PARTIE III, — COLONISATION
suffisant pour en nourrir la population actuelle; mais cette culture et ces mœurs ne s’improvisent point. Ce n’est qu’à la longue, et par le contact et l'exemple de nos établissements coloniaux, que ces habitudes pourront pénétrer parmi les indigènes.
Cette réflexion permet tout de suite d'apprécier la proposition de quelques partisans de ce système qui veulent qu'on admette, dans l’intérieur des zones occupées, toutes les tribus qui consentiraient à subir les mêmes conditions que les colons européens. Il y en aurait certainement quelques-unes, ou plutôt quelques fractions isolées de tribus, comme celles qui habitaient et cultivaient autrefois la Mitidja, qui accepteraient; mais la grande majorité s'y refuserait, parce que l’enceinte, jointe au voisinage trop rapproché des colons européens, les effraierait, et que d’ailleurs des hommes qui avaient autrefois 100 hectares et plus par famille, tant pour la culture que pour le pâturage, et qui ne connaissent d'autre moyen de remédier à l’épuisement d’une terre qu’en l’abandonnant pendant un temps plus ou moins long et en en défrichant une nouvelle, se décideraient difficilement à ne recevoir que 40 ou 12 hectares.
Ce serait donc la guerre et la guerre acharnée jusqu’à ce qu'on eût exterminé le trop-plein ou qu'on l'eüt forcé de passer à Tunis ou à Maroc.
Je ne cherche pas ici à accumuler à plaisir des arguments plus ou moins fondés contre un système que je repousserais par instinct plutôt que par conviction.
Cette chance d’une guerre opiniâtre, de même qüe la nécessité de dominer et d'occuper le pays comme aujourd'hui, me semblent inévitables, et si je me préoccupe peu du mal que ferait la guerre aux indigènes, je me préoccupe en revanche beaucoup de celui qu’elle ferait à la France, des sacrifices d'hommes et d'argent qu'elle nous imposerait, outre les dépenses énormes qu'occasionneraient les travaux de défense des diverses zones.
Je crois donc que le système d'occupation tel que je viens de l'indiquer, et entrainant, comme conséquence, le refoulement des indigènes, ne saurait être appliqué avec avantage en Algérie, du moins dans toute son extension, et comme seul et unique système ; mais peut-être est-il possible d’un prendre quelque chose. C’est ce que nous examinerons plus loin.
Ÿ 2. Système de colonisation des Romains.
Sans attribuer aux faits historiques une trop grande valeur dans la question qui nous occupe, on peut et on doit cépendant les prendre en considération, et quand ces faits coïneident parfaitement avec le résultat d’un examen approfondi de l’état présent des choses, ils acquièrent alors une grande puissance, Cela me parait être le cas pour ce que nous connaissons de la colonisation romaine en Afrique.
Sans entrer à cet égard dans des détails qui ne seraient que des redites des travaux remarquables de
LE
PARTIE II. — COLONISATION. 251 plusieurs savants, rappelons simplement ici que nulle part les Romains ne semblent avoir eu recours à ce système de refoulement, que nulle part il ne paraît avoir existé de zones tant soit peu étendues, exclusivement occupées par des populations romaines. L'histoire nous apprend, au contraire, et les ruines qui couvrent l'Algérie viennent le confirmer, que les Romains avaient disséminé une foule de colonies sur toute la surface du pays. Probablement simples stations militaires dans le début, elles devinrent bientôt des centres de colonisation, des villes, par la réunion d'individus et de familles d'origines diverses, que les événements avaient poussés en Afrique, et que le besoin de sécurité et la présence de consommateurs militaires portaient à s'établir autour et sous la protection de ces stations.
Pareille chose a lieu encore aujourd’hui aux États- Unis, où la plupart des villes du centre et de l’ouest étaient autrefois des forts, et où les forts actuellement existants se transforment successivement en villes.
C’est ce système que je crois le mieux approprié aux circonstances physiques, économiques et politiques de l'Algérie, et qui me parait offrir jusqu'à présent le plus d'avantages et le moins d'inconvénients.
A l'opposé du système précédent, 1l est d’une exécution facile, et, relativement, peu coùteuse. Il lèse infiniment moins les populations indigènes. Il assure, entre celles-ci et nos colons, un contact journalier qui ne peut manquer d'agir puissamment sur leurs mœurs
el leur manière de voir. Il ne détruit pas les causes de guerre, mais au moins il ne les aggrave pas, et, comme il nécessite l'établissement de routes, et qu'il place, sur divers points choisis, des populations européennes qui ne tarderont pas à s'aguerrir, à devenir d'excellents auxiliaires de l’armée, capables de former, tout au moins, la garnison sédentaire des points occupés, de manière à permettre l'emploi de toute l'armée active au dehors, 1l me parait devoir augmenter notablement notre force, et, par conséquent, les chances de paix.
D'autres avantages non moins évidents ressortent encore de ce système. On sait que tous les points de l'intérieur que nous n’occupons que militairement, et où n'existe point de population civile proprement dite, sont de véritables lieux d’exil pour les garnisons qu'on y envoie. C’est là où sévit, parmi nos pauvres soldats, cette terrible nostalgie africaine, cause si puissante de maladies et de pertes en hommes, cause unique parfois, ou du moins principale, de l'insalubrité qu'on attribue à certaines localités où se trouvent cependant réunies toutes les conditions physiques d'un climat sain. La colonisation fera disparaitre immédiatement cet inconvénient si grave.
De plus, en produisant les denrées de première nécessité, grains, fourrages, paille, viande, fromage, lait, beurre, lévumes, fruits, les colons assureront l'existence des garnisons, et permettront de réduire notablement ces convois si coùteux que nécessite le ravitaillement des points occupés de l'intérieur, et qui