles ont été et telles seront toujours les émigrations d'ouvriers, de vignerons, de producteurs de soie dans des pays où des fabriques analogues aux nôtres, la culture de la vigne ou lindustrie sélifère, pourront s'établir.

Il est un fait qui met bien en lumière la différence radicale qui existe entre les émigrations en pays étrangers et les émigrations dans les colonies.

Presque à la même époque, des persécutions religieuses firent sortir de France et d'Angleterre un grand nombre de dissidents. Les protestants français se réfugièrent dans divers pays de l'Europe et dans quelques colonies hollandaises et anglaises. Les émigrés anglais vinrent s'établir sur les rivages de l'Amérique du nord, et y fondèrent ces magnifiques colonies qui acerurent si puissamment la gloire et la force de l'Angleterre, et qui, aujourd'hui encore, offrent un des principaux débouchés à son industrie. Et tandis que ces événements se passaient, les faits venaient confirmer ce mot d'une femme célèbre qui, en apprenant la révocation de l’édit de Nantes, avait dit : « Le roi s'est coupé le bras gauche avec le bras droit. » La France, en effet, avait perdu doublement, d’abord tout ce dont elle s'était privée, et ensuite tout ce que ses rivales avaient acquis d'elle. C'était un chiffre transporté de l'actif au passif, une valeur positive devenue népalive.

Je suis convaincu qu'il en sera de mème de presque toutes les émigrations en pays étrangers, dussent-elles être assez considérables, dans un même pays, pour que les Français y constituent une partie notable de la population. À quoi nous sert, par exemple, la communauté d’origine avec la population de la Louisiane?

La guerre que nous avons eu à soutenir avec le Mexique et Buenos - Ayres prouve enfin que, si ces émigrations en pays étrangers épargnent au gouvernement les embarras et les dépenses de la colonisaion, c'est souvent pour lui occasionner des embarras et des dépenses beaucoup plus considérables.

Des comptoirs établis par nos grandes maisons de commerce dans les principales villes du Nouveau- Monde peuvent certainement être d’une grande utilité à notre industrie; mais n'oublions pas, qu'à moins de circonstances particulières, ce ne sera jamais que le petit nombre de produits pour lesquels nous sommes supérieurs aux autres qui en retirera du profit, que notre marine y trouvera bien peu d'avantages, et qu'enfin il n'y aura pas là ces débouchés indispensa bles à l’exubérance de notre population.

Les personnes qui, sans être hostiles aux colonies en général, repoussent néanmoins celle d'Alger, disent: « Pour qu'une colonie soit utile, il faut qu'elle produise des denrées autres que celles que produit la métropole. Or, l'Algérie, quoique placée sous un climat plus chaud, n'a pas, à peu d’exceptions près, de produits différents de ceux de la France. »

PABTIE HI, — COLONISATION. 229 Cette assertion n'est pas exacte. Sans doute, la France produit de l'huile, de la soie, des figues et des raisins secs, du {abac, des peaux, du suif, du chanvre, mais tout cela en quantité insuffisante; et il est à remarquer que les pays qui neus fournissent le complément de plusieurs de ces denrées, notamment l'huile, la soie, le tabac, le chanvre, le suif, les fruits secs, sont précisément ceux qui nous prennent en retour le moins de produits et avec lesquels la balance commerciale est le plus en notre défaveur*.

Ensuite, l'Algérie, toute exagération à part, peut

(1) Voici quelle est, en moyenne, la part de la France dans le commerce qu’elle fait avec les divers pays auxquels l'Algérie pour rait opposer des produits similaires. En prenant comme 100 la valeur des marchandises que nous envoie chacun de ces pays, on trouvera que nous leur expédions en retour, dans les proportions suivantes

SALOPES ee sels ie envie ie AS DOUT AU) Deux-Siciles, moins de. . . ... . . , . + 44 États-Unis d'Amérique et Turquie, environ. . . 36 REP EL G E UoN la ur eee tenue que 128

Ainsi, tandis que les États-Unis, par exemple, nous expedient pour 100 fr. de leurs produits, ils nous prennent en retour pour 36 fr. de marchandises françaises, ce qui prouve une fois de plus la vérité de cet axiome de l’économie politique moderne, qu’on n’achète des produits qu'avec des produits.

On sait que la Sardaigne nous envoie surtout de la soie ; la Russie, du chanvre, du suif, des peaux; les Deux-Siciles et la Turquie, de l’huile et de la soie; les États-Unis, du coton et du tabac.

Quant au sucre, j’exposerai plus loin les motifs qui me font croire à la possibilité de faire réussir la canne en Algérie, et les moyens d'empêcher que cette culture ne nuise à nos autres colonies.

nous donner beaucoup de produits que nous n'avons pas: du coton, du tabac aussi bon que celui d’Amérique, de l’indigo, de la cochenille, des dattes, et même du sucre.

En voilà, certes, plus qu'il n’en faut pour assurer, avec les denrées citées plus haut et que nous ne produisons pas en quantité suffisante, le plus brillant avenir à une colonie.

On n'en doutera pas si l'on veut bien se donner la peine de passer en revue les anciennes colonies des diverses nations européennes. On verra, en effet, que celles qui avaient un climat à peu près semblable à celui de la métropole n’ont pas été moins utiles, n'ont pas eu moins de succès que les autres. Il en a été ainsi des colonies anglaises de l'Amérique du nord, notamment de la partie septentrionale qu'on nommait la Nouvelle-Angleterre, et qui en était la portion la plus riche et la plus peuplée. Il en était encore ainsi du Chili, de Buenos-Ayres, d’une partie du Mexique et de l'Amérique centrale, du cap de Bonne-Espérance, de l'Australie. Enfin, les efforts et les sacrilices de tout genre que fait aujourd'hui l'Angleterre, pour conserver le Canada, prouvent combien sa possession lui semble importante.

Que produisaient ces colonies pour mériter tant de dépenses de la part des pays qui les avaient fondées ? Des denrées que ces divers pays produisaient également, mais en quantité insuffisante. Je le répète done.

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